Grande Braderie de Lille 0
OT Lille ©Maxime Dufour
De toutes les traditions du Nord de la France, il n'est pas de festivité dont l'ampleur égale celle de la grande braderie de Lille qui se déroulera ce week end, les 4 et 5 septembre 2010. Les origines de la Braderie sont mal connues. On trouve trace dès le XIIe siècle à Lille d'une foire annuelle à vocation européenne, d’une franche foire médiévale mais l’histoire s’arrête là et qu’importe si le vieux-français voit dans le verbe brader : friper, faire commerce de fripes. S'y ajoutera plus tard ce privilège des gens de maison et domestiques de pouvoir vendre les effets démodés, bibelots et autres vieilleries que leur donnaient leurs maîtres afin d'arrondir leurs gages.
En 1873, un chroniqueur lillois déplore que « la Braderie soit en train de
trépasser. » Au beau milieu du XXe siècle et jusque dans les années
soixante, nouvelle alerte ; la Braderie est moribonde. En fait, l'esprit des
brocantes d'antan n'y est plus ; elle s'est transformée en un grand marché
dépourvu d'intérêt. Après-guerre, le Nord a du se reconstruire, faire table
rase du passé. Il a fallu bâtir plus qu'il ne fallait restaurer. La place
réservée aux traditions régionales a fait les frais de cette modernisation à
outrances.
Dans les années 70, la tendance s'inverse radicalement, la Braderie
de Lille connaît un succès considérable auquel l'enthousiasme des jeunes
générations n'est pas étranger. L'époque est à la contestation, le règne du
fric est dénoncé, la société de consommation jetée aux orties. Cheveux longs,
foulards de soie indienne, vestes en mouton, on redécouvre le vin de noix, la
tarte à la rhubarbe, le fromage de chèvre, on fume des roulées exotiques sur un
air des Pink Floyd à l'heure de Woodstock ou de la mythique mais bien plus
proche île de Wight. Les vieilles frusques sortent des malles, les guitares de
leur étui, on redécouvre le goût de la fête et celui de la communauté. Cet
ensemble d'ingrédients distillé par une génération essentiellement estudiantine
va redonner des couleurs à la Grande Braderie, qui prend un essor sans
précédent.
Surgit alors un, nouveau péril. Pour s'être voulue faire plus grosse que le
boeuf de la fable, elle s'essouffle à nouveau. Faut-il la réglementer plus
encore ? La limiter dans l'espace et le temps comme semble vouloir le faire
l'actuelle municipalité ? Sûrement mais il faut surtout qu'elle retrouve ses
racines festives et populaires.
Comme par le passé, on vend de la fripe et du vieux sur le plus grand marché
aux puces de France et d'Europe. Plus d'un million de visiteurs, peut être
deux, venus de partout font la Braderie. Les bradeux s'installent sur le pavé
lillois. La chaussée est prise d'assaut et dès la nuit tombée, on saucissonne,
on gonfle les matelas pneumatiques, on joue de la guitare et on allume les
bougies ; la nuit sera longue. Du café est préparé. Les anciens évoquent ces
braderies d'antan, les détours par la Foire aux manèges qui se déroule à la
même époque sur l'esplanade, et le retour chez eux, le lendemain après midi,
épuisés et fourbus.
Depuis quelques années, la grande Braderie de Lille est devenue le rendez-vous
du monde associatif. Vitrines du commerce équitable, artisanat du monde, forum
des alter-mondialistes ou des ONG, d'écolos mais aussi partis politiques
traditionnels battent le pavé et se font connaître tandis qu'à chaque carrefour
le théâtre de rue alterne avec les accordéoneux de Wazemmes ou ces joueurs de
flûtes andines venus tout droit de Levallois-Perret...
La Braderie de Lille, c'est enfin une tradition culinaire. Frugale mais
généreuse. Moules marinières et frites qu'accompagne une bonne bière du Nord.
Pendant deux jours, des centaines de tonnes de moules sont servies. Les
coquilles vides déversées sur la chaussée, des monts se forment parfois de
plusieurs mètres de hauteur. C'est la meilleure enseigne, la meilleure pub pour
le restaurant ou le bistro qui affiche ainsi son savoir-faire et exhibe sa
renommée...
Il y a quelques années, dans les jours qui précédaient la Braderie, la presse
quotidienne régionale faisait ses gros titres du bon acheminement des
précieuses denrées. Elles arrivent ! titrait Nord Matin ou La Voix du Nord en
parlant du cheminement des précieuses coquilles noires. Pas d'inquiétude, en
effet, pour la frite (pommes de terre rigoureusement de Bintje) qui est ici en terre de
connaissance mais qu'en serait-il du délicat mollusque marin que la région
malgré tous ses efforts et sa façade maritime de Bray-Dunes à Boulogne sur mer ne
pourrait produire en telle quantité ? La bière aidant, cette bière de l'année à
l'amertume tempérée que semblent vouloir détrôner les précieuses bières de garde, les
convives font assaut de lyrisme gastronomique. On commente la qualité ou la
grosseur de ces aimables fruits de mer, on décortique la frite de l'année cuite
au gras de boeuf et en deux bains successifs comme il se doit (ne rêvez pas,
cela n'existe plus…) ou la douceur suave d'une mousse d'écume sur une bière
d'été. Aujourd'hui, les puristes veillent au grain et parfois se désolent : par
opposition à la frite surgelée la frite fraîche serait en grand danger mais
merguez, hamburger ou pizza n'inspirent pas la moindre crainte.
Le Brel d'Amsterdam peut dormir sur ses deux oreilles.


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