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Votre « inconnu des archives » 71

Un espace ouvert à contributions par l'émission La Fabrique de l'Histoire

Depuis la rentrée de septembre, la Fabrique de l’Histoire demande chaque vendredi à une historienne ou à un historien de nous dresser le portrait d’un inconnu des archives. En quatre minutes trente, ils nous présentent un personnage croisé dans les fonds d’archives et exhumé par eux. Ou comment, au milieu d’un fonds, un homme ou une femme des siècles passés vous donne envie de les suivre…

Avez-vous, vous aussi, un « inconnu des archives » découvert lors de recherches historiques, personnelles ou professionnelles, et dont vous voudriez nous dresser le portrait par écrit ?

Cette page est ouverte pour les recueillir.

 

Thème(s) : Histoire| Découverte

71 commentaires

Portrait de Jean-Bernard Poulot Jean-Bernard Poulot26.06.2011

Louis Marie Joseph Carbonnel (Seurre 1858-Dijon 1938) est un peintre inconnu.

Pourtant, Carbonnel n’est pas complètement un inconnu qui serait né, par un heureux hasard, d’une seule rencontre aux archives. Etant moi-même natif de Seurre, son nom fut porté à ma connaissance dès mon plus jeune âge. Son caractère (à un amateur, qui le félicitait pour la qualité de sa peinture, il pouvait répondre « Taisez-vous, vous n’y connaissez rien ! ») et son talent ayant alimenté une figure quasi mythique tout à fait dans la représentation de l’artiste et bohême, le peintre est resté dans la mémoire collective locale, sans cependant atteindre d’autre renommée plus large.
J’ai commencé des recherches sur Carbonnel en 1989, d’abord à partir de témoignages d’anciens Seurrois et des descendants l’ayant connu, puis aux archives.
Si Carbonnel n’est pas né aux archives, c’est là cependant qu’il a pu renaître et que j’ai pu reconstruire une partie de l’histoire du peintre et de l’activité culturelle du canton de Seurre autour de 1900. A part dans quelques témoignages d’Eugène Blot, qui fut son élève et qui créa en 1925 à Reims l’institut spécial de peinture décorative (qui existe encore aujourd’hui), son nom n’apparaît que très peu dans des documents écrits. A l’instar du Louis François Pinagot de Corbin, les recherches en archives ont permis de donner du corps, du volume et du sens à l’homme et à son œuvre, de l’inscrire dans tout un pan du patrimoine seurrois que la mémoire collective avait oublié.

Ces recherches sur Carbonnel m’ont amené à travailler également sur un nombre relativement important de peintres nés dans le canton de Seurre durant cette même période, dont Gadan (Seurre 1854-Bône Algérie 1934), Auguste Morisot (Seurre 1857-Bruxelles 1951), Ernest Courtois Bonnencontre (Bonnencontre 1859-Santiago du Chili 1955), Léonce Pelletier (Pouilly sur Saône 1869-Nice 1950), Albert Léon Apparuti, (Pouilly sur Saône 1845-Alger 1878), Eugène Blot (Seurre 1883-Reims 1976) …
D’autres personnalités (pas toutes nées dans le canton de Seurre) ont joué un rôle important dans cette activité intellectuelle, culturelle et artistique. On peut en citer quelques unes : le ministre Eugène Spuller (Seurre 1835-Sombernon 1896), le photographe amateur Joseph Suchet (Seurre 1837- ? ), dont un fonds important est conservé au musée Niépce à Chalon sur Saône, le peintre et homme d’affaires Maximilien Mayeur (Paris 1840-Paris 1889) dont la fille Alice épousa Louis Barthou, autre ministre bien connu.

Carbonnel est resté en dehors des circuits artistiques, et c’est en ce sens qu’il peut être considéré comme un inconnu au vu des nombreuses sources consultées : il n’a jamais exposé, il n’est pas présent dans les collections publiques, son nom n’apparaît pas dans les argus des peintres et n’a pas d’entrée dans le Panthéon des artistes, le Bénézit. Cependant, son nom y apparaît sous une autre entrée, celle du peintre Antoine Gadan dans la dernière version actuelle du Bénézit, celle de 2006, où il est précisé que Carbonnel a rejoint Gadan en Algérie à Bône (actuellement Annaba).
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Carbonnel était un peintre complet : peintre en bâtiment de formation, il fut peintre décorateur et a décoré des pièces entières en faux-bois et faux-marbres avec des effets de trompe-l’œil imitant des sculptures, ornant les plafonds de rinceaux multiples d’où surgissent mascarons ou grotesques. Ses tableaux sont essentiellement des paysages à l’huile, inscrits dans un courant naturaliste avec une touche impressionniste. Coloriste de talent, il peignait à merveille les paysages d’automne ou des effets de neige aux heures du crépuscule quand la lumière fait naître de délicats clair-obscurs en contre-jour. Si les critiques ont surnommé Gadan comme étant "le peintre des herbes", il convient de baptiser Carbonnel "le peintre des arbres" tant leur traitement pictural révèle une étude approfondie. Ses fusains ne craignent pas la proximité d’un Lalanne ou d’un Allongé et montrent une maîtrise technique et une grande sensibilité aux lumières qu’il traduit avec une parfaite justesse de valeurs. Les natures mortes de Carbonnel s’ancrent complètement dans la région bourguignonne autour de Seurre, notamment à travers la représentation de recettes et spécialités locales (telles la pôchouse seurroise, le glacé mince ou le jambon persillé). Personnage à la fois humble et excentrique, il semble qu’il ait tout fait pour brouiller les pistes en signant de nombreuses façons (L.C ou C.L., L Carbonnel -parfois avec un seul n- , L. CARBO ou encore CARBO Ludovic et même TIC-TOC !) … et très souvent en ne signant pas.

En septembre 2010, j’ai présenté un mémoire de maîtrise (master 1) en histoire de l’art sous le titre : Louis Carbonnel, artiste peintre en bâtiment, interrogeant comment cette traditionnelle dichotomie entre artiste et artisan pouvait s’adapter à Carbonnel, et questionnant le passage à la postérité d’un peintre inconnu.
Un article Wikipédia sur Carbonnel a été créé fin décembre 2009 par un arrière-petit-fils du peintre.
Mon travail de recherche, de collecte de renseignements continue toujours. Il s’est accompagné d’un recensement de ses œuvres dont le nombre croissant (près de 280 à ce jour) permet une analyse et une interprétation de plus en plus fine et objective.

Jean-Bernard Poulot

Portrait de Anonyme Nelly Blanchard03.06.2011

Hervé Burel : un nouveau Déguignet ?

Le 1er janvier 1905, Hervé Burel ouvrait son manuscrit bio-autobiographique - 530 pages écrites en breton - par le souhait de porter témoignage aux lecteurs des générations à venir. Non seulement ce souhait vient aujourd’hui d’être exhaussé par l’édition de son texte (établi, traduit et présenté par Nelly Blanchard, édition bilingue, Morlaix/Brest, Skol Vreizh/CRBC), mais cette publication symbolise l’entrée de ce nouvel auteur dans le panorama de la littérature de langue bretonne.
L’auteur de ce texte est complètement inconnu. Hervé Burel est né le 23 juillet 1858 à Plouider dans le Finistère, en pays de Léon. Il a passé sa jeunesse dans cette commune, dans le village de Delledan à Pont-du-Châtel, a fait son service militaire à Brest de 1879 à 1884, s’est marié à Saint-Thonan, a quitté le métier d’agriculteur pour travailler à la poudrerie du Moulin Blanc du Relecq-Kerhuon. Il habitait alors à Guipavas, commune où il est mort le 9 juillet 1943. Ces quatre lignes de données d’état civil ne donnent qu’un éclairage à blanc sur cet homme et leur brièveté le font à peine exister. Elles nous indiquent seulement que Burel aurait du appartenir à ce demos qui ne transmet jamais de nom, qui n’a pas de parole à faire entendre, qui a par conséquent peu de chance d’approcher le monde de la littérature écrite. Or, Hervé Burel a voulu ne pas se contenter d’être un homme de l’outil, de la pelle ou de la technique de poudrerie. Il a osé entrer dans le monde des lettrés, des érudits, des gens du haut de la société, et a écrit Histor eur famill eus Breïs-izel / Histoire d’une famille de Basse-Bretagne. C’est par cette archive exceptionnelle que l’on entre véritablement dans la vie d’Hervé Burel, pas seulement en surface, pas seulement dans le cadre des événements sociaux que les institutions immortalisent par des dates et des noms, mais bien dans le creux des sentiments, dans l’intimité du foyer, dans les élans et aspirations profondes de sa personne et de la classe à laquelle il appartient, dans la manière dont il perçoit le monde qui l’entoure.
Ce manuscrit trouvé dans la malle du grenier familial nous force à redessiner les contours de la littérature bretonne et ceux des données historiques et sociologiques, comme toute nouvelle découverte. Cette histoire inédite d’une famille de Basse-Bretagne, souvenirs de quatre générations de paysans illustrant les joies, mais surtout les souffrances du peuple, ouvre sur une dénonciation acerbe de l’injustice sociale, de la mainmise de la noblesse et du clergé sur le peuple. Cette histoire est d’autant plus surprenante qu’elle émane de la plume d’un paysan, d’un anticlérical de culture protestante en plein cœur du pays léonard catholique, qu’on sent sous cette écriture à la fois une forte culture syndicaliste, une influence de la littérature populaire française du 19e siècle, une maîtrise de plusieurs registres linguistiques du breton qui mène l’auteur à écrire dans le breton de ses oppresseurs, enfreignant ainsi les barrières sociolinguistiques pour mieux déjouer les lignes de partage politiques. C’est dire si ce texte soulève des questions.
La position sociale et politique d’Hervé Burel rappelle fortement celle de Jean-Marie Déguignet dont les mémoires avaient été également retrouvées il y a quelques années. Burel, un nouveau Déguignet ? Oui et non. Certes, le texte de Déguignet n’a été publié qu’un siècle environ après sa mort et c’est également le cas pour Hervé Burel. Certes, ces deux textes constituent de rares témoignages émanant des classes populaires sur leur propre sort. Certes, les deux auteurs portent le projet de dénoncer l’injustice sociale et la misère du peuple. Pourtant Déguignet semble plus anarchiste et en révolte contre tous, alors que Burel est davantage impliqué dans la lutte syndicale et valorisant le respect et l’émancipation face au mépris et au mensonge. De plus, ce qui les distingue radicalement, c’est le choix de la langue d’expression qui n’est évidemment pas neutre : Déguignet n’aurait jamais écrit ses mémoires en breton, il utilise la langue française parce qu’elle représente pour lui la langue de l’émancipation et de la culture. Burel, lui, bien que percevant le français comme une langue de culture et de distinction sociale, écrit en breton. Les paroles de ces deux paysans proviennent d’un lieu défendu et chacun à sa manière a trouvé une voix autorisée pour l’exprimer, une façon de poser l’égalité pour dénoncer l’inégalité. Le résultat de leurs expressions donne finalement une image en miroir : alors que Jean-Marie Déguignet universalise par le français un discours local sur le peuple en Bretagne et l’ordre social et politique tel qu’il l’a connu, Burel localise par le breton un discours de portée universelle.

Nelly Blanchard, Maître de Conférences en breton & celtique, Université de Brest, Centre de Recherche Bretonne et Celtique.

Portrait de Anonyme Nicolas Bourgeon03.06.2011

Salomon Altroff (1852-?), journaliste toulousain

La pensée de la Commune, dans sa richesse et sa diversité, a généré une descendance de militants, de journalistes et d’intellectuels. Si cette généalogie est marquée par des courants nombreux et différents, on peut discerner des traits communs : défiance à l’égard des partis bourgeois, attachement aux principes républicains appliqués à l’échelle locale… L’histoire du Quatrième Etat et de son directeur Salomon Altroff est celle d’un prolongement de ce militantisme. Le journal est un des derniers relais directs de cette pensée, il lui fera traverser non sans mal l’affaire Dreyfus, l’union sacrée et les difficultés d’après-guerre.
Arrivé à Toulouse en 1888, Salomon Altroff en animera la vie éditoriale et y développera un des seuls hebdomadaire politique toulousain indépendant de toute structure syndicale ou parlementaire du moment : le Quatrième Etat. Il a 36 ans lorsqu’il arrive de Marseille et fréquente « les milieux révolutionnaires et internationalistes » selon les rapports de police. Il sera continuellement surveillé par les services de la préfecture, qui établiront sur lui des rapports remontant jusqu’au ministère. Ces rapports constituent la principale source de renseignement sur ses activités. Le journal est imprimé chez un certain M. Lion, inscrit au carnet B [Le carnet B est crée en 1886 pour rassembler les noms des militants anarchistes, révolutionnaires et syndicalistes anti-militaristes dont les propos laissent penser qu’ils pourraient constituer un obstacle à la mobilisation. Leur arrestation est prévue en cas de guerre, mais elle est suspendue en 1914 en échange du ralliement des organisations ouvrières à l’union sacrée]. On peut également trouver aux archives départementales de la Haute-Garonne des éléments de sa correspondance : ils nous permettent d’observer l’évolution des liens qu’il entretient avec les différentes composantes de la gauche nationale et locale. Un article succinct lui est consacré dans le Dictionnaire du mouvement ouvrier de Jean Maitron.
La confrontation de ces sources nous permet d’esquisser le portrait d’un homme de presse très actif qui contribue à catalyser les dynamiques socialistes et syndicales toulousaines en essor en ce début de XX° siècle. Fervent partisan de l’unité et membre de la gauche dreyfusarde, soutien actif aux grévistes, son rôle dans le mouvement social toulousain est de premier ordre. C’est un journaliste simultanément indépendant et solidement implanté dans les réseaux intellectuels, politiques et syndicaux. D’abord rattaché au Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire de Jean Allemane [Jean Allemane est un ouvrier typographe parisien né en 1843. Ancien communard amnistié en 1879, il quitte la Fédération des Travailleurs Socialistes de France pour fonder le Parti Socialiste Ouvrier Révolutionnaire en 1890], le journal devient vite autonome. Altroff reste discret sur ses liens avec le reste du parti, mais il semble qu’ils s’effilochent puisque le journal porte dès les années 1900 le sous-titre « Ancien organe officiel du POSR. » S’il n’entretient aucun lien organique avec le parti essentiellement basé à Paris, une forte et constante affiliation idéologique est perceptible à travers son discours. C’est un homme de plume au style incisif, chacun de ces articles est teinté d’une ferveur revendicative telle que le moindre des évènements paraît être annonciateur du Grand Soir. Toujours enthousiaste, il accueille favorablement les progrès de la bourgeoisie réactionnaire : « l’abus qu’ils en feront provoquera la résistance et le désir de liberté » ; ils rapprochent les ouvriers de la révolution et de la radicalité. Mais c’est aussi un révolutionnaire pragmatique qui ne s’indigne pas contre les actes de charité ou l’allocation d’indemnités de vie chère ou de chômage, objets de nombreux débats dans la gauche révolutionnaire. Il s’oppose en cela à ses « camarades trop puritains » qui refusent toute aide matérielle d’origine bourgeoise.
Le Quatrième Etat est fondé en 1883 par Auguste Tranier, un militant possibiliste, qui ne peut maintenir la survie du journal que pendant un an.. Altroff reprend le journal en 1893 et en assurera la parution plus ou moins régulière jusqu’en 1931 sous la forme d’un hebdomadaire de huit pages, en traversant des périodes de saisies et d’interdiction de parution. Il en fait alors provisoirement un organe officiel du POSR et un relais de l’allemanisme. La pensée de Jean Allemane, issue de la Commune, se distingue des autres courants révolutionnaires en ce qu’il préconise la conjugaison des actions parlementaires et de la préparation de la grève générale par les syndicats. Les députés sont soumis au parti, essentiellement basé sur les organisations ouvrières. Les allemanistes se méfient des tendances carriéristes des parlementaires, ils enverront de moins en moins de députés à la chambre et de plus en plus de cadres à la CGT. L’allemanisme s’oppose aux guesdistes en refusant la subordination des syndicats aux partis, et aux réformistes en se positionnant contre toute participation socialiste à un gouvernement. Mais l’unité du mouvement social est un point essentiel de la pensée allemaniste, et le POSR choisit le ralliement à la SFIO au congrès de la Haye en 1905, et la participation à la CGT à laquelle il fournira de nombreux militants.
L’action révolutionnaire par tous les moyens, ne pas transiger sur la grève générale et maintenir l’unité socialiste, ce sont les points fondamentaux de la pensée d’Altroff tout au long de son parcours éditorial. Mais l’évolution des appareils politiques et syndicaux vont le faire réagir. Membre actif de la Ligue des Droits de l’Homme et de la SFIO, dreyfusiste [Les dreyfusards sont les défenseurs de Dreyfus de la première heure et les dreyfusistes sont ceux qui voient dans l’affaire un problème politique qui implique un changement structurel de la République. Altroff est donc un dreyfusard puis un dreyfusiste] radical, administrateur de la Bourse du travail de Toulouse, Altroff devient un militant isolé au sortir de la guerre, et ses prises de position s’en trouvent durcies. Le Quatrième Etat est dans les années 1920 un organe anarchisant et centré sur l’actualité locale, abandonnant progressivement l’actualité nationale au profit de son intérêt pour la « toute petite patrie »

