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Le scandale des emprunts russes

 

 

Une presse exaltée DR©Radio France

Fin de la guerre franco-prussienne. La France, vaincue, est au ban des nations européennes. L'Angleterre nous ignore. L'Italie nous dédaigne et se rapproche de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie en signant le traité de Triple Alliance. La Russie des Tsars déteste ce régime républicain et révolutionnaire de Paris, cette France que certains à Saint-Pétersbourg apparentent à de la pourriture. Cependant, la France est le seul pays à pouvoir offrir à la Russie les capitaux nécessaires à son urgente industrialisation. En fait, les Russes se sont adressés d'abord à la Grande Bretagne mais devant une tiédeur toute britannique, ils préféreront un enthousiasme continental aveugle car pour la France, l'opportunité est à saisir. Si elle tient à briser son isolement, comment ne pas tirer profit du refroidissement germano-russe en établissant de bonnes relations avec le géant slave ? Dans un premier temps, il s'agit de cautionner la souscription d'un emprunt de l'Etat russe et en 1889, les ministres des Finances français et russe parviennent à un accord sur quatre émissions de 550 millions-or sur un an dont l'intérêt est fixé à 4%. Le titre est vendu 86 Francs, (soit environ 262 euros). Le succès est total dans un public influencé par les campagnes de presse et le gouvernement. La Russie n'est-elle pas le grand allié de la France ? Souscrire aux emprunts russes, n'est-ce pas faire preuve d'un grand patriotisme ? L'affaire est aussi très juteuse pour un ensemble de banques françaises : Crédit Lyonnais, Banque de Paris et des Pays bas, Rothschild, et d'autres encore. Elles ont bénéficié d'une ristourne conséquente sur les prix de lancement - pratiquement 3% - et engrangeront des frais de commission considérables.

Nicolas II à Paris

 Durant l'année 1894, trois autres émissions sont proposées aux épargnants et rentiers : la première à 3% pour 166 millions, la seconde à 3,5% pour 400 millions et la fin de l'année se clôt sur une dernière émission de trois milliards à 4%. La France est alors submergée par une véritable vague, une véritable mode russe qui trouvera son apogée au cours de la visite officielle à Paris de Nicolas II reçu en grande pompe par Félix Faure. En marge de la souscription aux emprunts russes, on trouve sur le marché des titres mystérieux que la bourse rechigne à vouloir coter. Qu'à cela ne tienne, ils seront diffusés en province par des démarcheurs peu scrupuleux. Les pigeons sont nombreux à se laisser gruger par des documents barrés de curieuses mentions cyrilliques dont personne ne connaît la signification. Que va faire la Russie de cette manne que la France lui attribue plus que fraternellement ? Va-t-elle se tourner vers les industries françaises pour entreprendre son grand bond en avant ? Pas le moins du monde. Elle s'adresse à des pays qui pratiquent, affirme-t-elle, des prix plus compétitifs que les nôtres. Paris comprend alors que ses largesses intempestives profitent surtout à l'Allemagne, à l'Angleterre et aux Etats-Unis. En 1913, les importations françaises en Russie plafonnent à 4% tandis que celles de l'Allemagne atteignent 50%.

Lénine : sous aucun prétexte...!

Aussi, la France médusée va intervenir auprès de son allié russe en lui demandant de bien vouloir lui commander une cinquantaine de locomotives. Geste symbolique face aux neuf milliards de francs-or qui ont d'ores et déjà quitté la France sans espoir de retour. Après l'euphorie, vient trop tardivement le temps de la réflexion : la Russie est-elle solvable et quelles garanties offre-t-elle ? D'autant que les premières rumeurs se font jour : la Russie possède de grandes richesses minières : fer, charbon, cuivre, pétrole, sans oublier l'or. Encore faudrait-il qu'elles soient exploitables et puis, pour faire face à ses obligations envers d'autres pays que la France, le gouvernement du tsar doit exporter chaque année quelque 600 tonnes d'or.

 

Lénine ©Radio France

Alors ne faudrait-il pas mettre un terme définitif à tout nouvel emprunt russe ? A la Bourse de Paris, la prudence s'impose mais cette nouvelle frilosité de la France est observée à Saint-Pétersbourg. Il ne faut pas que les Français se posent trop de questions. Alors, un ministre du tsar va charger un émissaire obscur, apatride vivant à Paris, de rassurer les épargnants et rentiers français. Arthur Raffalovitch est reçu dans le meilleur monde et comme par hasard, il fréquente de nombreux directeurs de journaux. Les grands quotidiens français de l'époque vont alors passer sous silence toutes les informations alarmantes en provenance de Russie : émeutes, grèves, attentats, assassinats politiques. Rapidement, le pot aux roses est découvert : les directeurs de ces journaux ont été grassement rémunérés pour leur silence. Parfois jusqu'à hauteur de 100 000 francs-or par an. Comment la France peut-elle sortir de ce guêpier sans risquer de précipiter la ruine de la Russie qui dès lors ne sera plus en mesure de rembourser quoi que ce soit ? Bientôt, les menaces se précisent. De Russie, parviennent des injonctions à la France de ne plus accorder la plus petite aide au gouvernement de Nicolas II. D'exil, Lénine hausse le ton : « Le peuple russe ne paiera sous aucun prétexte les emprunts contractés par le gouvernement tsariste pendant l'époque des luttes contre le peuple ».

Chiffons de papier...

La Presse se gardera bien de publier ces avertissements qui auraient provoqué, certes un vent de panique auprès des porteurs de titres, mais sans aucun doute aussi un salutaire éclair de lucidité. En 1904, lors de la guerre russo-japonaise, elle ne pourra pas taire les défaites russes. Aussitôt des porteurs inquiets se mettront à vendre au point que les banques, sur conseil du Ministère des Finances, rachèteront ces valeurs pour empêcher une dégringolade des cours. Le pire est-il passé ? Aussi invraisemblable que cela puisse paraître de nouveaux emprunts vont se succéder : 400 millions à 3%, 1,2 milliard à 4,5% en 1909 puis encore 400 millions. En 1914, alors que dès le début des hostilités, la Russie suspend sans prévenir le paiement des coupons, la France se livre à un premier bilan chiffré, colossal, monstrueux : les Français détiennent 12 milliards-or de valeurs russes sous forme de chiffons de papier et dont ils ne reverront jamais plus le moindre centime. La Révolution russe est en marche et va balayer la dynastie des Romanov. On se souviendra alors des menaces de Lénine. En 1922-1924, lors de la reconnaissance de l'URSS par la France, les Soviétiques ne prêteront pas la moindre attention aux demandes françaises d'indemnisation des porteurs de titres. En 1927, ils se montreront plus conciliants à condition que la France leur accorde un nouvel emprunt bien supérieur au montant de ceux restés sans paiement. Les Français médusés mettront alors un terme à toute négociation. Six ans plus tard, en 1933, de nouveaux pourparlers aboutiront à un accord commercial sans lendemain et le feuilleton des emprunts russes va se poursuivre durant tout le vingtième siècle. Aujourd'hui, tous les historiens reconnaissent que le prodigieux essor économique que connut la Russie au début du siècle est dû, beaucoup plus au bas de laine des Français qu'aux vertus du régime des soviets...

nota bene : 1 franc-or de 1900 vaut environ 3.04 euros

Gérard Conreur

Thème(s) : Histoire| Finance| emprunts| Russie| scandale