Rwanda : chronique d'un génocide
C'était il y a tout juste quinze ans, le 6 avril 1994, un génocide à la machette dans l'un des plus petits pays d'Afrique, l'un des plus pauvres pays du monde. Au nom de la race, au nom de l'ethnie. Au nom de rien qui ne valait la peine de déplier la plus petite lame d'un canif. Une fois de plus, un pays d'Afrique avait la faveur de tous les 20 heures. A l'heure de la soupe, peu de gens semblaient capables de situer le Rwanda sur une carte.
Carte du Rwanda © Gerhard-Egger
Rwanda : une situation difficile
Le Rwanda est situé en Afrique de l'Est pratiquement sous la ligne de l'équateur. Il partage sa frontière avec la République Démocratique du Congo, l'Ouganda, la Tanzanie et le Burundi auquel il fut attaché durant la période coloniale.
C'est l'un des plus petits pays du continent africain. Sa superficie de moins de 27 000 km2 équivaut à celle de trois ou quatre départements français pour une population assez dense de 10,2 millions d'habitants vivant essentiellement sur les mille collines qui forment la plus grande partie du pays.
La capitale Kigali, 750 à 850 000 habitants selon les estimations, est située au centre des quatre provinces du pays : Nord, Est, Sud et Ouest. Les autres villes sont peu nombreuses, une quinzaine dont la population va de 10 000 à 90 000 habitants. Le taux d'urbanisation reste l'un des plus faibles d'Afrique (5% avant la guerre).
Le Rwanda cumule plusieurs handicaps. D'une part, sa très faible superficie. A titre de comparaison, son plus proche voisin, la République Démocratique du Congo fait figure de géant : 80 ou 90 fois plus étendu que le Rwanda. D'autre part, c'est un pays profondément enclavé, loin de tout débouché maritime. La côte se trouve à plus d'un millier de kilomètres. De ce fait, son économie est pénalisée par des coûts de transports élevés tant à l'importation qu'à l'exportation.
En outre, le Rwanda dispose d'assez peu de ressources naturelles ; or, étain, tungstène, gaz naturel. Seules les exportations de thé et de café parviennent à animer son économie. Enfin, la guerre a ruiné pour un temps les espoirs que le Rwanda attendait du tourisme de l'Afrique des grands lacs notamment après la sortie du film Gorilles dans la brume.
Trois ethnies, un prélude au génocide
Selon la terminologie couramment employée, le pays compte trois groupes ethniques, les Hutu venus de l'ouest, cultivateurs. C'est l'ethnie majoritaire qui représentait 85% de la population avant la guerre civile. Les « guerriers » Tutsi venus du Nord ont longtemps dominé le pays. Enfin, les Twa dont les ancêtres - les pygmées - ont probablement été les premiers habitants du pays constituent l'ethnie la plus minoritaire. Cependant, les Hutu, les Tutsi et les Twa parlent la même langue, ils ont les mêmes coutumes, la même religion (avant celles apportées par la colonisation) et vivent ensemble sur le même territoire. Alors quelle valeur accorder à cette notion d'ethnisme ? Quel crédit accorder à une Histoire du Rwanda essentiellement écrite par les européens ?
Avant la période coloniale, la classification ethnique correspondait à des groupes socio-professionnels, auxquels des fonctions politiques étaient associées. La dynastie royale était issue des éleveurs tutsi mais la majorité des Tutsi ne faisaient pas partie de cette dynastie. Le roi lui-même, le Mwami, perdait, selon l'un des derniers d'entre eux, sa qualité de Tutsi en arrivant sur le trône. D'autres Rwandais, même si ce n'était pas très fréquent, pouvaient changer de groupe en fonction de certains événements entrainant une décision royale. Un agriculteur hutu pouvait devenir Tutsi et réciproquement.
Le Rwanda est l'un des derniers pays découvert et colonisé par les Européens vers la toute fin du XIXème siècle. Lors de la première guerre mondiale, les Belges aidés par les Anglais en chassent les Allemands et, la paix revenue, le Traité de Versailles attribue le Rwanda à la Belgique. En 1924, la Société des Nations confirmera la tutelle belge sur le Rwanda. Le pays accédera à l'indépendance en 1962. Mais entretemps, le pouvoir colonial aura laissé sa griffe...