Lorsque Salomon Altroff relance le Quatrième Etat, la formule de l’hebdomadaire politique est alors nouvelle et vient compléter le modèle classique du quotidien d’information rattaché à un parti représenté au parlement, du type de la Dépêche ou du Midi socialiste. Cette formule permet d’établir une ligne éditoriale plus constante et moins soumise au flux événementiel, et donc politiquement plus marquée. Les chroniqueurs du Quatrième Etat sont dégagés des préoccupations d’appareil et sont plus prompts à commenter les évènements locaux que la presse syndicale ou socialiste. Salomon Altroff est par exemple un des seuls journalistes de gauche du moment à observer et commenter les élections à la Chambre de commerce. S’il ne commente pas les élections parlementaires, il suit de près les élections municipales : « les élections politiques nous indiffèrent. Au contraire, les élections municipales et consulaires nous préoccupent vivement car il s’agit de la vie immédiate de la toute petite patrie » L’analyse de la réalité locale est pour lui un impératif qui prévaut sur les dynamiques idéologiques nationales et son attachement à la vie toulousaine occulte parfois ses orientations politiques.
Du point de vue financier, l’hebdomadaire est plus adapté à la vente par abonnement qui permet de réduire les bouillons (la hausse du prix du papier oblige après guerre de nombreux organes de presse à réduire leurs paginations) et de contourner la censure lorsque la préfecture ou le commandement militaire (selon la loi de 1851 sur l’état de siège, encore en vigueur) ordonne une saisie dans les kiosques. Sur l’ensemble de la période, le journal sera saisi seize fois et interdit de parution deux fois. La santé financière de son journal est un souci constant pour Altroff, qui doit le préserver de la faillite en plus de la censure. Les recettes publicitaires qu’il gère personnellement semblent occuper une place considérable dans le budget : deux pages du journal sont consacrées à l’espace publicitaire. Il bénéfice pour cela de l’expérience et des réseaux acquis lors de son passage au Midi socialiste en tant que responsable de la publicité. Directeur, principal rédacteur, pourvoyeur de ressources financières et obstacle solide à la censure, Altroff a fait du Quatrième Etat presque son journal. Sa ligne politique sera de plus en plus attachée à sa personne : il en est le directeur et le principal rédacteur. Comme souvent dans la presse militante, les chroniqueurs sont couverts par des pseudonymes. Il est vrai qu’Altroff parvient à lui apporter les éléments essentiels à la survie d’un organe de presse, habituellement pourvus par un parti ou une organisation, et à diffuser en moyenne entre 300 et 800 exemplaires par semaine. Ce tirage augmente dans l’immédiat après-guerre, laissant penser que ses prises de position, sa campagne pour déceler les « embusqués » et son soutien aux grèves des cheminots de 1910 et surtout à celles de l’armement en 1917 lui ont valu une grande popularité.
Quand il arrive Toulouse, l’activité syndicale et révolutionnaire y est encore embryonnaire. L’économie toulousaine d’avant-guerre n’est pas structurée par de grands foyers industriels qui pourraient permettre une syndicalisation massive des travailleurs. La main d’œuvre y est éparse, c’est une économie d’atelier et de travail à domicile, basée sur le monde de la boutique. L’avènement progressif des usines d’armement contribue à concentrer les travailleurs autour de la poudrerie et de l’arsenal et à dynamiser la vie syndicale, malgré la forte présence de main d’œuvre féminine et coloniale, traditionnellement moins syndiquée. Cette transformation est au cœur des débats qui agitent la gauche. Les nouveaux syndiqués affluant par centaines constituent l’enjeu qui structure l’offre politique socialiste et révolutionnaire. Très actif dans les groupements politiques de la première heure, Altroff entend bien participer au mouvement social qui se dessine.
Il se rapproche vite des observateurs et animateurs du mouvement social toulousain, et notamment d’Auguste Tranier, fondateur du Quatrième Etat en 1883 et du Groupe d’Etudes Sociales Toulousain en 1880. Altroff est également un ami de Charles de Fitte, ouvrier typographe qui crée l’Union Républicaine Socialiste blanquiste rattachée au Comité Révolutionnaire Central [Le CRC est un organe blanquiste crée en 1881 par Edouard Vaillant. Après le départ de nombreux militants vers le boulangisme, il se recentre vers le syndicalisme révolutionnaire]. Conseiller municipal, de Fitte aura un rôle important dans l’évolution du socialisme toulousain. Altroff devient omniprésent dans la vie politique toulousaine : il héberge dans ses pages une rubrique signée par la Jeunesse Révolutionnaire Socialiste, blanquiste également, dirige le mouvement philhellène de 1897 [Mouvement en faveur de l’indépendance de la Grèce vis-à-vis de l’empire Ottoman], participe activement à la Ligue des Droits de l’Homme. A ce titre, il organise la première réunion toulousaine de Francis de Pressensé, fondateur de la ligue. Il initie et mène le combat judiciaire contre la Ligue de la Partie Française anti-dreyfusarde. C’est un soutien et un admirateur ardent de Jean Jaurès, pour qui il organisera aussi des conférences. Il est membre de l’équipe du Midi socialiste (organe officiel toulousain des socialistes) jusqu’en 1912 en tant que responsable de la publicité dont il multiplie les recettes. En 1905, Salomon Altroff rallie l’union des blanquistes, des guesdistes et des réformistes au sein de la SFIO, malgré les dissensions qui les opposent : l’impératif de l’unité prévaut pour un temps sur les divergences idéologiques. Il perçoit mal en effet la participation des socialistes Alexandre Millerand et surtout Albert Thomas au gouvernement. Pendant les périodes d’interdiction de parution, il mobilise en vain les liens qu’il a avec la gauche socialiste et dreyfusarde pour faire réhabiliter son journal, et il semble que cet abandon l’ait éloigné de ces réseaux. Il ne semble pas exister de trace dans les archives de la Bourse du Travail de son passage en tant qu’administrateur en 1894, mais les rapports de police indiquent qu’il y fut mal perçu : il aurait été renvoyé pour détournement de fonds et hué au congrès CGT de Toulouse de 1897. Malgré tout, il se rallie en 1914 à l’union sacrée et se lance pendant la guerre dans une traque aux « embusqués », les hommes en condition d’aller sur le front qui d’une manière ou d’une autre évitent l’enrôlement. Tout au long de son parcours, la verve de Salomon Altroff est marquée par un patriotisme prononcé comme la plupart de ses confrères contemporains. Cependant, on peut en dégager une évolution : d’une part, ce patriotisme se resserre sur la réalité toulousaine, et d’autre part il est de plus en plus imprégné d’un certain économisme. La bonne marche de l’industrie française et surtout toulousaine remplace la conquête militaire. C’est sur le terrain économique que l’on affronte désormais « l’ennemi » : les économies concurrentes européennes (notamment allemande) et l’ennemi de classe, la bourgeoisie. Son ardeur révolutionnaire a des ressorts patriotiques, de plus en plus centrés sur Toulouse. A cet égard, l’année 1919 constitue un point d’inflexion flagrant.
L’adhésion du Quatrième Etat à l’union sacrée le rend légitime pour participer au premier plan à la campagne de revendications qui suit l’immédiat après-guerre. Cette campagne est particulièrement portée par la base des mouvements ouvriers : les syndicats supportent mal, après avoir consenti au dernier moment à l’effort de guerre sur la décision du bureau national, de pâtir de la situation socio-économique désastreuse de la France. Dans tous les domaines, c’est la « crise » du logement, des transports, du chômage, et l’inflation augmente constamment le coût de la vie. Le scandale est accentué par l’ostentation des bénéfices engrangés par les « profiteurs de guerre » : le gouvernement Clemenceau est mis en demeure par les syndicats et l’opposition de prendre des mesures favorables à la classe ouvrière. La démobilisation n’est toujours pas effective et l’ensemble de la presse de gauche s’insurge contre la « nation caporalisée » qui s’accapare les transports et la main d’œuvre. Les griefs contre l’armée qui a violemment réprimé les mouvements sociaux du début du siècle sont toujours prégnants. A Toulouse, le ministre de l’armement puis de la reconstruction Louis Loucheur est particulièrement interpellé. Alors qu’on manque de travailleurs dans certaines régions de la France, la population toulousaine a désormais une population ouvrière syndiquée et prête à travailler, mais mise au chômage par la cessation de l’activité de l’armement. Altroff s’unit avec la presse syndicaliste pour réclamer les capitaux nécessaires à la reconversion du parc industriel et à la construction d’une économie de paix. C’est l’originalité du Quatrième Etat : il appelle les ouvriers à l’action directe révolutionnaire tout en appelant la bourgeoisie à investir davantage de capitaux dans l’économie locale : internationalisme politique et patriotisme économique se combinent dans une même analyse. Il semble étrange de lire sous la même plume le souhait de rapports sociaux pacifiés : « Les ouvriers, dès qu’ils ne seront plus les esclaves mais les collaborateurs des patrons, pourront vivre dans de meilleures conditions » et un appel à la construction d’un socialisme révolutionnaire et sans concession « le socialisme, à la faveur de ces évènements [la révolution russe], prendra une vigueur extraordinaire ; non pas le socialisme frelaté qui tendait à s’implanter un peu partout, mais le socialisme qui répudie la collaboration de classe et qui vise exclusivement à abattre le vieux système social » . C’est que la première citation concerne la vie économique toulousaine alors que la seconde commente la révolution bolchevique. Révolutionnaire aux échelles locales et nationales, Altroff veut cependant faire de l’économie toulousaine une économie dynamique : « Toulouse, qui par sa position géographique aurait pu devenir une des plus importantes villes de province, n’est restée qu’une cité de deuxième plan. Aucune grande industrie ne fût créée, et rien ne fût entrepris pour son extension commerciale »
Pour Altroff, l’implantation des usines d’armement à Toulouse est une aubaine pour l’économie locale. Ce choix, qui a amené « quatre ans de prospérité », est imputé à Albert Bedouce, député de la Haute-Garonne, pendant le ministère Thomas. Il loue à cette occasion l’action socialiste : c’est une occasion de sceller l’union du syndicalisme et du socialisme, dans le droite ligne allemaniste. Mais les résultats de l’action socialiste sont mesurés à l’aune de l’échelle strictement locale : « De quoi s’agit-il ? De la vie économique, pas plus. Toulouse, qui par sa position géographique aurait pu devenir une des plus importantes villes de province, n’est restée qu’une cité de deuxième plan. Aucune grande industrie ne fut créée, et rien ne fut entrepris pour son extension commerciale. » Les problèmes liés à l’industrie de guerre sont pour le Quatrième Etat dus aux obstacles posés par l’opposition radicale à la politique socialiste et à l’apathie de la bourgeoisie locale. Celle-ci se refuse à investir les capitaux nécessaires à la reconversion de la poudrerie alors que son commandement militaire a reçu l’autorisation de vendre directement matériel et outillage. Il est révélateur que Salomon Altroff, habituellement hostile au jeu parlementaire, soit un fervent partisan de l’action locale des députés socialistes depuis Jean Jaurès et son soutien aux mineurs grévistes de Carmaux jusqu’à Gabriel Ellen-Prevot et Albert Bedouce et leur action en faveur de l’industrie de l’armement. L’allemanisme de Altroff voit dans le cadre local, et notamment municipal, le lieu privilégié de l’expérience socialiste. Une fois encore, Altroff concilie patriotisme économique et volonté révolutionnaire notamment à l’échelle locale : le journal loue les efforts de l’Amicale des poilus, une association d’anciens combattants qui « sont décidés à lutter contre la vie chère comme ils luttaient contre les ennemis de leur pays » en achetant en gros des denrées alimentaires pour les vendre à un prix raisonnable. La métaphore est parlante : Altroff oriente l’élan patriotique anti-germanique (qu’il n’abandonnera jamais) contre l’ordre économique.
La situation locale fait que la presse révolutionnaire toulousaine participe activement à la propagation de l’idée d’une grève générale face au refus de Clemenceau de prendre les syndicats comme interlocuteurs. Cette idée grandit tout au long de l’année 1919, et un ultimatum est lancé : le 21 juillet, si rien n‘est fait, les ouvriers débrayeront dans toute la France. L’enthousiasme de Salomon Altroff est sans limite et son discours se fait virulent : il voit là l’occasion d’unifier la classe ouvrière dont la combativité serait augmentée par la guerre dans un grand mouvement révolutionnaire. Le climat social est d’ailleurs tendu, et c’est dans les transports (secteur dans lequel les travailleurs toulousains sont le plus syndiqués) que ces tensions se traduisent. Le Quatrième Etat suit de près et soutient avec ardeur la grève qui oppose les traminots à la société concessionnaire de Firmin Pons. C’est un conflit long et dur : Pons est inflexible et les traminots ne sont pas soutenus par une structure syndicale puissante. La municipalité socialiste qui concède l’exploitation des tramways refuse d’augmenter les tarifs, or Pons pose cette révision des tarifs comme condition à l’augmentation des salaires. Le soutien de la presse socialiste et syndicaliste est tiède, or l’impact sur l’opinion publique est un enjeu essentiel dans les grèves des transports : le soutien du Quatrième Etat a sans doute joué un rôle essentiel dans le succès des traminots. Il souligne les conditions défavorables aux salariés et aux contribuables de la concession du monopole par la municipalité radicale sortante, montre que les traminots toulousains touchent un salaire bien inférieur à la moyenne nationale de leur corporation, dépeint Firmin Pons comme un patron tyrannique, refusant d’appliquer la journée de huit heures. Cette campagne est un exemple du rôle actif que peut jouer la presse dans les conflits sociaux. C’est aussi l’occasion d’une bataille entre la rédaction de la Dépêche, de tendance radicale et favorable à Pons et la presse d’extrême gauche. Il est révélateur que son soutien aux cheminots en grève cette même année 1919 pour la « déréquisition » des chemins de fer ait été moins important : l’enjeu est national et les cheminots sont soutenus par une fédération puissante et une campagne de presse d’envergure. Altroff ne s’implique pas dans les débats vifs qui agitent la presse autour de la question de la nationalisation des chemins de fer par la liquidation des dettes des compagnies régionales : c’est pourtant un point essentiel de la vie politique nationale. C’est que d’une part, les enjeux dépassent l’échelle locale, et d’autre part il se méfie des puissantes fédérations syndicales qui se mettent en place à l’échelle nationale et qui soutiennent les nationalisations : elles représentent une partie importante des bastions réformistes de la CGT très représentés dans le bureau national. Cette tendance est notamment incarnée par Léon Jouhaux, secrétaire général et artisan de l’union sacrée. Cette méfiance à l’égard des instances nationales de la CGT s’avère justifiée puisque c’est Jouhaux qui fait surseoir la grève générale de juillet 1919.
La tension qui caractérise cette société d’après-guerre toulousaine est accrue par la situation économique rendue difficile par la cherté des denrées de première nécessité. Le pain cher, la hausse du coût de la vie sont les chevaux de bataille favoris du Quatrième Etat en 1919. Les journalistes font valoir que cette situation n’est pas purement conjoncturelle mais résulte de choix politiques nationaux : « le pain cher n’est pas un phénomène naturel, c’est un fait d’ordre civil » . Là aussi, Altroff est très opiniâtre et revient constamment à la charge dans des articles intitulés « Le gouvernement pain cher », « La révolte contre la vie chère », « Guerre à la vie chère », « La révolte contre la vie chère », etc. C’est l’occasion d’appels fréquents à l’action directe contre les « mercantis », les commerçants. Il avait pourtant abandonné ces appels à la violence pour être épargné par la censure. Par ailleurs, il se méfie des différentes mesures prises par les autorités : indemnités de chômage et indemnités de vie chère. Bien, qu’il ne les refuse pas, il préfère que l’on s’attaque directement à l’enrayement de la hausse des prix, et c’est un point de divergence avec les socialistes. Il déplore que la vie chère soit un facteur d’exode de la main d’œuvre vers le secteur public : une fois encore, il se méfie de la nationalisation de l’économie française et s’écarte en cela tout à fait de la vision socialiste wilsoniste d’après guerre. D’une manière générale, Altroff se réjouit de la précarisation de la condition des ouvriers, cela les rapproche des visions les plus révolutionnaires. C’est pourquoi il est très enthousiaste quant au mouvement de juillet 1919 : c’est dans des conditions déplorables, après une guerre meurtrière, terrassé par l’inflation et le chômage, soumis à l’armée toute puissante que l’ouvrier se rapproche de la grève générale.
Le Quatrième Etat se joint, au départ, au concert de menaces et de démonstrations de force qui agitent la presse syndicaliste et socialiste. Il n’y a pas de mesure dans les termes utilisés. Il est curieux d’observer que le discours syndical se marque de tendances révolutionnaires pendant que les structures de la CGT sont travaillées par le réformisme. Cette campagne violente et sans retenue en faveur de la grève générale prévue pour le 21 juillet 1919 représente peut-être le chant du cygne du syndicalisme révolutionnaire. Il est pourtant très présent (représenté dans les instances confédérales notamment par Pierre Monatte et Emile Pouget, entre autres) au sein de la CGT depuis sa création. Le congrès d’Amiens de 1906 scelle l’alliance des révolutionnaires et des réformistes contre les guesdistes sur la question de l’indépendance des syndicats par rapport aux partis et semble signer l’échec des guesdistes . L’échec de ce mouvement a sans doute montré que les réformistes ont fait depuis 1906 un travail silencieux mais efficace de pénétration de l’appareil syndical. En outre, il a révélé la fragilité de la curieuse alliance objective du congrès d’Amiens. Le syndicalisme révolutionnaire, plus ancré dans les syndicats de base, a cru pouvoir mettre en branle l’ensemble de la confédération et les événements lui ont donné tort. Salomon Altroff a participé de cet aveuglement. L’annonce au dernier moment (quelques jours avant le 21 juillet) du renoncement de la CGT à la grève générale a été pour lui l’occasion d’un repositionnement idéologique. Alors que la presse de l’union locale de la CGT se perd en circonlocutions, ne pouvant exprimer explicitement les causes de l’échec, Altroff multiplie les diatribes contre la CGT. Déçu par le ministérialisme socialiste, écœuré par la discipline des syndicats à l’égard de leur appareil national, il devient un militant marginal. Dans les deux cas, il réfute sans condition les instances nationales et ne porte désormais son intérêt que pour les entités de base qui animent la vie locale : les syndicats, la municipalité, la Chambre de commerce… Ce sera un acteur et un fin observateur de la « toute petite patrie », la scène toulousaine à laquelle il restera très attaché.

