Du SMIG au SMIC 0
Le salaire minimum interprofessionnel garanti a eu 60 ans cette année. Enfin, presque… Car le SMIG après 20 ans de bons et loyaux services, a été remplacé le 2 janvier 1970 par le SMIC, le salaire minimum interprofessionnel de croissance. Toujours un acronyme de quatre lettres qui, de toutes façons et depuis 60 ans, régit le pouvoir d’achat d’une frange importante de salariés. En 2008, le monde du travail comptait un peu plus de 3 millions de smicards.
Du SMIG...
1950,une année de milieu de siècle très riche dans une France qui l’est un peu moins. Cinq années se sont écoulées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale mais combien de temps faudra-t-il encore pour en panser toutes les plaies, pour en effacer toutes les traces ? Malgré la fin tant espérée du conflit le plus meurtrier de tous les temps, le climat reste gris, l’ambiance pessimiste. Sur le littoral du Nord, de nombreuses plages sont toujours interdites aux baigneurs. Des ruines subsistent en grand nombre, blockhaus désarmés, villas balnéaires éventrées et à l’accès interdit.
Les Français vivent mal. Ils manquent de tout et surtout du principal. Au marché noir de la guerre a succédé la Débrouille du retour à la paix. Pas facile de trouver un toit par exemple. La fameuse crise du logement. On vit en famille au sens très large du terme y compris pour les jeunes couples le plus souvent avec la belle famille. En 1950, il y a à peine un an que les tickets de rationnements ont été supprimés. C’est dire l’état de précarité de la société française. En 1950, on vise à retrouver les données économiques de la France de 1939, avant la guerre, voire même de 1929, avant la crise. Le chemin sera long et pavé d’une inflation galopante que la très instable IVème République ne parvient pas à endiguer.
Préfabriqués de Caen ©Radio France
C’est dans le contexte du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 que le SMIG voit le jour, du moins dans l’esprit. La Nation devant désormais assurer "à l'individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement" en leur garantissant "la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et le loisir". Alors que les prix flambent, cette sécurité matérielle passe pour des millions de travailleurs par une rémunération minimale garantie.
Dès l’entrée en guerre de la France en 1939, un certain nombre de dispositions avait été mis en œuvre ; réglementation sur la circulation des devises et le commerce de l’or mais aussi le très impopulaire blocage des salaires. En 1950, il est temps de revenir à la liberté des salaires – liberté surveillée par les pouvoirs publics et prenant en compte face à une inflation endémique d’après-guerre, le budget de référence d’un ménage dont le célèbre panier de la ménagère sera l’un des constituants.
Le SMIG ne concernera pas les départements et territoires d’outre-mer, ni les départements de l’Algérie alors française. Il existera deux SMIG, l’un pour les régions fixé à 64 francs, l’autre pour Paris et la région parisienne d’un montant de 78 francs. Il s’agit ici de SMIG horaires. A titre strictement anecdotique car les conditions de vie de 1950 n’ont rien de comparables avec celles de notre époque, ils correspondraient à 1,40 € et 1,70 € horaires.
La création du SMIG en 1950 ne fera pas l’unanimité. Le projet du gouvernement Bidault issu de la Troisième Force (par rapport au clivage gauche-droite) : Radicaux et MRP, le parti de Maurice Schumann classé comme démocrate chrétien, proche du gaullisme, sera vivement combattu par la gauche qu’incarnent alors la SFIO et les communistes. Enfin, pour être complet, en 1950, le SMIG concerne 16 % des travailleurs.
...au SMIC
L’année 1950 qui voit la naissance du SMIG en France pourrait aussi bien voir le retour de la guerre. Une Troisième Guerre mondiale. Nucléaire avec ce nouvel attirail qu’on appelle alors la bombe atomique et qui a semé l’horreur au Japon. Le monde est divisé entre l’est et l’ouest. L’union de façade des vainqueurs unis du nazisme, hier, n’aura pas mis bien longtemps à se lézarder de part et d’autre du rideau de fer.
Pourtant, l’un des points les plus chauds de la planète ne se situe pas à Berlin mais en Corée avec une date : le 25 juin 1950. La tension est extrêmement vive. Il ne fait aucun doute que soviétiques et américains vont s’affronter. Preuve que l’union européenne reste à faire, une coalition pro-américaine s’est formée. La France y participe mais pour le Français de la rue une autre crise menace : la guerre de Corée a provoqué une flambée des prix à la consommation de près de 16% en l’espace de quelques mois. Alors pour les partenaires sociaux, il faut vite se réunir autour d’une table car le tout jeune SMIG risque l’implosion. Une échelle mobile des salaires indexera le SMIG sur la hausse des prix de façon à préserver le pouvoir d’achat. Seulement voilà, cette mesure n’est-elle pas elle-même génératrice d’inflation ? Il faudra toute la finesse d’un médecin de province, le bon sens d’un notaire de sous-préfecture, d’un homme tranquille nommé Antoine Pinay pour calmer le jeu comme on calme par la bride, un cheval emballé.
