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Chronologie de la « nuit » du mur

Chronologie de la « nuit » du mur © Radio France

Il y a des jours qui comptent plus de 24 heures et des heures qui comptent des instants d'éternité. Temps où les destins se croisent dans un périmètre dérisoire, la course du balancier de l'horloge entre l'est et l'ouest. Le jour J commence dans une salle de Presse par une bourde magistrale et se termine logiquement la nuit dans une magistrale bousculade. Entre les deux, un petit fragment d'histoire paumé dans le sablier du temps...

 

Les citoyens de l'Allemagne de l'Est grimpent sur le Mur de Berlin à la porte Brandeburg après l'annonce de l'ouverture de la frontière. © REUTERS / Str Old

9 novembre 1989

16h20 Checkpoint Charlie, Berlin-Est - Günter Moll, 47 ans, commandant de la garde est-allemande s'apprête à finir son service. Il sort de son poste et dans ses jumelles, jette un rapide coup d'oeil à la partie occidentale de la ville, vers le Café Adler. Il fait ce boulot depuis 28 ans, sans état d'âme. A 17h05, Moll transmet les consignes habituelles à son adjoint. Sa voiture démarre empruntant la Friedrichtstrasse bien sombre à l'est ou de nombreux immeubles portent encore les traces de la guerre. Au même moment, au Café Adler sur Friedrichtstrasse, Astrid, la serveuse, regarde vers l'est et songe une fois de plus à la tristesse de ce paysage sans couleur. Elle est étudiante en art et fait ce boulot pour payer ses études.  

17h30, Quartier des officiers américains, Dahlem, Berlin-Ouest - Bernie Godek, major de l'armée américaine prépare des hotdogs pour fêter l'anniversaire de son fils qui a 9 ans aujourd'hui. Bernie vit à Berlin depuis 7 ans. Son job consiste à espionner les gardes est-allemands et à repérer toute activité anormale le long du mur. Il n'a jamais révélé à personne ses activités exactes. Pas même à sa femme. Elle ne sait rien et préfère ne rien savoir. Aujourd'hui, il était à Checkpoint Charlie pour filmer les ouvriers est-allemands qui consolidaient les flancs extérieurs du mur. Bernie a remarqué la nervosité des gardes. Pourquoi ce chantier ?  

18h00, Friedenallee, Berlin-Est - Günter Moll pousse la porte de son appartement où l'attendent sa femme et sa petite fille. Ce soir, il compte regarder le match de foot à la TV. Sa femme et lui sont d'origine modeste mais ils font parties de ces citoyens modèles qui ont gravi les échelons et bénéficient aujourd'hui de nombreux avantages dont l'éducation gratuite pour les enfants dans un état providence omniprésent dont l'économie est soutenue à bout de bras l'union soviétique.

18h30, Kurfürstendamm, Berlin-Ouest - Sur cette longue avenue de Berlin, c'est une soirée comme les autres. Il y a beaucoup de monde dans les magasins, les cafés et les bars. Les restaurants se remplissent. A Checkpoint Charlie, le sergent Costas de l'armée américaine surveille les mouvements des gardes est-allemands mais de l'autre coté du mur souffle un vent d'espoir. Le gouvernement est-allemand donne une conférence de presse pour débattre de la crise des réfugiés. Günter Schabowski, le porte-parole du Politburo s'adresse à la presse britannique : « J'espère que nos concitoyens seront de plus en plus convaincus qu'il vaut mieux pour eux qu'ils restent ici car le processus de réforme de notre société commence à porter ses fruits ». A la télévision, Schabowski semble indifférent. Moll ne pense à rien d'autre qu'au match de foot qui va suivre. Cette conférence de presse, pense-t-il, c'est de la gesticulation habituelle.  

19h05, Centre de Presse international, Berlin-Est - Cette fois, il y aura beaucoup plus que de la simple gesticulation. Schabowski déclare qu'à compter de ce jour, une nouvelle loi autorise les Allemands de l'est à circuler librement hors des frontières du pays. Schabowski semble avoir annoncé l'impensable : les postes frontières le long du mur vont être ouverts ! L'assistance médusée marque le silence puis un journaliste demande à quelle date la loi entrera en vigueur. Schabowski : « autant que je sache, immédiatement... » En réalité, la loi doit entrer en vigueur le lendemain, Schabowski a commis une bourde mais il est trop tard. Les choses ont été dites.  

20h20, dans les rues de Berlin - Des milliers d'Allemands, des deux cotés du mur, descendent dans la rue et convergent déjà vers les points de passage. A Checkpoint Charlie, le sergent Brown est rejoint par le major Bernie Godek. Il n'a pas entendu la conférence de presse et ignore que les gens attendent l'ouverture des frontières mais il sent qu'il se passe quelque chose d'historique et il se met à redouter un quelconque affrontement.  

20h30, Checkpoint Charlie - Des milliers de Berlinois se massent au point de contrôle attendant à tout moment à ce que les barrières se lèvent. Au pont de Bornholmer, à Checkpoint Charlie et dans un autre point, les gardes est-allemands semblent figés, sans ordre précis.  

21h10, Friedrichtstrasse, Berlin-Est - Günter Moll quitte son appartement et retourne au poste de contrôle. Il est à présent très inquiet tant la confusion règne.  

21h40, Porte de Brandebourg - Les gardes font barrage formant une ligne infranchissable. Ils n'ouvriront pas les points de passage. Ils se font apostropher par des civils qui ont entendu la conférence de presse : le peuple a le droit de franchir la frontière sans délai. C'est ce que Schadowski a déclaré à la télévision.

22h25, Friedrichtstrasse - De l'intérieur de sa guérite à Checkpoint Charlie, coté Ouest, le major Godek observe s'amasser une foule de civils. Au-delà, il aperçoit une large rangée de gardes frontières est-allemands et parmi eux la silhouette de Günter Moll : « J'avais aperçu maintes fois cet officier. Ses hommes semblaient avoir du mal à gérer la pression ». Moll, complètement isolé, tente de joindre au téléphone ses supérieurs pour demander quelles sont les consignes mais en vain. On lui demande simplement de « maintenir l'ordre ».  

23h15 Checkpoint Charlie - Godek continue d'observer la foule croissante et l'attitude déconcertante des soldats est-allemands. Le téléphone sonne. C'est une radio de New York qui veut interviewer les hommes du poste de garde pour savoir ce qu' ils voient. A 23h55, ils observeront les gardes ouvrir les grilles, la foule franchir les barrières et s'avancer comme dans un rêve. Les gardes cèdent sans tirer le moindre coup de feu. Le flux humain se libère. Allemands de l'Est et de l'Ouest sont enfin réunis. A 23h58, les premiers Berlinois de l'Est commencent à arriver à Checkpoint Charlie. Bientôt le peuple exprimera sa haine d'un mur voué à disparaître sans plus attendre. Alors chacun y va comme il peut. A coup de pioche, de barre à mines, de masses et de marteau de toutes tailles.  

Chris Gueffroy était garçon de café. On prétendait que les vopos (Volkspolizei) avaient reçu l'ordre de ne pas tirer sur les fugitifs. Alors, pour échapper au service militaire obligatoire, il avait tenté sa chance. C'était le 6 février 1989, il fut la dernière victime du mur de la honte. Il avait 20 ans.

 

Librement inspiré de la série de la BBC « Ces jours qui ont changé le monde », « La chute du Mur de Berlin

Gérard Conreur

Thème(s) : Création Radiophonique| Commémoration| La chute du mur de Berlin