Salomon Altroff est un exemple sans équivalent de la figure du journaliste politique, un des derniers relais de la pensée de la Commune. Il est toujours resté fidèle à la pensée de Jean Allemane tout en observant avec acuité l’évolution de la société contemporaine. Arrivé tardivement à Toulouse, il animera et aimera sa ville d’adoption jusqu’à la fin de sa vie, qui nous est moins bien connue. Ayant renoncé à l’espoir de l’avènement d’un Grand Soir et étant très isolé, il est après 1919 beaucoup moins surveillé par les services de police. Il serait intéressant de connaître son passé marseillais et notamment de savoir s’il a eu un rôle, bien qu’il fût jeune, pendant la Commune de Marseille.
Son parcours paraît marquer la fin du socialisme extraparlementaire et la marginalisation du syndicalisme révolutionnaire. Les disciples de Vaillant, Blanqui, Allemane qui structuraient la gauche au début du siècle, se sont fait déborder par les partis parlementaires : radicaux, socialistes puis communistes. La composante révolutionnaire du syndicalisme représentait une part importante des effectifs que devaient prendre en compte les instances nationales. L’union sacrée et la fin de la perspective de la grève générale révolutionnaire ont exclu du champ politique institutionnel les tendances révolutionnaires. Par ailleurs, le syndicat devient un élément structurel de l’économie, c’est l’avènement du syndicalisme de masse, plus modéré. C’est donc la fin du syndicalisme radical et de minorité : les ouvriers révolutionnaires syndiqués ne cherchaient pas forcément un enrôlement exhaustif des travailleurs. Ils se méfiaient du mutuellisme et de toutes les fonctions de gestion du syndicat, qui deviennent prépondérantes dans le syndicalisme de masse naissant.
La gauche syndicale et politique se joint à l’élan de la reconstruction du pays par une économie productiviste et nationalisée. La presse de gauche demande à l’Etat de fournir au pays les moyens de « produire pour gagner ». Les compagnies régionales de chemin de fer sont progressivement nationalisées dans cette optique. Les grandes fédérations syndicales réformistes sont un moteur de ce processus. L’année 1919 est aussi celle de la reconnaissance par le gouvernement des syndicats de fonctionnaires qui n’étaient pas concernés par la loi de 1884 du radical Pierre Waldeck Rousseau. Les syndicats des travailleurs de l’Etat, officieux jusque-là, constitueront longtemps un bastion du socialisme parlementaire. Le lectorat de Salomon Altroff et le socialisme révolutionnaire en général sont davantage ancrés dans les chantiers, les ateliers et les petites usines : ils perdent en influence et en visibilité. Désormais le terme « socialisme » qui était générique et définissait plusieurs tendances désigne le socialisme parlementaire.
L’accession de ce socialisme d’Etat au pouvoir en 1936 marque définitivement le changement structurel de la gauche : il est probable que Salomon Altroff se soit réjouit des avancées sociales portées par le Front Populaire : sa culture de l’unité et son pragmatisme ont toujours prévalu sur sa méfiance de l’Etat et du jeu parlementaire.

Portrait de Anonyme Joël Perino29.05.2011

Jacques Duboin – Un économiste oublié.

J’aimerai que l’on parle de Jacques Duboin (1878-1976) qui était un économiste visionnaire, résolument en croisade contre l’économie libérale, sa sacro-sainte loi du marché et la dictature des financiers. Ses idées partaient du simple constat qu’au XXième siècle l’homme avait remplacé la machine et que cela devait changer de fonds en comble les mécanismes de l’économie qui devait devenir une économie distributive par opposition à notre économie basée sur la production et la croissance à tout prix.

Ses idées ont été mises sous l’étouffoir par les privilégiés du régime qui ont employé toute leur puissance à combattre son enseignement. Ils le firent en organisant la conspiration du silence autour de lui. Malgré des ventes très confortables de ses premiers livres, il ne trouva plus un éditeur pour les imprimer et les diffuser. Pourtant, son petit pamphlet à la manière de Montesquieu, « Kou l’ahuri » est toujours d’actualité.

Portrait de Anonyme annie jappé19.05.2011

Ce jeudi 19 mai 2011, il a été lu à l'antenne des lettres de candidature à un poste d'appariteur ou de "concierge" ainsi que les lettres d'un recteur et d'un ministre. Où obtenir le texte imprimé de ces missives extra ordinaires ?
L'inconnu, parachutiste malheureux était lui aussi passionnant, mais, aujourd'hui ce sont les courriers qui m'intéressent.
En ajoutant mes félicitations pour votre émission à celles de vos nombreux admirateurs,
Annie Jappé

Portrait de Anonyme Nicolas CHARLES18.05.2011

J'ai rencontré mon inconnue des archives lors de mes recherches sur les régions françaises occupées par l'armée allemande lors de la Première Guerre mondiale.
J'ai trouvé aux Archives départementales des Ardennes plusieurs documents rédigés par une femme : Alice Serisier. Il y a deux lacunes dans ce texte. Il devait comporter trois cahiers, le second de janvier 1916 à janvier 1917 a disparu. Le 3ème cahier s’arrête en novembre 1917, nous verrons dans la suite de notre propos pour quelles raisons de force majeure.

Alice Serisier, femme d’officier, (le capitaine Serisier est sur le front) est une notable du village de Balan dans les Ardennes, ce qui lui vaut par la suite d’être prise comme « otage de représailles » et emmenée avec seize autres dames de Balan et Sedan au camp d’Holzminden (Brunswick). Cela explique l’arrêt du manuscrit en novembre 1917.

Ces « Souvenirs au jour le jour » sont une chronique de la vie à Balan occupé. Mme Serisier ne dédaigne pas les « on dit », mais s’y réfère avec prudence. Elle se fait l’écho des préoccupations et réactions de ses concitoyens : « Quant aux habitants de Balan, c’est une vraie République, difficile à mener. » Elle partage l’attente de ses proches qui espèrent une prompte délivrance : « On dit qu’il y aurait des pourparlers de paix, » mais « beaucoup craignent que notre martyre dure jusqu’à Noël… », on est en 1914. Elle présente plusieurs lieux de son département occupé. ainsi, elle se rend à Charleville : « Quel chaos, il fallait se retenir pour ne pas pleurer. ». De retour à Balan, elle relate les faits du quotidien : bicyclettes, légumes, blé, tout est réquisitionné. Elle se fait l’écho de visions macabres, souvent attestées, dès 1914 : « Il passe toutes les nuits des trains de morts (allemands) ficelés par quatre ». Sujet moins sinistre elle nous conte la vie de tous les jours, les amendes infligées pour tout et rien, les dénonciations « notre plaie à nous », les jalousies. Certains lui en veulent d’être, comme femme d’officier, dispensée du travail obligatoire, bien que n’ayant pas 45 ans. Elle s’indigne du manque de tenue de certaines femmes : « La poupée M…de Dom-le-Mesnil, dont la femme du notaire, Mme J… doit être la bonne. »… « Quatre-vingts femmes ont une conduite douteuse, quel petit village, que de petites boches ! » (septembre 1917).

Ensuite, Alice Serisier est déportée en tant que prisonnière civile au camp de Holzminden en Allemagne à la fin de l'année 1917. Elle y raconte sa vie d'otage française. Des photos, disponibles avec ce document, permettent de voir Mme Serisier et ses co-détenues dans le camp. Les lettres de Mme Serisier et de co-détenues rendent l’atmosphère du camp : « Nous sommes en dehors des réalités, nous vivons au jour le jour… C’est le mieux. Nous lisons, travaillons, chantons même pour ne pas pleurer. » Ce camp n’est pas comparable à celui de Milejgany. Les femmes, « otages de représailles » sont privées de liberté, elles ont froid, parfois faim, mais peuvent recevoir des colis et ne sont pas maltraîtées. Cependant une ex-détenue écrira au printemps de 1919 : « J’éprouve une vraie joie à voir le printemps dont nous avons été privées l’année dernière, enfermée sans une fleur, sans un arbre dans nos grillages ». Mme Serisiera envoyé à la fin de sa détention une des photos qui figurent dans le texte à une parente évacuée à Figeac. L’accusé de reception, dans sa pitié pleurarde, manque de la plus élémentaire compassion : « Tu es si changée sur ta photographie, j’ai pleuré en te voyant, pauvre chère petit si jeune, si fraîche il y 4 ans. »

Le capitaine Serisier est prisonnier à Togau, il sera rapatrié sanitaire en Suisse, sa femme l’y rejoindra.

Portrait de Anonyme mona rama06.05.2011

Mon inconnue de l'Histoire s'appelle Anna Talvi, née à Salonique en 1919.Sa mère enseigne le français dans une petite école primaire,langue qu'elle a apprise elle-même dans une école primaire à Salonique. son père est artisan.
En 1933,Anna,qui a 14 ans,passe le concours d'entrée à l'Ecole Normale Israélite Orientale. Elle répond à deux sujets, dont le suivant:"Parmi les grands fleuves du monde,lequel vous paraît le plus important par les services qu'il rend aux peuples.Décrivez le cours de ce fleuve et les principaux affluents, les pays et les villes qu'il traverse,les canaux qui l'unissent à d'autres fleuves.Insistez surtout sur l'utilité des communications,montrez votre choix et justifiez".
Elle est reçue, et en septembre,part pour Versailles où elle fait se formation d'institutrice, et obtient le même diplôme que les instituteurs de France.Dans cette Ecole Normle d'instituteurs, elle fait la connaissance d'une bonne cinquantaine de jeunes filles originaires de Turquie, du Maroc, d'Algérie, de Bulgarie, d'Iran...qui ont suivi le même parcours.
En 1937 Anna obtient son diplôme.Elle est nommée à Damas.
Elle retourne en Grèce pour les vacances, puis prend le bateau pour Beyrouth,puis va à Damas où elle va occuper son premier poste d'enseignante de français à l'école primaire israélite,qui se trouve en ce temps en bordure du quartier juif.
Durant la 2ième guerre sa famille salonicienne est anéantie.Anna, quant à elle,a échappé aux camps grâce à l'habile position de la Syrie qui protégea la communauté juive.
Mariée, elle continue à enseigner le français à Mossoul,puis à Damas, puis à Tehéran.Elle a appris en passant l'arabe et le persan,langues qu'elle parle couramment désormais. Elle a formé des centaines d'enfants à la langue française.
En 1962, elle et sa famille obtiennent la nationalité française.
Anna prend sa retraite en 1967, en France.
Cette inconnue de l'Histoire fait partie de tous les autres inconnus qui ont porté le français , dans sa langue et sa civilisation,comme un bien précieux en Afrique du Nord,au Proche et au Moyen Orient, travail de fourmi,disparu aujourd'hui des lieux de son épanouissement, et engrangé avec finesse par l'Occident.

Portrait de Anonyme Henene Servant27.04.2011

En 2008 et 2010, Mme Mireille Martin-Laval a fait don aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône des archives de son père André MARTIN-LAVAL (1888-1975). Ce fonds qui représente quelque 10,50 mètres linéaires de documents concerne en grande partie la première guerre mondiale. Il vient tout récemment d’être classé par Mme Danièle Giamarchi, secrétaire de documentation. Il nous révèle, mieux qu’une autobiographie, qui était André MARTIN-LAVAL, « l’inconnu des Archives des Bouches-du-Rhône ».
André Martin-Laval est né à Marseille à la fin du XIXe siècle, dans une famille catholique de la petite bourgeoisie du négoce. Son père, Fernand, dirige une société d’import-export. Deuxième enfant d’une famille nombreuse – sept enfants dont une fille décédée très jeune – il fait ses études à l’école d’ingénieurs de Marseille, entre comme employé à la Compagnie méridionale d’électricité et de force avant d’être nommé en 1912 directeur de la succursale de Toulouse.
Bien qu’exempté du service militaire en 1909 en raison de sa faible constitution, dès que la guerre éclate, André s’engage pour défendre son pays ; sa nomination est effective le 12 septembre 1914 et il écrit à cette occasion une lettre d’adieux très émouvante à ses parents. Pour ceux-ci et pour les trois filles restées à Marseille commence une période d’angoisse, dans l’attente du retour des garçons, les deux frères d’André s’étant également engagés.
Ayant mené jusqu’alors une existence paisible et travailleuse, sa plongée dans l’univers de la guerre est brutale. Raillé d’abord par certains appelés pour son engagement qu’ils jugent léger, sa bonne humeur et ses qualités de cœur lui gagnent rapidement des amitiés solides qui ont perduré au-delà de la guerre. Comme une majorité de Français, il est persuadé que le conflit ne durera pas et il ne comprend pas comment deux nations aussi civilisées que la France et l’Allemagne peuvent rivaliser d’atrocités.
Versé successivement dans l’infanterie, le génie et l’aviation de combat, André est radio et s’occupe des transmissions, travail minutieux et périlleux. Il découvre ensuite la télégraphie sans fil. Affecté à l’état-major de la division aérienne, il a la joie d’effectuer son baptême de l’air. Nommé caporal et sergent en 1917, puis sous-lieutenant en 1918, il n’est démobilisé qu’en juillet 1919 et promu lieutenant de réserve en 1923.
Les archives d’André Martin-Laval corroborent, si besoin était, les témoignages déjà publiés par ailleurs sur l’horreur sans nom que constitua la Grande Guerre. Le fonds vaut essentiellement par son caractère très complet : à la correspondance reçue de ses parents, de ses sœurs, de ses frères au front comme lui, de sa fiancée puis épouse, de sa belle-famille, répond en écho la sienne, conservée intégralement par ses destinataires ; en outre, Martin-Laval a tenu, jusqu’en 1917, un journal de bord, dans lequel il note ce que la censure l’empêche d’écrire à ses proches. Et il photographie aussi : six albums de photos, plus de 500 plaques de verre (noir et blanc et autochromes couleur) illustrent ce que les mots peinent à rendre, les atrocités comme les moments de bonheur, collectifs ou intimes.
L’abondante correspondance, surtout avec sa famille et son épouse, constitue un bon témoignage de la vie quotidienne au front, avec ses inquiétudes, ses privations et ses envois de colis : André peut ainsi faire découvrir à ses camarades la nourriture méridionale, en particulier les treize desserts de Noël ! Il décrit également avec humour le repas qu’il a concocté un jour où il était de corvée de cuisine. Les dessins envoyés par sa plus jeune sœur, qui n’avait que onze ans à la déclaration de guerre, apportent une note de fraîcheur bienvenue, mais montrent aussi le traumatisme ressenti par cette enfant qui a vu partir tous ses frères au combat. Son autre sœur, plus âgée, s’occupe comme infirmière bénévole des blessés, notamment des Serbes, ce qui lui a valu un diplôme à la fin de la guerre.
Catholique pratiquant, André essaie d’assister à la messe le plus souvent possible. Un jour, il répare un orgue dans une église de campagne avec l’aide d’un soldat juif, avec lequel il resta toujours en relation par la suite. Souffrant de voir les morts laissés sans sépulture, une fois nommé sous-lieutenant (1918), il s’efforce de les faire ensevelir et de prévenir leurs familles.
Les photographies et les plaques de verre montrent la réalité des combats avec les édifices en ruine, les obus, les cadavres ou les avions abattus. La dure vie quotidienne des poilus dans les tranchées et la neige s’impose à nous, rythmée par les corvées, les marches, les convois de blessés et les enterrements. Certaines vues sont difficilement supportables...
C’est à la guerre qu’il apprend la mort de son futur beau-père (février 1916), puis celle de son père (janvier 1918) dont l’enterrement est relaté dans les documents : membre d’une confrérie de pénitents, Fernand Martin-Laval fut porté en terre par ses confrères, revêtu d’une robe de bure et d’une cagoule… Malgré ces deuils civils, la famille Martin-Laval a eu la chance de voir revenir de la guerre les trois fils vivants – bien qu’avec des séquelles de blessures – à l’inverse de tant de familles de leurs connaissances.
De la guerre, André Martin-Laval a aussi rapporté quelques objets : la fourragère accordée à son escadrille pour citation à l’ordre du jour, une lampe électrique, une chaufferette, des paquets de cigarettes, un poignard et un briquet tempête, qui enjolivent le fonds.
Celui-ci déborde cependant le cadre strict de la première guerre mondiale. C’est une vie entière en textes et en images qu’il nous est donné de découvrir : la jeunesse étudiante, l’engagement religieux, les plaisirs du sport et de la vie de famille – excursions, parties de tennis et sorties de ski, où les femmes sont en jupe longue ! sans oublier le mariage et le voyage de noces.
Rares sont les fonds d’archives privées d’une telle richesse. Celui d’André Martin-Laval constitue le fondement d’une exposition itinérante Ils écrivent l’Histoire. La Grande Guerre dans les Bouches-du-Rhône (18 septembre 2010-31 janvier 2012) proposée aux établissements scolaires, aux communes et aux associations qui le souhaitent. Une interview de Mireille, la fille d’André Martin-Laval et donatrice du fonds, a été réalisée, afin de donner encore plus de vie si c’est possible au souvenir de son père, déjà si présent au travers de ses archives. Le fonds sera aussi très largement mis à l’honneur dans le cadre des manifestations organisées à partir de 2014 pour commémorer le centenaire de la Grande Guerre.
L’inconnu des Archives des Bouches-du-Rhône est d’abord et avant tout un témoin de son temps, dont les archives racontent l’Histoire par le biais d’une histoire individuelle, grande et petite histoires se confondant et s’infléchissant mutuellement.
(l’inventaire du fonds est disponible en ligne sur le site www.archives13.fr)
D. Giamarchi, H. Servant

