Histoires d'historiens 0
En partenariat avec France Culture et à l'occasion des Rendez-vous de Blois, André Versaille éditeur
vous propose de découvrir différents témoignages extraits d'un livre
hors commerce intitulé "Pourquoi et comment je suis devenu historien".
Voilà donc quatre d'entre eux que vous avez souvent l'occasion d'écouter
sur nos ondes. Sans oublier Emmanuel Laurentin qui, lui, ne figure pas
dans ce livre mais explique pourquoi il a choisi l'Histoire et le
journalisme.
Jean-Noël Jeanneney
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"La tentation est familière à chacun, dans l'âge mur, de reconstruire une analyse rétrospective de son itinéraire propre en oubliant la diversité des virtualités effacées : ainsi peut-on dessiner trop commodément après coup la logique impeccable d'une fausse détermination. Je m'attache à ne pas suivre cette pente. Mais je ne forcerai pas le trait en disant que je n'ai jamais regretté mon choix de l'Histoire, accompli au sortir de la khâgne, dès l'entrée à l'Ecole normale."
Pascal Ory
Laëtitia Cordonnier © Radio France
"Un historien digne de ce nom peut essayer de répondre à la question du "comment". Celle du "pourquoi ?" appartient à Dieu et comme le signataire de ces lignes ne croit plus qu'il y en ait un, de Dieu, depuis l'âge approximatif (soyons rigoureux) de dix-sept ans, il la transmet aux substituts modernes de la prêtrise, à savoir les psychologues, sociologues et autres psychanalystes. Ceux-ci noteront que le père du narrateur était journaliste (historia : "enquête", depuis, au bas mot, Hérodote), que ses deux parents étaient relativement âgés à sa naissance, surtout pour leur époque, et qu'ils étaient porteurs - son père surtout - de toute une culture déjà vécue comme ancienne dans sa jeunesse, dont l'obsolescence enchanteresse se trouvait accélérée par la rupture de la Seconde Guerre Mondiale."
Fabrice d'Almeida
©Terje Bendiks
"A l'école primaire, je lisais Pif, ma passion hebdomadaire, riche en bandes dessinées et qui offrait l'inégalable avantage d'être accompagné de gadgets, petits objets amusants ou curieux : un jour, un boomerang, la semaine suivante, un pistolet à eau ou un ballon gonflable, une autre fois, des pois sauteurs du Mexique. Nous ignorions alors qu'il y avait un être vivant à l'intérieur des minuscules coques. Je me souviens surtout d'un numéro qui eut un succès immense auprès de mes camarades et moi car s'y trouvait un jouet fameux : le coutelas d'ivoire de Rahan, en plastique !."
Elie Barnavi
J. Berthereau © Radio France
"Un jour, je devais avoir quinze ou seize ans, en fouillant dans la bibliothèque de mon père à la recherche d'Histoire d'O, je suis tombé sur l'Histoire de la guerre du Péloponèse de Thucydide (ou sur l'Histoire de la décadence de l'Empire romain de Gibbon, à moins que ce ne fût sur L'Ancien Régime et la Révolution de Tocqueville). Ce fut un éblouissement. J'ai passé la nuit à lire. Cette nuit décida de mon avenir professionnel : je serais historien, ou rien."
Emmanuel Laurentin
Emmanuel Laurentin Christophe Abramowitz©Radio France
COMMENT JE NE SUIS PAS DEVENU HISTORIEN
Entassées à la diable sur des étagères en contreplaqué ou posées à
terre, des piles, impressionnantes pour le collégien que je suis,
d'"Historia", d'" Historama" et de couvertures bleu ciel du "Bulletin de
la Société des Antiquaires de l'Ouest" : c'est là, dans la pièce du
fond de la ferme de mon grand-père que j'ai appris à lire l'Histoire,
pendant de longues après-midi. Un certain type d'histoire, mélangeant le
récit de la bataille des Ardennes ou de Mers-el-Kebir et l'érudition
locale, d'article sur la monnaie gauloise et les poteries
mérovingiennes."
Dominant ce magma, mon grand-père, franc-buveur annotant au crayon les
actes de vente et les manuscrits du XVIIIème siècle retrouvés dans les
armoires et récapitulant les diverses localisations possibles de la
bataille de Vouillé (507).
Puis un grand trou, celui de l'adolescence, avant de céder au souffle
épique d'une histoire racontée par un professeur de khâgne, élève,
disait-on, de Dullin. Une crinière, un costume et de grands bras
moulinant l'air de la Révolution. Le retour à l'évidence des premières
lectures d'enfance, Napoléon, Robespierre et Jeanne d'Arc version Péguy.
Deux figures aux cheveux blancs surplombent donc ce choix des dix-huit
ans : ce sera l'histoire pour les saisons qui suivent. Une discipline
bien loin des glorieuses batailles des livres d'enfance : les "Annales"
sont passées par là. On compte, on liste, on fiche, on traque les plus
petits individus là où, auparavant, je ne voyais que soleil d'Austerlitz
ou austère grandeur des discours de la Convention. Dans ce travail du
minuscule et du fragment, mené à la cour des évêques de Saintes aux
XIIème et XIIIème siècle, j'ai découvert le plaisir de la trace, de la
signature au bas d'un acte de donation, seule preuve tangible du passage
sur terre d'un prieur ou d'un chanoine. A partir de ces bribes, il
s'agit alors de redonner vie et généalogie à cet inconnu devenu pour soi
aussi célèbre que Richard Coeur de Lion. Je deviens familier des Pons
de Pons, de la famille d'Aigrefeuille et des Lusignan, négociant
habilement leur influence avec les couronnes d'Angleterre et de France.
La lecture parallèle de polars et du "Nom de la Rose" nourrit une
imagination de détective cherchant à ressusciter les morts.
Mais cette recherche, solitaire et obsessionnelle, n'a qu'un temps : il
faut penser à l'enseignant qu'on devient, préparer les concours,
s'intéresser au Bas Empire, regagner la cour des Papes d'Avignon. Foutus
papes qu'on échouera à faire revivre sur sa copie d'agreg' pour un
lecteur lointain et anonyme.
Je ne serai pas historien, mais journaliste. Pour traduire et
transmettre le plaisir de voir revivre des morts. Journaliste
d'histoire, lorgnant de temps en temps sur le champ du voisin qu'on
invite à parler de sa récolte, rêvant de chevauchées solitaires dans les
archives et de tutoiement des gueux.
E. Laurentin


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