retour en haut de page

Seine en crue : Fluctuat nec mergitur

1900 : L'exposition universelle © RF

La Belle Epoque... La France rayonne à l'image de l'exposition universelle de 1900. Paris a bien changé grâce au baron Haussmann. La Ville Lumière mérite son nom car l'électricité s'y est développée. Il y a aussi ce métropolitain dont la première ligne, en 1900, courait de Vincennes à la Porte Maillot. En 1910, on compte six lignes supplémentaires, d'autres sont en chantier. Paris est aussi la capitale mondiale du cinématographe. Léon Gaumont règne aux Buttes Chaumont, Charles Pathé à Vincennes tandis qu'à Montreuil, Georges Méliès construit le premier studio du 7ème Art. Enfin, la France est un pays très riche par sa monnaie unique : le Franc de Germinal, autrement dit le Franc-or. Belle époque enfin parce que le rêve va se transformer en cauchemar en 1914 dans les tranchées, la boue, le sang de la Grande Guerre.

Quatre ans avant le début de la Première Guerre mondiale, Paris et la région parisienne vont connaître une catastrophe naturelle exceptionnelle : la crue de 1910, terme impropre car en réalité une large partie du territoire national a connu cette année-là des conditions climatiques épouvantables. Il est difficile aujourd'hui de se rendre compte de l'ampleur du désastre. Mais première certitude : si Paris et sa région venaient à connaître de nos jours pareil événement, les dégâts seraient autrement plus graves qu'en 1910. En raison notamment de la sur-urbanisation de l'Ile de France, du fait aussi que les constructions en bord de Seine se sont multipliées : Bibliothèque François Mitterrand, Maison de Radio France, Musée du Quai Branly, France Télévision et TF1, Hôpital Georges Pompidou pour ne prendre que les exemples les plus connus. Que dire enfin de l'exploitation massive des sous-sols : parkings, moyens de transport toujours plus profonds : métro, RER, etc. mais aussi multiples installations sensibles. On sait qu'en 1910, déjà, les installations souterraines de toutes sortes - à commencer par les tunnels du métro - avaient eu de lourdes conséquences or Paris, aujourd'hui plus jamais, est devenu un vaste gruyère.

Seconde certitude : il ne fait aucun doute qu'une telle catastrophe se reproduira un jour ou l'autre. Demain, dans un mois, dans un an, dans dix ans... Ce n'est qu'une question de temps mais les experts sont formels sur ce point.

St-Raphaël, fin février 1909, un hiver très rigoureux ©La Seine en partage

Une météo épouvantable sur tout le pays

Succédant à des années plutôt sèches depuis le début du siècle, l'année 1909 se distingue par un hiver très froid et tardif. On note -25° dans le Doubs,-21° à Nancy et début mars, on relève toujours -10 à Besançon et -7 à Dunkerque. 15 à 20 cm de neige recouvrent la région parisienne. Chutes de neige inhabituelles à Porquerolles et Saint-Raphaël en février 1909. Températures très froides en mai et juin avec parfois des flocons de neige. Juillet toujours très frais est fortement pluvieux. En août, la France traverse de violents orages. Pluies, tempêtes, dépression en août, septembre et octobre. Retour d'un froid très vif en novembre, il neige même sur la Côte d'Azur. En décembre 1909, les pluies sont très abondantes sur tout le pays et saturent les nappes phréatiques.

1910, le mois de janvier est exceptionnellement pluvieux du 11 au 20. Pluies très abondantes en amont de la Seine. Le sol est gorgé d'eau. Rien ne peut plus ralentir la crue. Partout les niveaux grimpent. Des inondations commencent à se produire dès le 18 janvier. A Paris, le jeudi 20 janvier marque le début du désastre : les bateaux ne passent plus sous le pont de l'Alma, 250 péniches sont bloquées en plein Paris. Le Service de la navigation se veut rassurant : « aucun caractère de gravité » voire même « aucune crainte d'inondation n'est à redouter » mais de préciser laconiquement « à condition que les pluies cessent » or avant d'aller se coucher, jetant un regard par la fenêtre, les Parisiens noteront qu'il pleut des cordes. Lorsque les pluies cessent, le répit est de courte durée, la neige prend le relai... Dans Le Petit Journal - nous sommes alors le 25 janvier 1910 - les inondations font la une avec une titraille qui révèle la gravité de la situation. Ce n'est pas seulement le zouave du Pont de l'Alma qui risque de boire la tasse, ni ce spectacle fascinant de la crue qui bat les piles des ponts de Paris avec des vagues de haute-mer dans un fracas d'enfer, le réseau d'Orléans est en danger, les gares sont envahies mais Paris, même en cas de crue exceptionnelle, ce n'est pas la France.

En banlieue, dans les départements, en province, pas de quoi pavoiser tant la situation est préoccupante...