Portrait de Anonyme Isabelle Rollet-Usaï17.04.2011

Chacun connaissait l’existence de cette vieille valise pleine de lettres rangée dans la
cave de mes parents. Elle n’avait jamais été ouverte, mais cependant toujours
conservée, au travers des générations et des déménagements. Je décidais de m’atteler
au long travail de lecture, de tri et d’archivage de son contenu.
Mon quadrisaïeul paternel, Etienne Rollet (1798-1867) était issu d’une famille
roannaise de voituriers par eau depuis 5 générations. Il fut le premier à exercer un
autre métier, celui de sellier carrossier. Il eut 7 enfants, je le savais par l’acte notarié
de sa succession où tous étaient énumérés.
Je découvris dans cette vielle valise non seulement les archives de la carrosserie mais
également une correspondance familiale remarquable tant par sa quantité : les
parents, les beaux-parents, les enfants, les cousins, s’écrivaient… Que par sa qualité
affective : preuves d’amour, d’attachements et de liens très étroits qui transparaissent
de tous ces échanges épistolaires.
C’est parmi quelques papiers officiels mélangés à l’ensemble que j’ai trouvé ce
document qui m’a paru pour le moins étrange : Etienne était invité à se présenter à
« L’Administration de l’Enregistrement et des Domaines de Roanne » pour acquitter
« les droits de succession de Rollet Auguste, militaire âgé de 21 ans décédé sur La
Sémillante, naufragée le 15 février 1855 et transcrit le 23 mai 1855 à Roanne ». J’ai
tout d’abord pensé que le naufragé était un cousin également prénommé Auguste.
Mais j’ai trouvé un second avis de la même administration qui stipulait « Rollet
Auguste, votre fils… ». Je venais donc de découvrir un huitième enfant à Etienne.
Une visite au service des archives de la mairie de Roanne me donna confirmation de
la naissance d’Auguste, fils d’Etienne né le 9 Janvier 1834. Sur l’acte de transcription
de son décès, était précisé qu’il avait été « incorporé au premier régiment
d’infanterie légère à compter du 17 août 1853 comme engagé volontaire, arrivé au
corps le 4 septembre 1853, passé au 85e de ligne le 2 février 1855, embarqué le 11
février 1855 sur La Sémillante naufragée le 15 février 1855 ».
La presse locale du 11 Mars 1855 mentionnait longuement et en détail le naufrage de
La Sémillante sans évoquer Auguste. C’est l’édition du 25 Mars 1855 qui relata que
« La ville de Roanne compte un de ses enfants parmi les victimes du naufrage de La
Sémillante : le sieur Auguste Rollet, jeune conscrit de la dernière classe, engagé
depuis deux ans. ». L’article informait ensuite de la célébration d’un service funèbre.
La Sémillante avait pris la route le 14 Février 1855 en direction de la Crimée pour
faire la guerre contre la Russie. Elle transportait 393 militaires et 301 marins. Elle
était surchargée en marchandises et armement. Dans la nuit du 15 Février, une
tempête éclata au large de la Sardaigne, le trajet fut alors modifié pour passer par les
bouches de Bonifacio, aux îles Lavezzi. À une vitesse de 12 noeuds, l’embarcation
heurta le rocher sous-marin « le briquet » et se brisa. Il ne fut retrouvé que des débris
et des corps déchiquetés. Sur les 560 dépouilles retrouvées, seulement deux furent
identifiées. Les corps furent inhumés dans deux cimetières sur les îles Lavezzi avec
l’épitaphe suivante : « A la mémoire des officiers de terre et de mer qui ont trouvé la
mort dans le naufrage de la Sémillante le 15 Février 1855 vers midi. Leurs restes
sont confondus ici avec ceux de leurs hommes unis dans le repos éternel comme ils
l’étaient dans le devoir. Que leurs noms soient connus pour nous permettre
d’honorer leur mémoire ». Je laisse à chacun la lecture de la nouvelle d’Alphonse
Daudet : « L’agonie de La Sémillante » dans le recueil « Les lettres de mon moulin ».
Je retrouvais seulement deux lettres d’Auguste venant de Lyon, adressées à son père.
Elles dataient toutes les deux de 1852, il avait alors 18 ans. Elles me permirent
d’apprendre qu’il était bohème. Sans emploi stable, il expliquait à son père ses dettes
de la manière suivante :« cela a commencé comme les jours ou je ne faisait rien ;
lorsque jallait diner a ma pension comme d’abitude. vu que j’avais le temps je restais
d’avantage et sa m’aucasionais à dépenser d’avantage et je ne payait pas… De sorte
que je voulais imprunter pour les payer, pensant les rendre plus tard… ». Un de ses
patrons se permit d’écrire à Etienne à ce sujet : « toute la journée je reçois des
reproches par rapport à lui car il emprunte de l’argent à tout le monde ». Malgré
l’éloignement, la famille à Roanne gérait son linge : « jatend du linge depuis très
lontent et il n’arive pas. J’ai été obligé d’emprunter une chemise pour dimanche et
un mouchoir de poche ». Famille à laquelle il était toujours attaché, il écrivit à son
père suite à la naissance d’une de ses nièces : « j’ai su que j’avais une petite cousine
de plus ; je crois bien que notre famille ne s’etindra jamais… ». Les deux lettres
étaient commencées par : « mon cher père » et se terminaient par : « ton fils
dévoué » et « ton fils qui ne cessera jamais de t’aimer ». Toutefois ces
démonstrations affectives ne l’empêchèrent pas de s’engager dans l’armée contre
l’avis défavorable de son père. Louis, un cousin lyonnais, essaya de convaincre
Etienne ainsi : « l’ayant un de ces derniers jours ici chez moi, je l’ai volontiers
maltraité à ce sujet ; mais il n’y avait rien à faire et pas plus à dire… décidément,
Auguste veut s’engager il fait bien puisque le commerce ne lui convient pas pour le
moment peut-être que dans un an ou deux il aura changé d’idée alors nous verrons
ce qu’il aura à faire pour le moment recevez le sans colère… du reste, bien cher
oncle, la carrière militaire n’est pas à dédaigner, croyez le bien… en voyant le soldat
avec le plus simple grade, souvent je me suis dit : qu’il est heureux… ».
C’est Louis qui continua à donner des nouvelles à Etienne : « il a rencontré un
camarade dans le régiment d’infanterie de marine avec lequel il s’est embarqué, c’est
un petit bonheur… » Père et fils étaient-ils fâchés ? Le 20 Février 1855, n’ayant pas de
nouvelles d’Auguste et n’étant pas informé du naufrage, c’est encore Louis qui écrivit
à Etienne : « quand à Auguste, j’ai besoin de quelques jours pour savoir quelques
choses… ».
Auguste était le dernier enfant de la famille. Nous imaginons sans peine le désarroi et
la tristesse qu’il infligeât à son père.
Il était l’opposé de l’aîné de la famille, mon trisaïeul Jean-Claude qui, après avoir été
apprenti carrossier dans d’autres maisons que celle de son père, réalisa un tour de
France pour parfaire sa formation. De retour à Roanne avec une solide instruction, il
travailla avec Etienne jusqu’au décès de celui-ci. Il fit de la « Carrosserie Rollet à
Roanne » un établissement de très grande importance travaillant pour toute la
France. Ayant acquit une bonne situation, il prêta tout au long de sa vie de l’argent à
ses frères, soeurs et cousins. La carrosserie ferma ses portes en 1893 quand Jean-
Claude, âgé de 70 ans décida d’arrêter de travailler et ne trouva pas d’acquéreur pour
prendre sa suite: « Je connais de nom l’importance de votre maison, je ne puis
malheureusement être l’acheteur d’un établissement de la valeur du vôtre »,
écrivait F. Chirol la même année.

Portrait de Anonyme Gérard Perrolet01.04.2011

Ancien diplomate, j'ai servi à Moscou au début des années 80. Dans les archives de l'ambassade j'avais trouvé des dépêches très intéressantes sur des Français installés dans des régions reculées où ils avaient des activités parfois surprenantes. Ainsi, l'un d'eux avait créé un compagnie de navigation sur le Fleuve Amour, un autre exploitait un négoce de vin à Khabarovsk, également sur l'Amour. J'aurais aimé développé un peu les conditions d'exercice de ce dernier, mais la place manque dans l'espace réservé aux commentaires.
Au-delà de leur aspect anecdotique ces dépêches, dont le Ministère des Affaires Etrangères doit avoir copie, me semblent pouvoir intéresser des étudiants en histoire à la recherche d'un sujet de mémoire ou de thèse.

Portrait de Zeravla Zeravla28.03.2011

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Maurice Coquet 1895 - 1975
Employé puis cadre bancaire, soldat, financier, constructeur automobile, journaliste, latiniste, archéologue

Maurice Coquet naît le 10 décembre 1895 à Turgy dans l’Aube en Champagne.
Le hameau ne compte plus que trente neuf habitants en 2006.
Peut-être la vue du château de Turgy, situé au centre du village, un manoir des XVIe et XVIIe siècles, marque t-elle l’imaginaire de l’enfant qui sera sa vie durant un passionné d’histoire.
Son père Isidore Alexis Coquet est garde forestier ; Turgy est une commune rurale très boisée traversée par la rivière le Landion.
Sa mère, Julia Durney, est couturière.
Il fréquente l’école élémentaire de Turgy jusqu’au certificat d’études qu’il obtient.
Sa mère se sépare de son père, part avec son fils à Paris où elle loue un logement 72 rue Philippe de Girard dans le XVIIIème arrondissement.
Maurice Coquet trouve un premier emploi de garçon de courses à la Banque nationale de crédit (Créée le 25 juin 1913 afin de reprendre le réseau français du Comptoir d'escompte de Mulhouse) qui lui confie par la suite la tenue d’un guichet.

L’Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août 1914
À dix-neuf ans Maurice Coquet est appelé sous les drapeaux et incorporé le 18 décembre 1914 au 26ème régiment d’infanterie de ligne qui avait été créé en 1796
Durant quatre ans il est au front dans les tranchées de premières lignes où il connaît les charges baïonnettes au canon, le corps à corps, les lances flammes… Il vit ce qu’il lira plus tard chez Roland Dorgelès et Ernst Jünger.
Attribuée pour récompenser l'octroi d'une citation par le commandement militaire pour conduite exceptionnelle, il reçoit la croix de guerre avec palmes et cinq citations.
L'armistice, signé le 11 novembre 1918 à 05 h 15, marque la fin de la première guerre européenne du XXème siècle. Le cessez-le-feu de « La der des der » est effectif à onze heures.
Il abhorrera à tout jamais les politiciens de l’arrière qui ont contraint les jeunes Européens de vingt ans à s’entretuer ; il respecte en revanche ceux qui - tel Abel Ferry (neveu de Jules Ferry) - sont auprès des soldats. L’on trouvera dans la bibliothèque de Maurice Coquet « Les carnets secrets d’Abel Ferry 1914 - 1918 » enfin publiés en 1957 aux éditions Bernard Grasset ; député des Vosges, celui-ci était le sous-secrétaire d’état aux affaires étrangères et combattant, commissaire aux armées, mort pour la France en mission volontaire le 15 septembre 1918

Démobilisé, il est réembauché à la Banque nationale de crédit où il gravit rapidement les échelons jusqu’au service des titres, il apprend les mécanismes de la Bourse de Paris et se voit confier la gestion de portefeuilles.
À l'origine 20 rue le Peletier, le siège social avait été transféré en novembre 1917 au 16 boulevard des Italiens.
Dans l’immeuble où il habite rue Philipe de Girard, il fait la connaissance de Louise Ver qu’il épouse en 1920
Le couple trouve un logement au 10 rue de Paradis dans le Xème arrondissement ; Louise y ouvre un magasin de modiste puis plus tard de cristallerie et porcelaine.
L'après-guerre amène une prospérité nouvelle qui permet l'accroissement du réseau bancaire ; en 1924, la BNC se classe à la tête des établissements de crédit français et son chiffre d'affaires dépasse 4 milliards de Francs pour l'exercice 1925 - 1926
Maurice Coquet fréquente les milieux économiques et financiers de la capitale ; la richesse de ses interlocuteurs leur permet d’acheter de luxueuses voitures : Ruxton, Barron Vialle, Talbot, Delage, etc.
Cela lui donne l’idée de fonder en 1926 avec son ami, l’ingénieur Henri Vaslin, la société Automobiles légères & moteurs d’aviation ‘ALMA’ au 42 bis rue Julien Gallé à Colombes. Ils construisent trois cabriolets six cylindres (L’un d’entre eux est exposé au Mans dans la Sarthe) et un roadster huit cylindres, celui-ci circule jusqu’aux années 50
Mais ces remarquables automobiles ont un prix élevé, la société est dissoute le 31 décembre 1927
La banqueroute d’octobre 1929 est consécutive à une bulle spéculative nord-américaine, déjà ! L'équilibre de l’économie est définitivement compromis par la crise mondiale, dont les effets commencent à se faire sentir en France à partir de 1930
Le pacifisme socialiste et humaniste représente alors une sensibilité particulièrement répandue dans de larges couches de la société française des années 30

A cette époque Maurice Coquet fait la connaissance, dans son hôtel particulier du 10 rue de la Tourelle à Boulogne sur Seine, de Marthe Hanau (1886 - 1935) ‘La banquière des années folles’ qui l’embauche au journal ‘Force’ où il travaille plusieurs années.
Après la disparition de ‘Force’, il entre en qualité de journaliste au journal ‘L’écho de la finance, de l’industrie, de l’agriculture et du commerce’ 31 rue d’Anjou st Honoré dans le VIIIème, hebdomadaire fondé en 1868 paraissant le lundi.
Louise et Maurice Coquet déménagent au 4 rue Papillon dans le IXème arrondissement.
Il est embauché comme secrétaire de rédaction du journal quotidien socialiste « Le populaire » qui avait été fondé en 1916 par les socialistes minoritaires hostiles à la guerre. « Le Populaire » était devenu en 1921 l'organe de la Section française de l’internationale ouvrière, son tirage était d'environ 60.000 exemplaires vers 1939. Suivant le moment d'euphorie que connut la SFIO, « Le Populaire » devient l'un des principaux quotidiens parisiens par son tirage (263.000 exemplaires fin septembre 1944, deuxième diffusion nationale), mais il décline par la suite et le journal cessera sa parution en février 1970

La France déclare la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939
A 44 ans Maurice Coquet est à nouveau mobilisé.
Le 22 juin 1940 l'armistice franco-allemand est signé dans le wagon de Rethondes.
Il est démobilisé à Lyon l’année suivante ; il travaille quelques temps au journal quotidien « L’aube » puis revient à Paris en 1941. La création de « L’aube » avait été annoncée fin 1931 par Francisque Gay avec pour ambition de défendre les valeurs des démocrates sur le terrain politique ; il sortira son dernier numéro le 20 octobre 1951
Sous le pseudonyme de Maurice Ceyrat il écrit des livres dont en novembre 1947 « La trahison permanente » sur les relations du parti communiste français et de l’Union des républiques socialistes soviétiques de 1920 à 1945
En 1952 il fait construire une maison 12 allée des fauvettes à Bougival Yvelines ; sa vaste bibliothèque couvre les quatre murs de son bureau.
Il écrit dans le bimensuel ‘Bulletin d’études & d’informations politiques internationales’ 354 rue st Honoré Paris 1er
Il est également gérant du ‘Centre d’archives & de documentation 80 boulevard Haussmann à Paris VIIIème
Ami de Boris Souvarine (1895 - 1984) et d’autres intellectuels, il écrit dans ‘Est-Ouest’, revue d'information sur les pays de l'Est qui donne une grande place aux dissidents.
Maurice Coquet lit Gracchus Babeuf, Charles Fourier, Auguste Blanqui, st Simon, Jaurès, etc. ; il se situe dans cette lignée de socialistes français opposés au marxisme léninisme et au stalinisme.
Des universitaires et chercheurs nord-américains s’intéressent à ses travaux. L’expansionnisme de l’Union soviétique en Europe de l’est lui fait craindre pour l’ouest ; il se résout à remettre ses archives les plus sensibles en dépôt à une bibliothèque l’universitaire aux USA.

