Raymond Queneau : 50 ans de Zazie dans le métro
Catherine Demongeot ©consortium Pathe
Je vous vois venir avec vos Pataugas… L’objet de cet article n’est pas de nous plonger dans l’œuvre de Raymond Queneau dans sa profondeur et sa prolixité mais simplement de dire : « Tiens, Zazie dans le métro. Cinquante ans, déjà…? » Cela suffit à suspendre aux lèvres un sourire plein de tendresse mêlée d’une pointe de nostalgie. Attentive relecture et véritable récréation… Retour aussi dans l’univers cinématographique très inspiré de Louis Malle avec ce Paris que nous avons laissé lentement mais surement disparaître.
L’action se passe à Paris en 1959, trois ans après Le ballon rouge, le film d’Albert Lamorisse qui nous emmenait à Ménilmontant. Pourquoi cette précision ? Parce que dans les deux cas, Paris constitue bien plus qu’un décor de film ou de roman, c’est un personnage à part entière. Et s’il est question du film de Louis Malle réalisé un an après la publication du roman de Queneau chez Gallimard, ce personnage devient un témoin privilégié de cette époque-là.
Le Ballon rouge ©films montsouris
Début de la Vème République, vol inaugural de la Caravelle qui par son élégance et ses performances fait toute la fierté d’Air France. La France est au cœur des Trente-Glorieuses. Les rues de Paris sont envahies de Dauphine, de Simca Aronde. Il reste encore des cohortes bruissantes de 4 chevaux qui virevoltent comme des escadrilles d’abeilles pataudes et là, plus loin, ce gros hanneton ventru c’est la fameuse DS 19 que De Gaulle également ventru, Mon général, met au premier plan de notre industrie automobile nationale. Ce qui surprend aussi en cette année 59 à Paris, c’est cette foule sur les trottoirs qui se croise et se recroise comme une armée de fourmis folles sur un kilo de sucre en morceaux dans des couleurs de néon rouge sur fond de formica bleu, de chrome et de verre. Il y a des cafés sur les boulevards où l’on boit des petits noirs, des blancs cassés, des fines à l’eau en fumant de la Gauldo en avalant des œufs durs à la fraîcheur rétive disposés dans un présentoir bancal de fil de fer sur un zinc en matière plastique. Il y a aussi sur ces mêmes zincs des distributeurs rudimentaires. Pour 20 centimes d’ancien Franc et un vigoureux tour de mollette, une poignée de cacahuètes salées atterrit dans une soucoupe en plastique. Toujours ce fameux plastoc… C’est beau le progrès. Parfois, un diabolo menthe oublié là met une touche de verdure.
Les 400 coups ©les films du carrosse
Les prénoms à la mode cette année-là : Gérard et Philippe tandis que le petit cimetière de Ramatuelle accueille le grand acteur revêtu pour l’éternité de son costume de Don Rodrigue, le Cid. A quelques pas de là, Saint-Tropez et la Madrague dont Brigitte Bardot a fait l’acquisition l’année précédente. Sur les écrans, Les Quatre Cent Coups, film on ne peut plus autobiographique d’un jeune réalisateur de 27 ans, François Truffaut, qui compte bien régler son compte au cinéma de Papa. Curieusement et là encore, Paris est un personnage remarquable du film. Alors pourquoi, Paris reine du monde et star du cinéma ? Parce que les caméras de la Nouvelle Vague, plus légères, sortent des studios d’Epinay ou de la Victorine et filment la vie – la ville – telle qu’elle est, sans décor, ni artifice. Paris encore au premier plan : A bout de souffle, Godard, 1960. Et il y a d’autres films de cette époque qui nous baladent dans un Paris qui restera toujours Paris même si de grandes métamorphoses se profilent. Rivette en 1961 : Paris nous appartient.