C'est à la suite de travaux d'ethnologues européens tels qu'on pouvait les concevoir dans les années vingt et donc très contestables que sont distinguées sinon précisément « cataloguées » des critères ethniques dignes d'une petite boutique des horreurs : dimension du crâne, taille du squelette, faciès, dessin du nez et de la bouche, couleur de la peau, etc. Des milliers de Rwandais seront ainsi analysés et porteurs dès 1931 d'une carte d'identité ethnique obligatoire. Pour l'anecdote mais pas seulement, on peut se souvenir que c'est également en 1931 que Hergé a publié son Tintin au Congo en noir et blanc. Curieux regard du blanc sur le noir... Quelques années plus tard, les nazis utiliseront les mêmes procédés pour distinguer les Juifs avec ce même souci du détail pour le dessin d'un nez, la brillance d'un regard, la gestuelle des mains, etc.
L'administration coloniale va déduire ou plutôt décréter que « les Tutsi sont grands et minces et qu'ils ont la peau plutôt claire », les Hutu « petits et trapus, ont la peau plus foncée ». Elle pourrait ajouter que les uns sont résistants à la tâche et les autres plus aptes au raisonnement et donc au commandement. Aucun document administratif n'omet de mentionner la catégorie ethnique de chaque individu et inévitablement l'autorité coloniale va établir d'autres critères. Ainsi, pour les Belges, les Tutsi sont d'une race supérieure aux Hutu et aux Twa. Ils auront donc la préférence du colonisateur, au point de devenir ses relais coloniaux. L'administration va favoriser les Tutsi sur tous les plans, y compris l'accès aux études supérieures qui, à l'exception du séminaire, seront interdites aux Hutu et réservées aux Tutsi.
Fin des années cinquante, l'élite rwandaise (tutsi du fait de la politique coloniale) émet de légitimes revendications indépendantistes. Du coup, l'administration belge va changer son fusil d'épaule et monter les Hutu contre les Tutsi. Elle émet aussi une théorie sur la prétendue origine étrangère des Tutsi. Mieux, les Hutu ne sont-ils pas exploités depuis toujours par les Tutsi ? Alors vont se produire les premiers massacres de Tutsi de 1959 à 1962 après le renversement de la monarchie, la proclamation de la République et de l'indépendance.
D'autres massacres se produiront dans les années qui suivront, au point que déjà on parlera d'extermination et de génocide sans que le sang rwandais ne noircisse outre mesure les colonnes des journaux occidentaux.
l'épave de l'avion du président Juvenal Habyarimana © Corinne-Dufka Reuters
Abattez les grands arbres !
Il n'est pas rare que dans diverses documentations consultées au chapitre du génocide rwandais, on arrive rapidement à cette définition qu'il s'agit de massacres de l'ethnie Tutsi par l'ethnie Hutu. Immonde boucherie suivie du plus jamais ça ! peaufinent souvent le tableau. Un peu simple comme ces silences qui couvrent les multiples convulsions du continent africain depuis des lustres. Silences alors que nous avons su pour la Sierra Leone ou le Darfour, alors nous savions pour le Biafra ou le Sahel, pour Bokassa, Idi Amin Dada, pour Mandela et l'apartheid...
Le 6 avril 1994, le Falcon 50 que la France a offert au Rwanda est abattu peu avant son atterrissage à Kigali. A son bord, le président Juvénal Habyarimana (Hutu) et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira (Hutu) qui tous les deux rentraient d'un sommet régional en Tanzanie sont tués. Aucun rescapé parmi l'équipage français. Qui sont les auteurs de l'attentat ? Et ont-ils agi seuls ou avec un soutien de l'étranger ?
L'attentat va être l'élément déclencheur des massacres. Sur les ondes de la Radio des Mille Collines, créée en avril 1993 et qui appartient à une organisation proche de la famille Habyarimana, l'Akazu, une phrase singulière va être diffusée à plusieurs reprises durant plusieurs jours : Abattez les grands arbres ! Ce n'est pas les grands arbres qui seront abattus mais les opposants hutu puis des milliers de Tutsi. Le lendemain matin, le premier ministre, Madame Agathe Uwilingiyimana, hutu connue pour sa modération est assassinée. Dix para-commandos belges chargés de sa protection sont passés par les armes tandis que cinq casques bleus ghanéens sont épargnés.
L'homme fort du régime est désormais le colonel Bagosora qui assure la continuité du pouvoir tandis que la France, la Belgique et l'Italie entament l'évacuation de leurs ressortissants et ceux d'autres nationalités. Spectacle auquel les médias sont habitués depuis Kolwezi. Nous sommes le 8 avril 1994.
Thème(s) : Histoire| Afrique| Un jour à Kigali, quinze ans après...