Dans les deux émissions de France inter « Rendez-vous avec X » que Patrick Pesnot consacre à Georges Albertini les samedi 27 mars et 3 avril 2010 de 13h20 à 14h00, il évoque à plusieurs reprises sans le nommer « un journaliste du Populaire » qui ressemble étrangement à Maurice Coquet …

En fin d’année, les tablées familiales chez Madeleine et Jean Schmück 17 rue de Paradis Paris Xème réunissent petits et grands, parfois jusqu’à quatre générations, nonobstant les trois anciens soldats nés au XIXème siècle (Georges Weiß, Maurice Coquet et Henri Álvarez) s’abstiennent de révéler ce qu’ils ont vécu durant les guerres. Non seulement l’on n’y manifeste aucune acrimonie contre le voisin germain mais plusieurs des enfants et petits-enfants étudient l’allemand en première langue.

Dans les années 1960, son ami le viticulteur Robert Touzet, propriétaire du domaine de Beaulieu de 1939 à 2002, commune de Rognes près d’Aix en Provence, lui demande d’écrire une courte monographie sur le site.
Avec ses 140 hectares de vignes plantées au cœur du cratère du volcan de la Trévaresse, à 400 mètres d’altitude, château Beaulieu est un vaste domaine des coteaux d’Aix en Provence. Face au Lubéron, le site domine la vallée de la Durance, Silvacane et la Roque d’Anthéron.
Passionné d’histoire gréco-latine, Maurice Coquet accepte et se met à l’ouvrage ; il entreprend la rédaction d’une brochure … qui devient un livre de 350 pages ‘La région de Rognes, Tournefort & Beaulieu à travers l’histoire. Un terroir provençal dans l’antiquité et au moyen-âge’ publié aux éditions Dominique Wapler en octobre 1969. Durant ces années il apprend le latin, passe son temps dans les archives, rencontre les érudits locaux et fouille la terre dans la tradition respectueuse des archéologues amateurs de l’époque.
L’académie d’Aix en Provence reconnaît en 1970 l’importance de ses travaux s’étendant de la fondation de Massalia par les Grecs jusqu’à la fin du moyen-âge.
En signe de reconnaissance et gage d’amitié, son ami Robert Touzet lui offre son titre de propriété, parchemin de 1408

Sa tâche accomplie, il rentre dans sa maison de Bougival ; il y reçoit bien volontiers des jeunes gens qui veulent changer le monde … comme il l’avait lui-même souhaité ! Il écoute patiemment, dialogue et transmets ses livres. Peu lui chaut la position politique de son interlocuteur si tant est que celui-ci puisse argumenter, il s’ensuit alors des débats passionnés et passionnants.
Maurice Coquet est hospitalisé à l’hôpital où il décède le 31 mai 1975, âgé de quatre-vingts ans. Son épouse Louise le suit deux ans plus tard.
Le caveau du couple se trouve au cimetière de Bougival.

Lors de ses obsèques, son ami Maître Maurice Paz, avocat au Barreau de Paris, prononce ces quelques mots :
« Pour les intimes réunis, je voudrais dire, malgré mon insuffisance, ce qui nous attache à lui, à Louise, inséparable de lui ; je réalise mal qu’il ne m’interrompe plus pour imposer silence.
C’est donc un peu malgré ma réserve coutumière que j’exprime ce qu’il a su être : le meilleur d’entre nous, courageux, modeste, en sachant plus que bien des érudits classés, tout en restant l’homme d’une rare humanité.
- courageux, il le fut jusqu’à l’intrépidité. Durant la guerre de 1914 - 1918 - il n’aimait pas en parler - il a été un magnifique combattant, d’une vaillance native.
Participant de la lutte sociale, il a dénoncé sans relâche les mensonges qui dégradent la grande aspiration socialiste de notre temps, mais il savait demeurer indulgent aux faiblesses de ceux qui se laissent abuser.
Je puis attester fraternellement que la joute politique du prétoire l’a montré égal à lui-même, sans crainte et sans défaillance.
- modeste, lui qui se vantait de ne pas être allé au-delà du certificat d’études, il a acquis plus de connaissances que nombre de docteurs, il était devenu le maître-archéologue du terroir provençal, celui auquel l’académie d’Aix en Provence rendît le plus légitime hommage.
- enfin et surtout, un homme : ses explosions masquaient mal une infini tendresse qui se défend contre elle-même.
Maurice, dans la paix des justes où tu reposes, nous demeurons près de toi. Avec Louisette, nous conservons notre grand Maurice, le meilleur par le caractère, l’intelligence et le cœur »

A une époque où « l’ascenseur social » de la république française fonctionnait encore, le petit garçon d’un hameau rural, élevé dans une famille aujourd’hui appelée monoparentale, acceptant à seize ans un emploi non qualifié, pouvait progresser par son travail, devenir employé puis cadre bancaire, financier, constructeur automobile, journaliste, latiniste, archéologue, tout en s’interrompant à deux reprises pour partir à la guerre.

Portrait de Anonyme Dominique Dupart25.03.2011

Mon inconnu des archives est le plus humble et le plus inconnu des inconnus et des humbles. Il est le représentant de tous les anonymes qui ont fait la Révolution de 1848. Il s'appelle Théodore Six et il n'est autre qu'un des convives presque anonymes de cette révolution qui s'est invitée à la Chambre des représentants le 24 février 1848 pour demander le suffrage universel et l'élargissement du domaine des libertés publiques. Presque anonyme ? Oui. Son nom n'est parvenu jusqu'à nous qu'au grès du hasard sténographique : les journalistes du Moniteur universel qui recueillaient les discours parlementaires prononcés dans l'enceinte de la Chambre pour les imprimer à destination des lecteurs de la presse ont aussi retranscrit cette dernière journée parlementaire de la monarchie de Juillet. Le 24 février 1848, donc, après Odilon Barrot, après Ledru-Rollin, après Lamartine, Théodore Six, ouvrier tapissier, monte à la tribune et fait une harangue. À cette même tribune, des années durant, depuis la Révolution de Juillet, depuis 1830, des orateurs se sont succédés pour représenter sa voix en dépit ou malgré le régime censitaire qui l'empêchait – comme la majorité du peuple – de bénéficier du droit de vote. Mais ces orateurs démocratique étaient aussi les moins nombreux dans la Chambre. La majorité des parlementaires s'accommodaient parfaitement du régime censitaire et, quand ils s'emparaient de la question ouvrière, c'était pour fustiger la liberté de la presse, demander la censure des associations, l'interdiction des crieurs sur la voie publique, rétablir la censure des théâtres. Que connaissait Théodore Six de ces débats parlementaires, souvent d'une grande violence, dont les enjeux avaient trait concrètement à sa vie de citoyen au cours du second tiers du XIXe siècle ? Si Théodore Six savait lire, nul doute qu'il avait un jour ou l'autre au moins jeté un œil sur les retranscriptions des discours de la Chambre, sur ceux des grands orateurs démocratiques qui défendaient ses droits. S'il ne savait pas lire, il avait néanmoins sûrement entendu parlé, discuté, popularisé ces affrontements en regardant en passant les caricatures populaires ou tout simplement en écoutant les orateurs populaires, qui, dans les associations, secrètement ou au grand jour, discouraient eux-aussi sur les mêmes questions, les mêmes enjeux. Théodore Six prononce quelques paroles simples et heureuses qui légitiment immédiatement la demande de Lamartine de former un Gouvernement provisoire pour organiser l une élection au suffrage universel le plus rapidement possible. « Ces paroles, prononcées avec énergie et une véritable éloquence, sont couvertes d’applaudissements. On s’empresse autour du brave ouvrier et on lui demande son nom. Il déclare se nommer Théodore Six, ouvrier tapissier. » Théodore Six est un Claude Gueux quarante-huitard qui termine bien, qu'on ne jette pas en prison mais qui a l'occasion de poser sa voix simple dans l'empreinte oratoire du grand ténor des tribunes d'alors. Ou encore un personnage de la Révolution française de Michelet dont le visage et le destin brièvement s'éclairent dans la nuit des archives d'un patronyme.
Théodore. Cadeau de Dieu.
Ce prénom a-t-il été inventé par le sténographe du Moniteur universel ? Ou est-il véritablement le signe d'un destin révolutionnaire advenu, là, en cadeau au peuple romantique, le 24 février 1848, à la tribune ?
Six.
Théodore est Six est le sixième. Le sixième quoi ? Le signe du sixième jour ? Quel sixième jour ? Le sixième jour, c'est la création de l'homme dans la Genèse... Bien plus orateur qu’ouvrier tapissier, notre inconnu rend palpable le providentialisme historique que tous les contemporains de 1848 crurent voir à l'œuvre... Pensez-donc, on l'attendait depuis longtemps le retour du suffrage universel... Mais le sixième jour, c'est aussi la création de toutes les espèces terrestres et cette diversité biologique est une fenêtre possible pour entendre la diversité des voix révolutionnaires qui se firent entendre à la tribune du 24 février. Celle de Théodore Six est la plus émouvante car elle incarne pour la première fois la parole, la voix du représenté et non celle du représentant. L'enchainement de la délégation représentative s'interrompt un instant avec son allocution. Théodore Six, c'est aussi un peu Rousseau à la tribune de la révolution.

Très cordialement,

Dominique Dupart

Portrait de Anonyme Simon Duteil13.03.2011

C'est dans le cadre d'une thèse d'histoire sur les enseignants coloniaux (soutenue en 2009) que j'ai rencontré un grand nombre d'inconnu-e-s des archives.
Voici la présentation de Ferdinand Martin, un enseignant au parcours sinueux au début du XXe siècle.

La sanction administrative la plus importante pouvant être prise à l’encontre d’un fonctionnaire détaché auprès du ministère des colonies à partir de la fin du XIXe siècle est la « mise à disposition » de son ministre d’origine. L’étude d’itinéraires individuels concernés par cette sanction permet de mettre en perspective la façon dont la situation coloniale percute des individus et leur administration. Cette dernière n’est pas une entité éthérée, elle trouve souvent une incarnation dans un chef de service ou un gouverneur général. Le renvoi d’une colonie constitue un objet d’étude intéressant par ce qu’il révèle du fonctionnement et des attentes de l’administration à une période donnée. Les réactions des intéressés permettent de concevoir la multiplicité des ressources mobilisées pour contester une décision qui remet en cause une carrière envisagée et une situation matérielle confortable. Parfois, les suites de carrière, lorsque l’information existe, nous éclairent sur les parcours intra-coloniaux et les va-et-vient avec la métropole. C’est le cas ici.

Ferdinand Martin est né dans le Vaucluse en 1866. Titulaire du brevet élémentaire puis du certificat d’aptitude pédagogique, il est instituteur en Algérie de 1884 à 1900. En août 1900 son divorce est prononcé à ses torts. La même année, il est embauché par la colonie de Madagascar, en pleine création de son service de l’enseignement. L’ex-femme Ferdinand Martin de pense que son départ pour l’Ile Rouge est un moyen de se soustraire à ses obligations de pension alimentaire : il laisse deux filles de 5 et 7 ans derrière lui.
Moins d’un an après son arrivée, la colonie prononce son licenciement et il est mis à disposition du ministère de l’instruction publique. Dans une correspondance de septembre 1901, Joseph Galliéni, gouverneur général, se justifie auprès du ministère des colonies :

« […] j’ai prononcé le licenciement de M. MARTIN, instituteur à Madagascar.
Débarqué dans la Colonie le 31 décembre 1900 et appelé à diriger l’École Normale d’Analalava, M. MARTIN n’a pas déployé dans son service toute l’activité que j’étais en droit d’attendre de lui. J’ajouterai qu’au contraire il a fait preuve d’insuffisance professionnelle dans ses fonctions, qui lui étaient confiées, et qu’il s’est rendu coupable d’actes indélicats dans la gestion des avances, qui lui étaient faites en vue de pourvoir à la nourriture de quelques-uns de ses élèves.
Enfin, cet agent a été rapatrié pour raison de santé le 2 Août dernier après un séjour de sept mois dans la Colonie.
Pour ces raisons, je n’ai pas cru devoir maintenir M. MARTIN dans les cadres de l’Enseignement de Madagascar, et j’ai décidé de le licencier de son emploi à l’expiration de son congé de convalescence de 3 mois, qui lui a été accordé […] Galliéni. »

C’est donc à la fois sa façon de travailler, mais aussi un possible détournement de fonds qui motivent le non retour de Ferdinand Martin à la colonie. Mais ce courrier reste avare de détail. Il ne faut jamais perdre de vue que le personnel administratif est rompu à un type d’écriture précis : ce qui est écrit sur un agent et versé à son dossier administratif peut être un jour consulté, ce qui implique un certain nombre de subtilités de narration, engendrant des non-dits, des ellipses, des sous-entendus ou plus simplement aucune trace directe. En tout cas, Ferdinand Martin laisse derrière lui des dettes de plus de 3 000 francs auprès de commerçants de l’île, soit l’équivalent de plus d’un an de salaire d’un instituteur.

En 1904, on le retrouve instituteur à Saint-Louis en Algérie, dans son « département d’origine ». Il cherche à rejoindre l’AOF. Le ministère envoie au gouvernement général de ce territoire un résumé de la lettre de Galliéni de 1901, et Ferdinand Martin reste en Algérie où il continue sa carrière. Il rentre en métropole durant la Première Guerre mondiale.
En avril 1918, il arrive – à nouveau – à se faire détacher, obtenant l’AOF : il est en poste en Guinée. Cette situation ne dure pas, il est rapatrié en métropole en 1919. En 1920, Henri Merlin, gouverneur général de l’AOF, précédemment en poste à Madagascar, refuse de le voir revenir :

« […] Chargé de l’École de Mamou, puis de celle de Forécarisch, il n’y a rendu aucun service ; il n’a pu, au contraire que démolir l’œuvre de ses prédécesseurs, ces deux écoles ayant été, sous sa direction, les plus mal tenues de toute la colonie. Aussi est-il noté comme un instituteur des plus médiocres, paresseux, n’ayant aucun ascendant sur ses élèves, tenu en suspicion par les gens du pays […] M. Martin apparaît en définitive comme un fonctionnaire dépourvu de tenue, de sens moral et de conscience professionnelle.[…]. Merlin. »

Il est également question de fortes dettes contractées à la colonie. Ferdinand Martin est dans une logique de répétition et de fuite en avant : c’est ce que révèle en septembre 1918 la lettre d’une nouvelle épouse. Sa femme, qui se trouve à Périgueux, indique au gouverneur général de l’AOF qu’elle n’a aucune nouvelle de son mari, ni soutien financier de sa part. Elle se retrouve seule avec leurs cinq enfants.
En 1920, Ferdinand Martin tente, malgré tout, de retourner dans la colonie. Dans son dossier administratif du territoire de l’AOF se trouvent des lettres de soutien à sa démarche de la part d’Eugène Étienne, sénateur d’Oran et figure emblématique du « parti colonial », de David, alors sous-secrétaire d’État au ministère de l’intérieur, et de C. Petit, député d’Oran. Tous écrivent à Albert Sarraut, alors ministre des colonies, pour appuyer l’instituteur. Mais le ministre refuse de donner suite : « L’insuffisance professionnelle, la manière de servir et la conduite privée [de Ferdinand Martin] ne permettent pas son renvoi en A.O.F. ».

Agé de 53 ans, Ferdinand Martin semble en 1920 définitivement réintégré dans un département métropolitain.