Zazie dans le métro, parcours initiatique ou folle course poursuite ? C’est selon et chacun y verra midi au clocher de Saint Germain des Près, de Notre Dame ou de Saint-Glinglin, priez pour nous... Pour que le bonheur soit complet, il fallait à la fois relire les bonnes pages du livre - c'est-à-dire le bouquin dans son intégralité - et revoir non pas les enfants mais le film de Louis Malle, violent poil-à-gratter des mœurs paisibles du temps. C’est possible sans le moindre strabisme et il n’y a d’ailleurs aucun (Louis) Malle à cela. Stupéfaction ! Ici, les gens boivent trop, ils fument comme des pompiers et disent de gros mots orduriers à jets continus. Ainsi avant même mai 68, les gens savaient user et abuser sans modération et jouir sans entraves. En plus, ils avaient déjà le gaz et l’électricité.
photos du film ©consortium pathe
Doukipudonktan ! Gabriel, à la gare d’Austerlitz, guette l’arrivée de sa nièce Zazie Lalochère, une gamine de 10 ans plutôt délurée dont le rêve unique en venant à Paris est de grimper dans le métro. malheureusement en grève ce jour-là. Pour ce dernier point, nous sommes, bien sûr, dans une œuvre de fiction. Zazie devra se contenter d’un taxi conduit par Charles, l’ami de Gabriel. Arrivée à destination au café Turandot, Zazie fera la connaissance d’un petit monde truculent : Mado P’tits Pieds, la serveuse du bistro, la tante Albertine qui pourrait bien se nommer Albert. D’ailleurs, que fait de ses nuits le tonton Gabriel ? Réponse : la danseuse espagnole dans un claque car il n’y a pas de sot métier. Du coup, Zazie se demande s’il ne serait pas un peu homosessuel ? A défaut de métro, Zazie va découvrir le marché aux puces de Saint-Ouen, la Tour Eiffel, Paris, des lieux improbables mais pourtant si connus et des gens inconnus pourtant si probables.
On ne peut regarder Zazie dans le métro sans émotion en songeant en premier lieu à Louis Malle, disparu en 1995. Ensuite, Turandot, le bistrotier n’est autre que Hubert Deschamps, éternel râleur du cinéma français et oncle de Jérôme Deschamps. Ferdinand Gridoux est incarné par Jacques Dufilho, dont la filmographie-fleuve et pas si tranquille va de 1939 à 2004 : soit 163 films sans oublier le théâtre et la télévision ! Mado P’tits Pieds est jouée par la grande Annie Fratellini, compagne de Pierre Etaix dont nous espérons revoir très vite les films. Un autre grand comédien disparu, l’Italien Vittorio Caprioli qui est Trouscaillon. Si ce nom ne vous dit rien, souvenez-vous de ce restaurateur furieux d’avoir perdu une étoile dans le guide Duchemin et qui impose sous la contrainte d’un fusil de chasse à Louis de Funès de consommer une choucroute à pleine main dans L'Aile ou la Cuisse (1976).
Photos du film ©consortium pathe
Dernier grand acteur de Zazie, Philippe Noiret, bien sûr, dans le rôle de l’oncle Gabriel. Noiret est alors âgé de 30 ans. Zazie est son sixième film. Son nom à l’époque est surtout lié au Théâtre National Populaire, à Jean Vilar, Gérard Philipe, la très belle aventure du Festival d’Avignon des origines. Pour Zazie dans le métro, les scènes jouées par Philippe Noiret notamment lors de la visite de la Tour Eiffel sont à couper le souffle.
Parmi les autres comédiens du film : Yvonne Clech, la veuve Mouaque, qui tournera trois ans plus tard dans Le feu Follet de Louis Malle, Nicolas Bataille, Fédor, le chauffeur du bus Cityrama, Antoine Roblot, Charles le taxi. Sans oublier bien sûr Catherine Demongeot dans le rôle de Zazie et qui tournera trois autres films, le dernier en 1967 avant de se tourner vers l’enseignement.
La Tour Eiffel et le bus vintage Cityrama aux allures de juke-box des fifties à roulettes forment un autre couple indissociable du film. Que reste-t-il de tout cela, dites-le moi ? Le métro parisien, peut-être, qui a rendu hommage au film en 1985. Non seulement, il n’était plus en grève, enfin un peu moins, mais sur la ligne 5, il existe désormais une station Bobigny-Pantin Raymond Queneau.
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