A la recherche du Commissaire Maigret 0
Impossible de parler de la grande maison, le 36 Quai des Orfèvres, sans évoquer l’un de ses plus illustres locataires. Agé d’une trentaine d’années lorsqu’il était inspecteur à la Brigade spéciale, Il est devenu le Commissaire Maigret. Nous sommes partis à sa recherche discrètement dans les sombres dédales du Quai. L’individu qui n’est ni armé, ni dangereux est vivement recherché dans l’intérêt de ses innombrables lecteurs. Filature longue, l’enquête s’annonce difficile...
L'inconnu de la Gazette de Liège
1929, première apparition de Maigret ©Le livre de poche
Quitte à rompre le charme, le Commissaire
Maigret est un
personnage de fiction né de l’imagination de Georges Simenon, écrivain
belge francophone né le 12 février 1903 – ou plutôt le lendemain qui
était un vendredi 13 – ce qui explique cette petite erreur de date
commise par sa mère, elle-même, treizième enfant d’une famille plutôt
superstitieuse de Liège. Simenon est au roman policier, ce qu’Hergé est à
la BD, ce que Brel est à la chanson. De ces Belges qui en font des
tonnes. Ainsi Simenon aurait écrit plus de 25 000 pages, vendu quelque
550 millions de livres traduits en 55 langues, inspiré plus d’une
cinquantaine de films.
Sa première expérience de l’écriture, Simenon va l’acquérir en signant
de nombreux articles dans La Gazette de Liège. Faits
divers,
enquêtes policières qui lui permettent de fréquenter des endroits
glauques, le milieu de la nuit et des maisons de passe. Simenon n’est
alors âgé que de 17 ans – ça lui change de son éducation chez les
Jésuites – mais il veut tout connaître. C’était au temps où Bruxelles
bruxelait, où le jeune Simenon s’ennuyait parfois au point de tremper sa
jeune plume dans un fiel pur jus contre le péril juif. Alors, à vingt
ans, un nouveau rideau va se lèver, nous sommes à Paris et c’est Jules
Maigret qui désormais nous intéresse.
Maigret : sa
fiche de police...
Les Mémoires de Maigret, la clef du mystère Simenon ? ©Le livre de poche
Certains personnages de fiction ont une telle
consistance
qu’ils parviennent sans difficulté à traverser le miroir, à se faire la
belle au détour d’un chapitre. Ils s’échappent des livres entrouverts et
atterrissent au beau milieu de notre réalité. C’est le cas de Maigret,
Jules Amédée Joseph Anthelme, né en 1887 à Saint-Fiacre
dans
l’Allier mais surtout n’y allez pas, car ce village pourtant situé à 25
km de Moulins, …n’existe pas.
Maigret est à ce point connu, à ce point vrai que l’on
connaît
tout de lui. Y compris ses origines, son CV dans la police, sa fiche de
police en quelque sorte... Mort de sa mère alors qu’il n’a que 8 ans,
il est placé en apprentissage dans la boulangerie de son oncle à Nantes
mais le petit Jules – comme Simenon – n’aura qu’une idée en tête :
Paris…
Et c’est à l’âge de 22 ans – nous sommes en 1909 – qu’il entre dans la
police, la grande maison mais par la petite porte :
d’abord hirondelle,
surnom donné aux flics en vélo puis agent de la circulation avec son
sifflet et son bâton blanc au beau milieu des carrefours parisiens.
Autres temps, autres mœurs, c’est ensuite la Brigade du même nom puis la
mondaine qui ne l'est pas franchement puisqu'on y chasse la petite
vertu et son acolyte, le hareng, le maquereau ou julot, bref le chéri de
ces dames...
Jeune marié en 1912, Maigret est affecté au commissariat du 9ème
arrondissement en qualité de gratte-papier comme on disait alors.
Probablement, il y reçoit les plaintes des provinciaux qui ont perdu
leurs papiers à la sortie des Folies Bergère ou du Musée
Grévin ? L’année suivante, il va entrer pour la première fois
au 36
quai des Orfèvres et nous allons l’accompagner durant toutes ces années.
Inspecteur, commissaire puis commissaire divisionnaire, chef de la
brigade spéciale. A trois ans de la retraite, on lui proposera le poste
de Directeur de la PJ qu’il refusera poliment. Pour
être
directeur, il faut préférer le Champagne dans une coupe au petit blanc
sur le zinc, le cigare à la pipe, les petits fours à la blanquette de
veau de Bobonne. Sans doute trop d'habitudes à changer ?