Portrait de Anonyme Olivier LINDER12.03.2011

Le retour de L'empereur

Grandeurs et misères du work in progress, ou : il faut tourner sept fois l'archive sous la loupe avant de l'exploiter....

Contrairement à ce que j'affirmais dans mon premier envoi (octobre 2010) consacré à Marius L'empereur, instituteur alsacien pendant l'Annexion prussienne, Marius n'était pas le rejeton d'un héros tombé pour la France en 1870.

Je pensais jusqu'ici que son père, Antoine-Alexis L'empereur, avait été porté disparu pendant le conflit. Je me fondais le terme allemand qui désigne ce père absent dans le contrat de mariage de son fils : "verschollen" est en effet un vocable qui peut caractériser les victimes militaires dont le corps n'a pas été retrouvé ou identifié. Or, voici que je viens de découvrir dans l'état civil strasbourgeois une mention d'Antoine-Alexis L'empereur bien vivant en 1877. Après cette date, il n'est plus cité que comme "verschollen", avec la précision : "ohne bekannte Wohnung- und Aufenthaltsort" (sans lieu connu de résidence principale ou temporaire). En outre, il n'a pas eu d'autres enfants de sa femme après la naissance de Marius en 1869.

Il semble donc que l'explication de sa disparition soit bien moins héroïque que ce que j'avais envisagé : dans le courant des années 1870, peut-être dès après la guerre, Antoine-Alexis L'empereur a abandonné femme et enfants pour une raison inconnue, avant de disparaître tout à fait. Accident ? Fugue adultère ? Alcoolisme, paupérisation puis vagabondage ? Coup de folie ? Emigration clandestine ? On peut tout envisager... Le fait qu'il ait cessé d'avoir des enfants après 1869 laisse penser que la guerre a été pour quelque chose dans son parcours, mais je ne peux rien affirmer.

La personnalité de son fils Marius est de ce fait moins paradoxale que ce que je croyais en deviner, notamment en ce qui concerne son patriotisme allemand un peu outré, mais cela n'ôte en fin de compte pas grand chose à sa curieuse situation de personnage à la Pagnol égaré dans l'Allemagne de Guillaume II.

Portrait de Anonyme Marie Braux05.03.2011

Un matelot radiotélégraphiste pendant la guerre d’Indochine française

Etudiante en anthropologie sociale à l’université de Bordeaux 2, j’ai travaillé pour ma maîtrise sur la transmission des papiers de famille, notamment les lettres de fiançailles et en année de Master II sur les carnets et les récits de marins sur les navires de combat entre 1940 et 1955.
Ces écritures que Daniel Fabre nomme « ordinaires » ( 1993, 11, Ecritures ordinaires, Paris, POL), notes griffonnées sur un calepin, imprimé officiel, cahiers d’écoliers, légendes sous les photos, correspondances, journaux intimes, sont celles de matelots avec un « seul galon » celui de leur spécialité. Ces archives privées peu conservées se révèlent d’une grande richesse. Support fragile, ces documents sont souvent voués à une destruction rapide.

Or, à la suite du décès de mon père, Michel en 2004, j’ai été moi-même en possession de carnets intimes et de lettres qu’il avait écrits alors qu’il était engagé dans la Marine nationale dans laquelle il est resté dix-sept années (1951-1968). Mon père, normand, dont la mer était une passion, s’était aménagé une pièce dans la demeure familiale, véritable cabine de marin dans laquelle nous entrions sur la pointe des pieds. C’est là qu’il a conservé tout ce qui concernait son passé. Je trouvai des vêtements : béret de matelot, puis d’officier marinier, des galons, son sac de marin en toile de jute avec son numéro matricule, de nombreux albums photos et cartes postales. Dans une chemise en cuir fermée par une serrure dont la clé avait été perdue, étaient glissés des carnets et récits de jeunesse relatant ses débuts dans la Marine nationale. Mon père, matelot, avait été envoyé à l’école des Radios de la Marine aux Bormettes (Var) pendant six mois pour y apprendre sa spécialité. Pour son premier embarquement, il partit volontaire en Indochine pendant deux années (Sept. 1952-Sept. 1954).

Pour ce premier cahier, Michel écrit sur un petit répertoire alphabétique d’écolier. C’est également son registre de comptes établis semaine après semaine qu’il a inscrit dans les dernières pages du carnet mis sur l’envers. Sur la couverture bleue cartonnée de la face, il a collé une maxime qui revient plusieurs fois dans son journal :

« Le plus fort des noeuds, c’est un amarrage
Fait sans épissoir, goudron ni filin
Ce noeud là s’appelle : COURAGE !
C’est Dieu qui le fit au cœur du Marin ! »

Le carnet dans son entier est écrit au stylo plume avec une encre bleue. Dans le deuxième cahier, de couleur jaune, la narration devenait plus sèche et brève. Le matelot relatait avec retenue ses pratiques en tant que radio, les opérations diverses du navire et de l’équipage en Indochine. Le troisième carnet était un petit agenda de poche noire, quelques mots griffonnés au crayon à papier, les positions du navire, des titres d’ouvrages lus, certains faits militaires réduits à l’extrême. Une ligne grise sur la feuille blanche, écriture hâtive, à peine lisible.

Ouvrons le cahier n° 1 : un buvard rose usagé est resté coincé entre les pages et on peut supposer qu’il servait de marque-page. Michel intitule son carnet : « Journal de bord ». Sur la page de titre figure tout d’abord le grade, suivi du nom et du matricule. A chaque coin, Michel a écrit la devise de la Marine nationale : Honneur et Patrie, Valeur et Discipline de la même façon qu’elles sont présentes sur le navire sous la forme de petits panneaux : « Aux quatre coins du navire, la devise de la Marine nationale : la « Valeur » des marins, leur sens de l’ « Honneur » et de la « Discipline » s’inscrivent dans une longue tradition au service de la « Patrie ». (Le Bail, 1993, 100 "Au delà des océans : Marine nationale, ADDIM). Pour finir, l’ancre de marine est dessinée comme la marque de fabrique de l’ouvrage. Le journal est estampillé Marine nationale. Tournons la page. Nous nous retrouvons face à un deuxième titre plus limité dans l’espace et le temps. Le lieu de résidence est précisé : « Centre de formation maritime d’Hourtin », des dates « Du 23 Octobre 1951 au 4 Janvier 1951 » (erreur de graphie la date était le 4 janvier 1952), une adresse « 5ième Cie 6ième Section » et enfin une nouvelle citation : « La jeunesse n’est pas l’âme du plaisir mais de l’héroïsme ».
Devenir matelot pour Michel, c’est d’ abord signer un engagement, rejoindre son centre de formation, recevoir un sac et des habits spécifiques et enfin rejoindre sa compagnie. Michel finit sixième sur 68 et il choisit de partir volontaire pour l’Indochine en Septembre 1952. Il écrit dans son journal les raisons de son choix :

« Vendredi 6 Juin 1952

Il y a 8 ans, c’était le débarquement et j’étais bien loin de me douter qu’aujourd’hui je signerai pour campagne. Oui c’est fait depuis ce matin. C’est la destinée qui suit son cours. Je ne suis pas encore parti, hélas car nous sommes 28 volontaires. Où irais-je campagne lointaine à bord, Indochine ? Attendons 1 mois ½. IL FAUT PARTIR. Si je me suis engagé dans cette Marine rêvée de tout temps, ce n’est pas je crois pour un uniforme ; alors homme ce doit être pour la vraie vie de marin, il faut y aller, le cœur gai et sans regret. Un regret ? La peur ? Non seulement une vague nostalgie de laisser là tous ceux que j’aime pour assez longtemps ; puis mon Pays ; mais celui-là on le retrouve toujours ; il n’y a qu’à regarder le pavillon et alors on se sent plus fort. Serais-je devenu un homme en menant une vie de bourgeois à Toulon ou à Brest ? » .

Il poursuit et commente sa décision quelques jours plus tard :

Lundi 9 Juin 1952

20 ANS. Oui, 20 ans aujourd’hui. En guise de joyeux anniversaire, je suis de corvée toute la journée et de quart de nuit de 2h à 4h c’est tout ce qu’il y a de plus joyeux. Même pas l’occasion de prendre un pot. 20 ans, c’est le moment de réfléchir avant de passer la barrière et laisser toute une jeunesse heureuse derrière soi. Où en suis-je ?(…)C’est maintenant que l’on repense à cette jeunesse heureuse et insouciante qu’ont su me donner mes chers parents. 20 ans de bonheur où d’autres prenaient soin de moi, payaient, me protégeaient pleuraient ou étaient inquiets ; je me rappelle ces années de guerre. Maintenant c’est fini ; seul il faut FONCER. 6 ans de scoutisme doivent m’avoir mis sur la voie du Devoir et du Service. Maintenant c’est l’avenir qui compte et celui du Pays. Il faut y aller le cœur gai et plein d’allant. « ETRE PRET » pour « SERVIR » voilà en tant que Routier et Marin français un avenir tout dessiné. Saurais-je suivre ce magnifique idéal scout en aurais-je la force.
[Un trait est tiré sur toute la largeur de la page]
C’est la vie d’homme qui commence.
ADIEU L’ENFANCE HEUREUSE [(barré de trois traits tiré à la règle)] »

Michel est entré dans le mouvement des Scouts de France (branche catholique) à la fin de la guerre, à l’âge de 13 ans jusqu'à son engagement dans la Marine en Septembre 1951. Il avait gardé malgré de multiples déménagements, son manuel de scout de France, « Etapes », véritable guide de survie en toutes circonstances et apprentissages des règles de la vie en société selon la « loi » scoute. Je ne peux ici analyser plus avant ce simple paragraphe mais nous pouvons pressentir combien l’écriture du journal intime de Michel était pétrie de cette façon de penser le monde propre au scoutisme.

Le 24 Décembre 1952, le Savorgnan de Brazza participa à l’opération « Bretagne » au large de Van Ly, près de la Baie d’Ha Long. Les forces navales appuyaient une opération menée par l’armée de terre. Deux LST , le Golo et le Rance débarquent 1200 soldats et des chars. Les navires à la côte se chargent des tirs de soutien et assurent les liaisons radios entre l’Armée de terre, les commandos Marine, l’aviation. Les quatre radios, les 2 Michel, Adrien et Louis vont rester pendant 72 heures enfermés dans le PC radio, tous les appareils en fonction.

« Au petit matin, les camarades et le groupe de plage du « Vulcain » débarquent et sont accrochés par des armes automatiques. Puis jusqu’à 11h45, le débarquement du groupement mobile s’effectuera dans de bonnes conditions. L’artillerie légère des engins de débarquement les appuie efficacement. A 11h30, l’Amiral quitte le bord pour effectuer une inspection des postes « Marines ». (…)L’après-midi, les troupes à terre rencontrent beaucoup d’opposition. Nous tirons quelques coups de 138 mais l’artillerie lourde à terre fait le plus gros de la besogne en attendant l’arrivée des chasseurs de l’Arromanches. Ces derniers ne se font pas attendre longtemps et jusqu’au soir ce sera le spectacle d’un groupe de 6 avions qui se présentera à nos yeux, en mitraillant, grenadant et bombardant au Napalm. C’est la première fois que je vois ce genre de bombardements, c’est très impressionnant. Des incendies s’allument un peu partout, l’artillerie commence à gronder et c’est la nuit, nuit de Noël pour certains, la dernière pour beaucoup.(24/12/52)

Noël 52
Comme à l’ordinaire, la nuit tombe vite. Au loin, le bruit sourd de l’artillerie. A bord, tout est calme, les hommes sont au poste de combat. Que faire d’autre que de penser. Tout de même à minuit, nous dégustons avec « ferveur », une assiette anglaise, un quart de champagne et un morceau de bûche de Noël. Je vais tout de même me coucher 2h1/2 avant de reprendre mon quart. Pendant ce peu de sommeil, nos 138 ont eu à faire, pendant une heure environ. Nous sommes crevés et avec un peu le cafard aussi, il faut bien le dire mais c’est un peu normal. Pourtant, à terre, il y en a qui passent un plus mauvais Noël encore.

Une triste lueur envahit petit à petit l’horizon et baigne de sa tristesse grise la côte indochinoise. Des colonnes de fumée provenant des éclatements d’obus montent ça et là vers le ciel. Sur la plage, à l’abri d’un petit talus, des groupes de réfugiés tentent de gagner le village. Noël, jour de joie et d’espérance, de charité et d’amour, sera dans le « Delta » une journée de tueries et de morts, de misère et de sang, de haine et de cafard parce que des hommes n’acceptent pas la liberté des autres. Notre mission terminée, à la nuit tombante, nous appareillons silencieusement. L’équipage rompt le poste de combat. »

L’écriture du journal de Michel ne sera plus la même après cette nuit de combat. L’écriture sera lapidaire jusqu’au 6 janvier, quelques mots griffonnés à la hâte. Plus rien pendant 1 mois. Ensuite, le journal reprend irrégulièrement en Mars – avril notamment pour décrire le naufrage de leur vedette au large de la côte Viet.

« Une brume épaisse s’étire maintenant à la surface de l’eau rendant la visibilité extrêmement réduite. Jusqu’à la côte, cela va à peu près. C’est pourtant dans les rouleaux que nous longeons la langue de sable pour aller finalement s’échouer dans l’embouchure sur l’un des nombreux bancs !
Au début la chose semble être de peu d’importance mais malgré nos efforts, impossible de remettre la barcasse dans le chenal. La seule solution restante était de se mettre à l’eau ; et c’est ce que nous avons fait tout habillé.
La nuit tombe maintenant rapidement sur ce groupe de fantômes luttant au milieu des flots. L’eau commence à embarquer à chaque rouleau et bientôt l’écope et une boîte en fer plus un seau n’arrivent plus à étaler. Mon 300 quoiqu’à demi submergé et l’antenne cassée gardera tout de même la liaison avec le bord jusqu’à l’extrême limite de ses possibilités. J’ai tout de même eu le temps de demander par trois fois du secours.
Nous nous rapprochons de plus en plus de la rive Viet et toutes nos armes sont inutilisables. Avec la nuit qui arrive, nous nous demandons comment cela va t-il pouvoir se terminer. A bord, tout est dans l’eau et le canot est coulé, couché sur bâbord. A l’arrivée de la vedette, après l’installation d’un va et vient il est décidé d’abandonner le canot. Nous récupérons toutes les armes, les munitions et la partie principale de mon poste. Malheureusement, je me sens envahi par le froid et ne peux effectuer plus d’un voyage. » (11/03/1953).

.Plus rien d’Avril à Octobre 1953 pour reprendre pendant 3 jours pour décrire la traversée Saïgon – Manille – Hong-Kong sur le paquebot S/S Vietnam. Le journal se termine à Manille avec cette phrase : « Nous appareillons en direction de Hong Kong laissant les bruits de cette ville bruyante et animée, brillant de mille feux et emportant avec nous les souvenirs d’une escale parmi tant d’autres. » (30/10/1953). Il restera 3 semaines à Hong Kong au Centre Marine à attendre la fin du carénage à Tokyo de son futur bateau le Commandant Duboc.

Expliquer le silence du journal est une tâche délicate car nous ne serons jamais certains de ce que nous avançons. Cependant il semble répondre en écho à cette nuit de bombardements, de temps de réflexion et de revirement sur soi. C’est la seule et unique critique de la guerre en tant que telle qui soit écrite par Michel : « cette nuit de tueries et de morts, de misère et de sang, de haine et de cafard ». Ce silence est peut-être une trace de la réticence qui commence à poindre face à la violence des armes ou bien il traduit la difficulté à trouver les mots pour dire la guerre. Quelques semaines plus tard, il rend visite à son ami Jakez à l’hôpital d’Hanoï. : « Dire notre joie de nous retrouver serait inexprimable. Nous bavardons sur nos deux vies, nos projets d’avenir à tous les deux ; qui sait peut-être si un jour nous ne serons pas de nouveau réunis pour aller à la bagarre de la vie cette fois ! Ce serait si bien. » (Lettre 2/04/54). C’est à une autre bataille que pense maintenant Michel : celle de la vie.