Le Président de la république©La Seine en partage

Le Président de la république en barque

La révolution industrielle puis le grand Paris d'Haussmann et sa cherté des loyers ont relégué d'abord en périphérie puis en banlieue de plus en plus éloignée toute une frange importante de la population active de la capitale. Et depuis, le phénomène de la banlieue n'a cessé de se développer de façon souvent anarchique. On a construit un peu n'importe où et n'importe comment. Mais les choses ont-elles changé depuis ? Quand Le Petit Journal montre les premières barques à Paris, la banlieue mais aussi les départements proches traversent une situation critique où l'armée est mise à contribution pour évacuer les populations qui deviendront rapidement des sans-abri, des sinistrés qui auront tout perdu. C'est le cas à Coulommiers, à Troyes. A Château-Landon, sur le Loing, il existe une carrière (dont les pierres ont servi à la construction du Sacré-Coeur). La carrière s'est effondrée sous la pluie et un glissement de terrain a emporté plusieurs habitations faisant des morts. En bref, une bonne partie du territoire national est victime de conditions météorologiques exécrables. Pluies diluviennes et froid mordant. Situation très difficile dans le Calvados mais aussi à Chartres, Nancy, Tournus. Près de Limoges, déraillement du train Toulouse-Paris par suite d'un glissement de terrain occasionné par la crue de la Vienne, crue de la Loire à Nantes, de l'Isère à Grenoble, de la Saône à Lyon, etc. On verra dans la France sinistrée, des cadavres charriés par les crues. Et le Président de la République, Armand Fallières mais aussi MM. Briand, Millerrand et Lépine en barque du Génie rendre visite aux sinistrés d'Ivry.

L'insécurité s'installe©La Seine en partage

Une situation de crise majeure

Dans le Paris inondé de 1910, les caprices du temps ont mis à jour les grandes faiblesses de notre civilisation. La Ville Lumière se retrouve plongée dans le noir et revient à des siècles barbares. L'eau, certes ne manque pas mais au robinet, elle n'est plus potable. Dans la rue, elle est boueuse, nauséabonde, charriant des matières en décomposition. Le téléphone reste muet, la chandelle et la lampe à pétrole - à condition de ne pas manquer du précieux carburant - reviennent en force. La force pneumatique qui faisait circuler les messages dans des tubes mais servait aussi à de nombreux autres usages a rendu le dernier souffle. Tout s'arrête. L'activité économique met ses salariés au chômage. Les commerçants ferment boutique. L'insécurité s'installe. Les transports s'arrêtent : ni métro, ni train, ni tramway mais des barques et des radeaux improbables, non pour naviguer mais pour se rendre d'une rue à une autre. On voit s'édifier Quai de Passy du côté de notre actuelle avenue du Président Kennedy des frêles passerelles que l'on emprunte en file indienne, avec prudence, le visage sombre et le parapluie à la main. Mistinguett triomphe au Moulin Rouge en zone pourtant sèche avec sa Valse chaloupée.

Cela ne s'invente pas. Mais après tout, sachant que Maurice Chevalier fera les Folies Bergère avec son ...canotier.

La rue traversière "déchaussée" par la crue ©La Seine en partage

Un bilan très lourd

Risques d'épidémie mais aussi de malnutrition car l'approvisionnement pourrait devenir précaire si la situation de crise venait à se prolonger. Risques sanitaires de toutes sortes car on déverse même les ordures ménagères dans la Seine non en offrande rituelle au fleuve pour calmer ses flots impétueux mais parce qu'on ne peut plus les évacuer autrement. C'est ce que l'on faisait déjà dans le Paris du moyen-âge et au delà du Second Empire avant que M. Eugène Poubelle s'émeuve en 1883 de l'insalubrité de Paris. Le froid, l'humidité, les bains de pieds parfois involontaires vont bien sûr multiplier les cas de pneumonie.

Et puis entre le vendredi 28 janvier où les niveaux s'immobilisent et le samedi 29 alors que la pluie cesse, l'espoir renaît. Le dimanche, la décrue est constatée à Paris même si elle engendre un épisode de crue en aval car l'eau ne s'évapore pas comme par miracle. On constate alors les dégâts considérables, les ruines et ces immeubles qui se sont dangereusement fissurés et qu'il faudra abattre. La Seine et les autres fleuves regagneront leur lit vers le 15 mars après deux nouvelles alertes. Côté bilan, 200 000 Parisiens ont souffert de la crue. Evacués, ravitaillés, ils ont parfois tout perdu. Chômage pour de nombreux salariés, faillite pour de multiples artisans, commerçants et petits patrons. A l'époque, les assurances ne couvrent pas les risques naturels. Dans la capitale, près de 500 hectares ont disparu sous les flots, 22 000 immeubles ont été endommagés. Les installations et canalisations électriques, du gaz, de l'air comprimé, du téléphone et du télégraphe vont nécessiter de gros travaux de remise en état. Des chaussées de pavés de bois ont disparu, des voutes d'égout se sont effondrées laissant apparaître de vastes trous au milieu des rues. Les pompes dîtes d'épuisement n'ont pas fini de tourner... Il va falloir déblayer, nettoyer, reconstruire, désigner sans doute les responsables de ce grand malheur, prendre les mesures qui s'imposent et finalement... Finalement, tout oublier et se remettre à vivre.

A lire aussi : Seine en crue: Que d’eau, que d’eau…

La Crue de 1910 au fil de la Seine

L'association La Seine en partage publie le grand livre du centenaire : La Crue de 1910 au fil de la Seine, un ouvrage remarquable abondemment illustré de photographies d'époque, cartes postales anciennes, reproduction d'articles de presse, de unes de quotidien, etc. que nous ne pouvons que vous recommander. Plusieurs de ces illustrations sont d'ailleurs reprises dans ce dossier.

Ci-dessous, un lien qui vous permettra d'en savoir plus sur cet ouvrage. Notez enfin que la Seine en partage possède un site internet : www.seineenpartage.fr

Visitez http://www.seineenpartage.fr/webmanager/contentimages/doc758.pdf

Gérard Conreur

Thème(s) : Histoire| Ville| 20e siècle| Paris, crue de 1910