Maigret et le 36 quai des Orfèvres, un personnage et son décor. Pourtant
si le décor nous ouvre volontiers ses portes, Maigret si connu, si
proche, nous semble inaccessible. De qui est-il vraiment le fils ?
Au-delà des habiletés d’écriture, le mystère, comme on le dit en pareil
cas, s’épaissit.
Une question se pose : est-ce que Maigret connaissait Georges Simenon ?
La réponse ne fait aucun doute. Maigret a rencontré pour la première
fois en 1927, Simenon, ce jeune belge qui rêvait d’écrire des romans
policiers. Une longue amitié naîtra ensuite entre Simenon et le couple
Maigret. Au cours de ses enquêtes Maigret croisera à plusieurs reprises
Simenon qui se promenait dans le secteur, probablement avec sa machine à
écrire sous le bras.
Et puis il y a une anecdote qui en dit long. Si on sait que Sherlock
Holmes demeurait au 221 Baker Street, nul n’ignore que M. et
Mme
Maigret habitaient un petit appartement au 131 Boulevard Richard
Lenoir dans le 11è arrondissement. A la suite de travaux dans
cet
immeuble, ils vont être hébergés brièvement, au 21 Place des Vosges où
comme par hasard, Georges Simenon possède un appartement qu’il met à
leur disposition pendant la durée des travaux. Mais les choses ne
s’arrêtent pas là. Simenon a véritablement vécu Place des Vosges et l’un
de ses voisins répondait au nom de …Maigret.
Faux et usage de faux
Alexandre Stavisky en 1926 Wikipédia©Radio France
En dehors de ces multiples pirouettes d’auteur, Georges Simenon
s’est-il inspiré d’un vrai flic du 36 quai des Orfèvres pour créer le
Commissaire Maigret ? Cela ne semble faire aucun doute mais la question
d’importance est de savoir de quel flic il pourrait s’agir ?
Là, les choses se compliquent singulièrement. Il y a plusieurs réponses
ou plutôt plusieurs pistes. D’abord, Georges Simenon, c’est un peu le
look de Jules Maigret : chapeau, pardessus et pipe à la bouche. Mais un
look commun à la plupart des hommes de cette époque. Rien de bien
original. Simenon, vers la fin des années 20, a pu s’inspirer du Commissaire
Guillaume, chef de la Brigade Criminelle. A ses côtés, travaillait
l’inspecteur Février qui deviendra le fidèle Janvier sous la
plume de Simenon. Ca, c’est la piste actuelle des vrais flics du Quai
des Orfèvres, de fins limiers ceux là, sauf que sans vouloir leur faire
de la peine, il n’est pas sûr que ce soit la bonne piste. Trop simple
pour porter la griffe de Simenon ?
Les années de l’entre-deux guerres en France, c’est du pain béni pour
les passionnés de romans policiers. Crise, scandales financiers en tous
genres, corruption et politiciens sans scrupules. L’affaire Stavisky
fait trembler la République aux plus hautes marches du pouvoir. Stavisky
a été suicidé mais le conseiller Prince chargé de faire toute la
lumière sur cette affaire sera, lui aussi, suicidé, coupé en
morceaux par un train de nuit. Avant cela il y a eu les affaires Seznec,
Violette Nozière ou encore l’affaire Marthe Hanau plus connue sous le
nom de La Banquière. Durant les jours sombres de l’occupation, on
évoquera enfin l’abominable Docteur Petiot.
Qui dit affaire criminelle, dit bien sûr Presse spécialisée notamment
avec le fameux Détective qui, à l’époque, bat des records de
tirages et à la une de ces magazines, des flics qui font l’actu :
valeureux ou véreux car dans ces années troubles, la frontière est
parfois ténue. Un milieu que connaît bien Simenon. N'est-ce pas ainsi
qu'il a commencé sa carrière à l'époque de La Gazette de Liège ?
Et comme la carrière de Maigret est longue d’une bonne quarantaine
d’années, il est probable que Georges Simenon ne se soit pas inspiré
d’un super flic mais bien de plusieurs suivant la couleur du temps ou
l’évolution de nos mœurs.
Thème(s) : Littérature| Littérature Française| Polar


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