MB

Portrait de Anonyme Anonyme28.02.2011

essai d'une chronique

Portrait de Anonyme weisz danièle26.02.2011

Un homme.
"Lors de la guerre de 14-18 , j'ai déserté mon pays natal pour servir l'armée française sous le nom de Maube...Hier alors que je me trouvais à mon domicile , j'ai eu mon attention attirée par des cris provenant de l'Avenue des Platanes. Je suis descendu pour me rendre compte de quoi il s'agissait. Je me suis trouvé en présence d'un attroupement qui chantait La Marseillaise. Sur place , je me suis découvert et j'ai moi-même chanté...J'ai crié "Vive La France" et "Vive l'Alsace Lorraine française".
Ainsi parle Georges Manberger , résistant de la première heure, lors de son interpellation à Carpentras le 15 juillet 1942.
Dans son rapport daté du 15 juillet 1942 au Préfet régional de Marseille le Préfet de Vaucluse rend compte des "incidents" qui se sont produits dans son département au cours des journées des 13 et 14 juillet 1942:
"A Carpentras vers 18h30 les promeneurs qui jusque là évoluaient isolement sous la promenade des Platanes ou sur la place des Quinconces se portèrent rapidement à proximité du Monument aux Morts. Ils furent immédiatement rejoints par certains spectateurs des jeux de boules qui se tenaient dans le voisinage. Des manifestants au nombre d'environ 200 chantèrent "La Marseillaise" (ADV - ADG)
Conséquence de ces "incidents" : la fermeture provisoire du Café du XIXème siècle , lieu de ralliement des opposants à Vichy. Des condamnations "assez légères" grâce à la bienveillance de juges d'instruction.
Georges Manberger est relaxé.
Revenons un peu en arrière .En 1940 Manberger a 50 ans .Il est très actif dans les milieux hostiles à l'Armistice. C'est tout naturellement que Max Fischer, jeune avocat parisien de 24 ans,réfugié en zone libre depuis août 40 à Carpentras, prend contact avec lui. D'autant qu'ils se connaissent de Paris. Au départ " il n'y avait pas grand chose à faire si ce n'est de se compter" rapporte Max Fischer dans ses souvenirs de la Résistance. Et d'informer la population .
" Nous recopions des passages du livre de Hitler "Mein Kampf" que nous collions sur les murs".
Il se souvient que "tous les quatre Manberger , Dreyfus , Villard officier de l'air de réserve et moi nous avons reçu un jour chez Dreyfus la visite du Colonel Coste qui démarchait pour le mouvement de résistance "Combat" et l'ORA " ( organisation de Résistance de l'Armée).Puis Fischer radié du Barreau est assigné à résidence à Sault. Il participe alors à la création du Maquis Ventoux.
Pendant ce temps l'Administration administre.
Elle fiche les "entreprises juives".
Le 12 juillet 1941 le Sous-préfet de Carpentras signale à Mr le Préfet de Vaucluse dans une enquêtes concernant les israélites en résidence à Carpentras "dans la catégorie Activité industrielle ou commerciale " qui regroupe environ 30 israélites "La Fabrique de confiture Duparc exploitée par MM Dreyfus et Mannberger de Paris" dont le propriétaire Adrien Naquet sera déporté convoi 59 du 19 mai 1944.
Elle fiche "les juifs".
Dans l'Etat nominatif ,établi par la Préfecture, des juifs français résidant en Vaucluse au 1er juillet 1941 parmi 1010 juifs français dont 416 réfugiés et dans le fichier des juifs étrangers parmi 447 juifs de nationalité étrangères dont 158 réfugiés, est recensé "Mannberger Georges André né le 9 juin 1890 à Strasbourg ,ancien directeur commercial des usines Duparc , 3bis cité Hauteville à Paris , réfugié résidant route de
St Didier à Carpentras" avec son épouse "Henriette née Ignace le 9 décembre 1898 à Paris " et cinq membres de sa famille dénommés "Ignace et Blanck".

Pendant ce temps Georges Manberger descend souvent à Marseille.
Le colonel Coste ( Historique édité en 1982) mentionne Marseille comme
lieu de contacts, de réunion. Marseille la grande ville cosmopolite à la fois ville refuge , de transit vers les Amériques, et de tous les dangers. Les Allemands l'occupent depuis novembre 1942.
Mannberger est arrêté, probablement lors des grandes rafles qui ont lieu partout dans les quartiers du centre ville en janvier 1943, avec 780 juifs transférés vers Compiègne-Drancy- Sobibor. Il ne participera pas à la lutte armée avec le Maquis Ventoux. Il est interné le 24 janvier 1943 à Drancy avant le transport pour Sobibor.
Au Mémorial de la Shoah Georges Manberger né le 9-6-1890 à Strasbourg est inscrit au Mur des Noms déporté par le convoi 53 au départ de Drancy le 25 mars 1943 destination Sobibor.

Dans les archives du CDJC cote XXVI-75 en date du 24-3 au 26-5-43 on lit que "Le commandant de la police d'ordre envoie 2 rapports accompagnés d'un commentaire du commandant de la SIPO-SD de Paris".
Il rapporte les "incidents" qui ont eu lieu pendant "le trajet des trains
( tentatives d'évasions, poursuites, juifs évadés, rattrapés ou tués par balles) du convoi 52 du 23 mars et du convoi 53 du 25 mars 1943" - les convois 52 et 53 sont les deux seuls convois qui partent de France pour Sobibor -.
Le convoi 53 transporte 1008 déportés, 970 gazés à l'arrivée, 15 Sélection au camp, 5 hommes survivants en 1945 (source Mémoire juive et éducation -liste des convois).
Georges Manberger n'est pas survivant.
Mais j'ai le ferme espoir que ne confirmeront jamais les archives que Georges Manberger ait rencontré la mort dans la révolte et non dans la chambre à gaz.
Son nom est inscrit sur la plaque des noms des 400 juifs déportés du Vaucluse vers les camps d'extermination entre 1942 et 1944, apposée en avril 2010 au Rocher des Doms en Avignon.

je vous ai "par erreur" envoyé une 1ère fois un texte intermédiaire- brouillon.
Si vous voulez bien prendre la peine de lire celui-ci.Merci.
Danièle Weisz

Portrait de Anonyme Phippe de Ladebat25.02.2011

Bonjour. C’est à l’occasion de recherches sur les déportés de fructidor an V en Guyane française par le Directoire (http://www.histoire-genealogie.com/spip.php?article1462 ) que j’ai découvert l’existence d’une « inconnue de l’histoire » dont la vie minuscule mais mouvementée m’a paru contribuer anonymement à la fabrique de l’histoire de la Révolution française. Je lui donne peut-être ici une chance de sortir de l'oubli dans une émission toujours passionnante de France Culture.

L’ HISTOIRE MOUVEMENTÉE DE JUSTINE-ANGÉLIQUE D’AGOULT
Tout le monde connaît le personnage de Marie d’Agoult (1805-1876), notamment pour sa relation passionnée avec Franz Liszt et ses relations orageuses avec Geoge Sand, en revanche sa parente Justine-Angélique d’Agoult demeure une parfaite inconnue malgré une vie riche en rebondissements côtoyant la grande histoire de nos années révolutionnaires où l’amour ne s’embarrassait pas des opinions politiques.
Justine-Angélique naît en 1767 à Paris. Elle est l’aînée des cinq enfants de François de Vachon de Belmont et de Jeanne de Saint Quintin de Blet, mariés à Saint-Sulpice à Paris le 2 février 1761. Le témoin de ce mariage ne peut être plus prestigieux puisqu’il s’agit du Roi Louis XV en personne.
On ne dispose que de très peu de renseignements sur la jeune enfance d’Angélique semble-t-il à Briançon. On la marie malgré elle à St Paul de Varces le vendredi 21 février 1783, à l’âge de 16 ans, au marquis François Edouard Winceslas Hippolyted’Agoult (1746–1837), Maréchal de camp Chevalier de Saint-Louis, dont elle va avoir deux filles, Marie Césarine et Marie Stéphanie. En 1786 la Revue des deux Mondes la décrira comme la danseuse par excellence de la Cour, éblouissant cette Cour par sa beauté : "Un soir du printemps de 1786, à Versailles, une jeune femme attire les regards à un bal de la Cour. Elle est très jeune, très blonde ...". En effet, d'après son signalement, elle a des cheveux blonds, des yeux bleus et dans l'ovale de son visage, un nez fort joli et une bouche agréable. Quant au mari les mémorialistes de l’époque notent : « qu’on en eut ignoré l’existence sans les travers de sa femme »1
En 1787 elle devient la maîtresse de Louis Le Tonnelier (1730-1807), baron de Breteuil, ministre de la Maison du Roi ; elle le trompe rapidement avec le marquis Louis Charles Marie de Rieux d’Asserac (1768 – 1795), de trente-huit ans plus jeune que le dit baron. Ce dernier, furieux s’allie au mari, doublement trompé, qui veut la faire enfermer dans un couvent. Leur manœuvre échoue car Angélique menace le baron de publier des lettres qu’il lui avait écrites, « dans l’abandon de l’intimité », et dans lesquelles il parlait de façon outrageante de la Reine Marie-Antoinette. Le jeune amant, pour sa part participera au débarquement de Quiberon. Infortuné prisonnier, sachant le crédit de sa femme auprès de Rovère envoya son valet de chambre à la dame pour solliciter son appui mais l’ingrate et oublieuse amante refusa de s’y intéresser et le jeune de Rieux sera fusillé à Auray (Voir champ des martyrs).
Elle confie à son amie la vicomtesse Joséphine de Beauharnais, Rose de Tascher de la Pagerie, qu’elle souhaite finalement reprendre la vie commune avec son mari. Ce que le mari, le marquis d’Agoult, rebuté par les infidélités successives voire concomitantes de sa jeune « Merveilleuse » refuse. Dépitée Angélique n’aura alors de cesse de se séparer de son époux. Elle engage en 1788 un procès en séparation dont elle est déboutée en 1789 ; elle obtient finalement le divorce en 1793, son mari ayant émigré en Angleterre.
Elle épouse alors, en seconde noces en 1795, Joseph Stanislas Rovère de Fontvielle, fraîchement divorcé d’une demoiselle de Chaix de Clare après avoir dilapidé sa dot. Ce dernier arrive au bon moment puisque Justine-Angélique vient justement de perdre son père qui lui laisse une fortune considérable de 500.000 livres en écus. Né à Bonnieux (Var) en 1748, Rovère a eu une jeunesse très agitée à Aix et où il se donnait du « marquis de Fontvieille, seigneur de la Ramide et du Villars-lès-Gap » alors qu’il aurait été, plus prosaïquement, fils d’un aubergiste et petit-fils de boucher.
Ne parvenant pas à se faire élire député de la noblesse en 1789 malgré ses titres d’emprunt, il change de bannière et devient un ardent révolutionnaire sous le simple nom de Rovère, dont on relève alors les pillages en Provence et la participation, avec Jourdan-coupe-têtes (Armée des « Patriotes du Vaucluse ») aux massacres de la glacière d’Avignon dont il fera l’apologie à l’Assemblée le 28 août 1791. Il en gardera le surnom de « Rovère Galcière ». Régicide notoire, surnommé le « Marat du midi » mais craignant les reproches de Robespierre, il va s’allier à Barras le 9 thermidor. Les opinions royalistes de sa nouvelle épouse Angélique ex-d’Agoult le font à nouveau virer de bord sous le Directoire, mais au mauvais moment. Nommé député du Vaucluse au Conseil des Anciens, il se retrouve compris dans la proscription du 18 fructidor an V et envoyé en Guyane le 22 septembre 1797. Comme le note A. Soboul : « Il avait réussi à servir tous les partis et à les trahir successivement ».
Angélique alors enceinte de son second enfant se démène auprès de Barras et de son amie Beauharnais pour faire libérer son mari. Elle parvient à l’entrevoir à la prison du Temple et après de vaines promesses de Barras, elle part à Rochefort où doit s’embarquer son mari, avec son premiers fils de 7 ans et sa servante. Quand elle arrive, le navire des déportés, La Vaillante, est au mouillage devant La Rochelle. Comme le fils d’un des déportés, Emile Laffon de Ladebat et Paul Hyde de Neuville parent d’un autre déporté Isaac-Etienne Delarue,veulent fréter une chaloupe pour apporter des vêtements à leurs parents elle veut s’embarquer avec eux pour accompagner son mari en déportation. Les deux garçons refusent d’embarquer Angélique enceinte de huit mois. Elle enrage et revient à Rochefort où elle accouche quelques jours plus tard d’un petit garçon.
À peine relevée de ses couches, elle recherche un embarquement pour rejoindre son mari en Guyane. Elle trouve une corvette marchande en partance pour la Barbade d’où elle compte rallier Cayenne. Son navire est pris par un navire anglais au large des côtes d’Espagne et elle est emmenée prisonnière à Southampton. Finalement, libérée avec ses deux enfants et sa servante, elle s’obstine et trouve un nouvel embarquement sur un navire anglais pour La Barbade. Arrivée là elle obtient enfin un passage pour la Guyane sur un lougre corsaire. Elle arrive enfin à Cayenne fin septembre 1798 où elle apprend que son mari vient de mourir à Sinnamary le 9 septembre.
Elle se met en quête d’un nouvel embarquement pour retourner en France. Faisant état de son premier mariage avec le marquis d’Agoult, émigré installé à Londres, elle en trouve un sur une frégate anglaise début décembre 1798. Après une nouvelle escale à Southampton, elle débarque à Rochefort le 20 janvier 1799 où elle épouse aussitôt le capitaine du navire qui l’a transportée. Mais le capitaine jeune marié repart bientôt en mer pour d’autres aventures et ne se manifestera plus. Justine-Angélique décide de partir s’installer en Provence. La famille de son second mari refuse de la prendre en charge avec ses enfants et son premier mari fait la sourde oreille. Angélique Rovère d’Agoult, oubliée de tous, domiciliée chez Jacques–Antoine Larguier, négociant, n° 13 rue Vieux Sextier à Avignon y décèdera dans la misère à 51 ans, le samedi 28 Février 1818.

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Portrait de pierrevaline pierrevaline25.02.2011

Jean Marie le Diffon (1768-1801), jeune laboureur de Port Hallan, petit village près de Le Palais, capitale de Belle-Île était mon aïeul. J'ai retrouvé plusieurs articles de la Revue Morbihanaise publiés en 1902 par Emile Sageret, docte historien qui raconta son histoire intitulée : "tentative de Cadoudal contre Belle-Île".
En effet, le chef morbihannais souhaitait relancer la cause chouanne alors que la région était en voie de pacification après avoir vécu des jours terribles. Cadoudal envoya un de ses hommes sur l'île (Hubert Renard), le chargeant de procéder à un recrutement parmi les militaires qui occupaient Belle-Île ainsi que parmi les civils. Il rencontra Jean Marie Le Diffon qui n'était pas du tout chouan mais qui abhorrait les révolutionnaires qui empêchaient la libre pratique du culte catholique dont tout le monde souffrait. Plusieurs réunions eurent lieu chez Diffon et quelques soldats et civils furent ralliés à la cause, non sans risques tant la police veillait au grain ! Alors que le complot se développait, la deuxième partie du plan de Cadoudal fut déclenché, c'est-à-dire l'envoi d'un officier de l'armée chouanne, Jacques Kobbe, qui avait pris soin de déclarer préalablement sa "soumission à la république" à Giraud-DuPlessis, premier préfet mis en place par Bonaparte, dans le Morbihan.
La malchance voulut que le complot se heurtat à un homme, le général Quantin, gouverneur de Belle-Île, qui mit tout en oeuvre pour capturer les conjurés. Kobbe fut saisi et enfermé sans preuves. Torturé dans les cachots de la Citadelle (le lieu se visite encore actuellement), Kobbe donna Renard qui donna Diffon. Huit hommes furent arrêtés. Un seul comploteur, bien que torturé, ne donna aucun nom : c'est mon aïeul Jean Marie Le Diffon qui fut un des deux seuls fusillés après un simulacre de procès, avec Renard. L'affaire choqua énormément la population qui avait pris fait et cause pour le bellilois dont le combat était jugé juste.

Portrait de Anonyme Jean-Pierre VIOLINO22.02.2011

UNE BIOGRAPHIE ROQUEBRUNOISE : JOSEPH BERNARD, ARCHETYPE DE L'INSTITUTEUR DEVOUE

Joseph BERNARD représente, avant même le mythe des hussards noirs de la République, l'archétype de l'instituteur dévoué, soucieux de ses élèves, compétent, qui s'implique dans la vie du village. Issu d'une vieille famille du centre Var (Cotignac, Sillans-la-Cascade, Entrecasteaux), il naît le 24 février 1822 à Cotignac et décède le 3 mars 1878 à Roquebrune-sur-Argens . Il était le fils de Joseph BERNARD , ancien militaire puis perruquier à Cotignac et de Françoise-Marie PAUL.

C'est par son mariage le 26 novembre 1846 qu'il arrive à Roquebrune. Il y épouse Magdeleine-Françoise BOURRILLON (dite « tante BERNARD »), née le 26 février 1823 à Roquebrune-sur-Argens et décédée le 20 juin 1912 à Roquebrune-sur-Argens . Elle était la fille d'Augustin BOURRILLON, boucher à Roquebrune et de François-Magdeleine LYONS . Par ce mariage, Joseph BERNARD entrait dans l'une des plus vieilles familles roquebrunoises et se trouva apparenté aussi bien à Joseph-Ignace BOEUF de VILLEPEY, qu'avec Antoine-Robert BRUNEL et Siméon ALLONS, autres instituteurs roquebrunois. Le couple n'eut pas d'enfant et reporta toute son affection sur leur neveu Casimir ABBE (boulanger à Roquebrune), fils de Joseph-Marius ABBE (également boulanger) et de Claire BOURRILLON, la sœur de Magdeleine-Françoise, morte dès 1871, et sur les filles de ce dernier qui héritèrent des biens de la « tante BERNARD » à sa mort.