Le Franc ©Radio France
1968, sous les pavés la plage et si les salaires augmentent de 10%, le SMIG lui, fait un curieux bond : 2,2 francs avant les accords de Grenelle, 3 francs après. Pas si mal. Au chapitre de la nostalgie, le paquet de Gauloises est à 1,35 francs (plus ou moins 1,25 €), la baguette à 0,45 fr et le litre d’essence à 1,04 fr (soit 0,96 euro). Mais pour être complet faut-il préciser que 31% des logements sont surpeuplés, que 53% sont dépourvus de salle de bain et que seuls 15% de Français privilégiés possèdent le téléphone…
Une curiosité au passage : dans les mois qui suivirent la création du SMIG en février 1950, on créa en octobre de la même année le SMAG – salaire minimum agricole garanti – et disons-le invraisemblablement injuste dans la mesure où des technocrates parisiens considérant que les paysans avaient bien de la chance de boire du bon lait frais de la ferme, de ne prendre jamais de vacances et de s’éclairer brillamment à la bougie, il n’était pas nécessaire que le SMAG fut aussi somptuaire que son petit copain des villes. On ne rectifia le tir qu’en juin 1968 en alignant le SMAG sur le SMIG.
1970, le SMIG au rencard, bienvenue au SMIC. La garantie cède la place à la croissance. C’est Chaban-Delmas, Premier ministre de Georges Pompidou, célèbre pour ses polos Lacoste et sa nouvelle société qui fait grimper au filet le nouveau SMIC. Pas question de rattraper le salaire moyen des Français, bien sûr, mais au moins de réduire l’écart. Pour cela, une nouvelle règle du jeu : en plus de l’inflation, on va prendre en compte la hausse du salaire moyen. Résultat : triple 7 ! Le résultat est au rendez-vous. Etre payé au SMIC, ce n’est pas Byzance mais le vélo et la gamelle disparaissent progressivement des usines.
Mai 1981, arrivée de la gauche au pouvoir. Dès juin, le SMIC est augmenté de 10%, les allocations familiales de 25 %. Augmentation aussi de l’allocation logement, l’allocation aux handicapés et le minimum vieillesse dans les mêmes proportions. Le Pacte national pour les jeunes est dynamisé. 55 000 emplois seraient crées dans le secteur public et social. Le gouvernement prévoyait que 600 000 jeunes pourraient trouver un emploi grâce à des mesures d’aide aux entreprises qui accepteraient d’embaucher. Au total, l’État injecte 8 à 9 milliards de F dans l’économie pour 1981 tandis que les mesures sociales, un peu moins de 7 milliards, seraient couvertes par une pression fiscale accrue sur les revenus les plus élevés, les frais généraux des sociétés, les profits bancaires et pétroliers.
Autre chantier de la mi-juin : la réduction du temps de travail à 39 heures. On évoque aussi la cinquième semaine de congés payés.
1982, changement de décor. Nécessité absolue pour le gouvernement Mauroy de freiner autant que possible une inflation à deux chiffres. La droite, elle, ironise sur le retour aux dures réalités... Il y aura ainsi une rigueur de gauche. Blocage des salaires et des prix et quasi stagnation du SMIC et comme l’inflation reste préoccupante, elle érode plus encore le pouvoir d’achat des salariés les plus modestes. Première cohabitation de 1986 à 1988 avec Jacques Chirac puis seconde cohabitation 1993-1995, dite de « velours » avec Edouard Balladur. La politique d’allégements des charges pour les entreprises employant des salariés au SMIC permettra un relèvement du salaire minimum.
La droite fait, à son tour, l’apprentissage de la cohabitation en juin 1997 après une certaine mais bien nommée …dissolution. Lionel Jospin est numéro 1 à Matignon et en numéro 2, on trouve Martine Aubry au Ministère de l’emploi et de la solidarité. C’est évidemment la Réduction du temps de travail qui occupe tous les esprits et va inévitablement compliquer les mécanismes du SMIC. Rappel : 35 heures payés 39 pour tous les salariés. Pour le SMIC, cela représente une augmentation de 11%. Pas facile d’y parvenir en une seule fois alors le 1er juillet de chaque année va constituer une sorte d’étape d’approche finale jusqu’en 2002. Cinq étapes et donc cinq SMIC qui n’auront pas tout à fait la même valeur. Le 1er juillet 2005, la loi Fillon achève de remettre les choses en place avec un SMIC redevenu unique.
Le 1er janvier 2010, le SMIC horaire a été réévalué de 0,5% passant de 8,82 euros à 8,86 euros, soit une augmentation de 1,7% sur un an (dont 1,3% en juillet 2009). Il s’établit donc à 1 343,77 euros bruts mensuels pour 35 heures de travail hebdomadaires, soit environ 1 056 euros nets mensuels. A noter enfin que 2010 verra la suppression de l’augmentation habituelle du 1er Juillet au profit du seul 1er janvier.
Thème(s) : Histoire| 20e siècle| Industrie| France| reconstruction| salaire


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