Joseph BERNARD teste le 28 août 1860 en faveur de son épouse à qui il lègue tous ses biens meubles et immeubles, linges et argent mais ce testament ne sera déposé le notaire de Roquebrune, Maître Romain ANDRE que le 6 mars1878, soit trois jours après la mort du testateur .

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Le 1er mai 1847, Joseph BERNARD est nommé par le comité d'instruction primaire de Draguignan, instituteur communal à Bagnols suite à sa présentation du 25 avril, vu son brevet de capacité du degré élémentaire délivré le 31 mars 1840 par la commission de Draguignan, vu son certificat de moralité . Le 30 mai suivant, Joseph BERNARD par un courrier accuse réception de sa nomination qu'il refuse ayant épousé une roquebrunoise et demeurant au village depuis son union. Cette année-là, son nom et sa qualité d'instituteur apparaissent pour la première fois dans les registres de l'État Civil de la commune. Le comité prend acte le 10 juin 1847 . Mais le 28 mai 1848, Joseph BERNARD se présenta devant le maire de Roquebrune, François Thomas RICAUD avec l'intention de devenir instituteur public au village. Il lui présenta son certificat de capacité, un certificat de moralité, une autorisation provisoire pour diriger l'école publique de Bagnols.

Le 4 mai 1848, le comité d'instruction primaire de Draguignan vota 45 frs d'encouragement à Joseph BERNARD et 3 août suivant, le maire transmit au comité copie du procès-verbal de la déclaration d'ouvrir une école primaire élémentaire privée par Joseph BERNARD et le 7 septembre le dit comité décidait que de Joseph BERNARD « est désormais reconnu comme légalement établi à Roquebrune en qualité d'instituteur privé. » Il venait concurrencer le peu zélé Antoine-Robert BRUNEL.

Dans le rapport statistique du 15 septembre 1853 qui pourtant fait l'éloge de l'instituteur BRUNEL alors que nous venons voir dans le chapitre précédent que ce dernier était incompétent, notait qu'il y a encore dans la commune un instituteur privé dans une position aisée, marié et sans enfant, que sa bonne conduite et ses opinions lui avait valu la confiance du maire qui en avait fait son secrétaire. Sans que son nom soit inscrit, il s'agissait de Joseph BERNARD . C'est à cette époque-là (vers 1854) que Joseph BERNARD devint instituteur public à Roquebrune en remplacement d'Antoine-Robert BRUNEL.

Au début des années 1860, Joseph BERNARD fait face à la méchanceté et à l'offensive des instituteurs congréganistes et notamment du vicaire JAUBERT. Dès 1860, le rapport de l'inspecteur notait qu'il était « contrarié par le vicaire qui veut le faire remplacer par les frères ». Encore en 1861, l'inspecteur soulignait qu'il devait faire face aux intrigues du vicaire mais qu'il conservait de bonnes relations avec le curé et le maire. Si son entente avec le curé de la paroisse est des plus amicale, et pour cause, ils participent tous les deux au choix des élèves qui ne paient pas de rétribution scolaire et à une époque où les autorités ecclésiastiques « surveillent » de près l'enseignement, il en va tout autrement avec les congréganistes de Saint-Gabriel. Ces derniers veulent « la peau » de Joseph BERNARD, car en cette fin d’Empite et en ce début de la IIIème république, l'enseignement public glisse peu à peu vers la gratuité et la laïcité. Les compétences, le zèle, la dévotion pour ses élèves, son engagement dans la vie municipale, font de cet instituteur un obstacle à l'installation définitive de l'école congréganiste comme école publique, et à sa suprématie.

De nombreux rapport de l'inspecteur primaire RAYNAUD montrent combien Joseph BERNARD était dévoué à l'enseignement, bon pédagogue et possédait le sens civique qui sied à sa fonction :
- en 1862, le rapport notait que l'école tenue par Joseph BERNARD était convenable et que ce dernier avait un revenu de 1.171 frs, qu'il avait de la « capacité, moralité, zèle et se soutenant bien malgré la concurrence que lui fait l'école libre des frères, considération, bonnes relations »;
- en 1863, revenu 1.089 frs et notation : « bonne moralité, capacité, zèle, considération générale, bonnes relations »;
- en 1865, revenu de 1.203 frs et notation : « bonne moralité, capacité, zèle, considération générale, bonnes relations »;
- en 1866, revenu de 1.328 frs et notation : « capable, intelligent, dévoué, bonne relation ».

Quelques années plus tard, en 1874, alors que Joseph BERNARD est à la retraite, et en plein débat sur la possibilité d'admettre l'école congréganiste comme école publique, le rapporteur de la commission faisait encore son éloge en des termes élogieux : « l'école laïque ... était dirigée par un homme de devoir et d'honneur et entouré de l'estime publique. »

En 1866, il recueillait auprès de ses élèves 7 frs 30 cts au profit des victimes des inondations, tous les enseignants du Var faisait de même. Après celles de 1846 et de 1856, en septembre 1866, les pays de Loire subissaient une crue centennale dévastatrice qui nécessita une solidarité de toute la France, tant les dégâts étaient importants .

En 1871, Joseph BERNARD demanda à faire valoir ses droits à la retraite et le préfet nomma alors Charles Jean PICCHINI instituteur public à Roquebrune qui ne vint pas au village, si bien que Joseph BERNARD continua d'exercer sa noble profession alors que son état physique se dégradait et il n'y eut pas d'autre suite à sa demande. Enfin, le 4 juin 1873 , le préfet nomma Marcel Théodore Marius PONS , instituteur public à Roquebrune en remplacement Joseph BERNARD.

Le 7 juin 1873, Monsieur RICARD, inspecteur primaire de l'arrondissement de Draguignan, adressait une lettre à Joseph BERNARD :
« Draguignan le 7 juin 1873,
Monsieur, j'ai l'honneur de vous informer que par arrêté en date du 4 juin courant, Monsieur PONS, premier adjoint à votre école, a été nommé instituteur public en votre remplacement. Je vais m'occuper de la liquidation de votre pension de retraite.
Je vous remercie d'avance de vouloir bien continuer à l'école de Roquebrune votre utile concours, d'autant plus précieux qu'il guidera Monsieur PONS dans ses débuts et d'autant plus louable qu'il est désintéressé.
C'est bien terminer, Monsieur, une carrière honorablement remplie et recevez ici, je vous en prie, avec l'expression de toute ma gratitude, l'assurance de mes sentiments distingués. »
Le 17 août suivant , Monsieur ANDRE, maire de la commune, lisait publiquement cette lettre en conseil municipale et ajoutait pour rendre hommage à l'instituteur qui partait en retraite :
« La lettre dont je viens de vous donner lecture, fait assez l'éloge de Monsieur BERNARD pour que je me taise sur le bien que je pense de cet instituteur que vous connaissez tous et que vous avez pu apprécier. Il y a trente trois ans que Monsieur BERNARD exerce dans notre commune les modestes et pénibles fonctions d'instituteur, la plus part d'entre nous, nous avons reçu notre éducation dans son école et la presque généralité des pères de famille lui sont reconnaissants des soins qu'il a donnés avec tant de sollicitude à leurs enfants.
En regrettant que ses infirmités ne lui permettent plus la continuation de l'utile concours qu'il apportait à notre école, je m'associe aux éloges mérités contenus dans la lettre de Monsieur l'Inspecteur et je vous invite à émettre le vœu qu'en témoignage d'une vie aussi utilement employée à l'éducation de la jeunesse, une récompense honorifique puisse être accordée à Monsieur BERNARD. »
Le conseil municipal de Roquebrune vota à l'unanimité les remerciements à l'instituteur qui partait à la retraite.

Dès après le décès de Joseph BERNARD, par arrêté du 16 octobre 1878, le ministre de l'Instruction Publique octroyait 141 frs de pension de reconversion à sa veuve.

*
* *

Joseph BERNARD va se fondre dans la vie de la commune et il devient un personnage incontournable de la société roquebrunoise.

Le 28 mars 1848, nous trouvons sa trace dans un acte de bornage d'une propriété « de terre labourable » au lieu-dit « La Commande », près du pont de pierre, sur la rive droite droite de l'Argens, que son épouse possédait en indivision avec son frère Nicolas BOURRILLON et sa sœur Rose BOURRILLON épouse LAUGIER et que les trois beau-frère, Joseph BERNARD, Nicolas BOURRILLON et Louis LAUGIER décidèrent de se partager .

Joseph BERNARD et son épouse Magdeleine-Françoise BOURRILLON vont accueillir chez eux d'abord le père de Joseph qui est indiqué au recensement de 1851 habitants avec le couple « rue Cabridaire, quartier des Vergers », puis la mère de Magdeleine-Françoise, qui est, elle, indiquée au recensement de 1856 habitants avec le couple à la même adresse. Joseph BERNARD accueillera entre 1861 et 1866 (dates de deux recensements), et enfin sa belle-sœur, Françoise BOURRILLON (dite « Césarine ») veuve de Vincent-Louis ROUDIER , qui vivra avec le couple « Rue Grande » jusqu'en 1873, puis « rue des Portiques ».

La première mention de Joseph BERNARD dans les cahiers de délibération de Roquebrune, date de 1853 où comme secrétaire de mairie et suite au senatus consulte du 23 décembre 1852 et à la circulaire préfectorale du 10 février 1853, il « jure obéissance à la Constitution et fidélité à l'Empereur ».

Il achète le 23 février 1873 pour une somme de 1.000 frs payé au comptant, quelques mois avant sa retraite et donc son départ de son logement de fonction en mairie, aux hoirs OLLIVIER une maison de deux étages avec caves au lieu-dit « le Pati » sous le n° 282 du plan cadastral, section A. Puis le 18 décembre 1876, il acquiert une propriété rurale à Bellevue à son beau-frère Joseph-Marius ABBE .

A la fois comme instituteur, comme secrétaire de mairie mais aussi parce qu'il loge dans l'édifice communal, lieu de l'école, il est régulièrement cité comme témoin dans les actes de l'État Civil roquebrunois. S'il n'apparaît en cette qualité dans les actes de décès que quelques fois par an (généralement ce sont les voisins du défunt qui font office de témoins), il en va tout autrement dans les actes de naissances où sa signature est omniprésente entre 1848 et 1878. Dès 1856, il signe en qualité de témoins dans plus de 50 % des actes de naissances, privilège qui revenait avant cette date à Antoine-Robert BRUNEL, l'instituteur défaillant. Parfois, son nom est associé dans ces actes avec celui de son beau-frère Joseph-Marius ABBE, ou avec celui de son neveu par alliance, Casimir ABBE. Quatre mois avant sa mort, il est témoin à la naissance de sa petite-nièce Marie ABBE (fille de Casimir ABBE et Irma LONG), née le 2 novembre 1877 à Roquebrune mais qui décède le lendemain.

Années Nbre d'actes Pourcentage Années Nbre d'actes Pourcentage Années Nbre d'actes Pourcentage
1847 0 0,00% 1858 33/53 62,26% 1869 23/46 50,00%
1848 1/43 2,33% 1859 31/48 64,58% 1870 17/55 30,91%
1849 12/45 26,66% 1860 29/41 70,73% 1871 36/41 87,80%
1850 7/29 24,14% 1861 35/45 77,77% 1872 44/50 88,00%
1851 13/33 39,40% 1862 47/51 92,16% 1873 34/38 89,47%
1852 13/36 36,11% 1863 43/57 75,44% 1874 35/45 77,77%
1853 10/39 25,64% 1864 38/42 90,48% 1875 40/53 75,47%
1854 12/32 37,50% 1865 40/43 93,02% 1876 39/54 72,22%
1855 16/42 38,10% 1866 43/48 89,58% 1877 32/41 78,05%
1856 19/38 50,00% 1867 48/51 82,76% 1878 6/10 60,00%
1857 26/53 49,06% 1868 28/35 80,00%

Joseph BERNARD n'est plus témoin dans aucun acte de naissance entre juin 1869 et septembre 1870. A partir de juillet 1873, il est qualifié d'instituteur retraité et en 1878 (jusqu'à sa mort survenue le 3 mars), il est encore présent dans 60 % de ce type d'actes. Dans l’étude notariale Casimir BOYER et Romain ANDRE (la seule à Roquebrune à cette époque), l’année 1868 comporte 192 actes dont 18 sont signés par BERNARD en tant que témoin, soit 9,375 %. Il est par ailleurs nommé délégué de la Commission Administrative de l'Hospice de Draguignan le 20 janvier 1872 et donne son consentement au mariage célébré le 1er février 1872 à Roquebrune-sur-Argens, entre Antoinette-Marie EMMA, née le 25 octobre 1852 à Draguignan de parents inconnus, et Étienne-Joseph AVOI(E), né le 7 novembre 1843 à Roquebrune-sur-Argens. Ces deux détails montrent, si besoin en est, l'estime, la considération, le respect, la notoriété, la confiance qu'il avait, non seulement des concitoyens de Roquebrune mais aussi des diverses autorités.

Nous ne pouvons laisser sous silence l'acte de courage et de dévouement dont Joseph BERNARD fit preuve dans la nuit du 8 au 9 octobre 1863, lors d'un violent incendie dans une maison de la « rue Grande ». Mais laissons les témoins raconter. Par acte notarial du 10 décembre 1866 passé chez maître Antoine Casimir BOYER, notaire à Roquebrune, Jean-Baptiste BLANCARD, propriétaire, Frédéric DEFOR, tisseur à toile, Victor ALAVENE, fabriquant de bouchons et Jean-Baptiste PUGET, propriétaire, tous les quatre demeurant au village, déclarèrent :
« connaître parfaitement Joseph BERNARD, instituteur communal et secrétaire de la mairie et savoir comme étant de notoriété publique et à leur connaissance personnelle pour en avoir été les témoins oc(c)ulaires que dans la nuit du huit au neuf octobre mil huit cent soixante trois, le dit BERNARD se transporta à la Grand'Rue de Roquebrune au domicile de la veuve TAPOUL dont la maison était devenue la proie des flammes; que par son zèle et son dévouement s'organisa les secours. Il contribua à sauver de l'incendie au péril de sa vie une partie du mobilier de ladite veuve, et que par suite de la fatigue qu'il ressentit dans cette circonstance, il fut en proie à une grave maladie, et que depuis des forces n'ont pu le rétablir complètement et ne lui permettent plus sans danger pour sa santé de continuer son service de l'enseignement public. » Nous avons noté de juin 1869 à septembre 1870, son absence comme témoin dans les actes de naissances, ce document l'expliquerait par sa maladie et ses blessures consécutives à l'incendie si nous remarquions qu'entre la date de ce dernier (1863) et la rédaction de ce document (1866), trois ans ont passé et encore trois entre ce document et son absence comme témoins dans les actes de naissance. Il est difficile d'en dire plus !

Portrait de Anonyme Pierre Marty18.02.2011

De Brigi, on ne connaît aucune source écrite, mais il a laissé de nombreuses traces d’une archive trop souvent délaissée, une archive « manuelle » que l’on pourrait appeler un savoir faire. Sur quelques vases gallo-romains de la région de Cahors, on trouve sa marque : BRIGI, faite avec un cachet dans la pâte encore fraîche. Parfois une autre estampille côtoie son nom, une marque anépigraphe, peut-être un arbre stylisé.
Les vases signés de son nom – d’origine gauloise - montrent un tour de main virtuose, une originalité sans défaut et une maîtrise parfaite de son métier. Il aura ainsi produit aussi bien de la sigillée, que de la céramique moins prestigieuse, que les spécialistes nomment commune parce qu’elle est celle du quotidien, vases à engobe (vernis) orange, blanc, ou micacé, d’autres sans traitement de surface particulier. Et puis tous ces vases sans signature, fruit d’un travail anonyme …
Ce que l’on sait aussi de Brigi, c’est qu’il travaillait dans un petit atelier nommé Carrade par les archéologues, sur les bords du Lot, à Cajarc. Etrangement c’est à peine si l’on a retrouvé un de ses vases signé à Cahors, à une trentaine de kilomètre en aval de l’atelier.
On en saura sûrement pas plus sur lui, destin commun aux potiers antiques. Mais le côtoyant régulièrement depuis plusieurs années, en étudiant sa production, en recollant et dessinant ses vases, j’ai appris à le connaître, à apprécier sa technique parfaite, sa maîtrise d’un artisanat encore trop méconnu dans son quotidien. C’est à Brigi, potier de la deuxième moitié du Ier siècle de notre ère, que j’attribue les vases les plus parfaits, les plus originaux, ceux de l’atelier ou bien ceux que l’on peut trouver à Cahors, le chef-lieu de cité. Je l’imagine cherchant sans cesse de nouvelles formes, de nouveaux décors, pas seulement pour satisfaire sa clientèle, mais aussi et surtout, par amour du métier. Ce qui ne peut que contribuer à me faire aimer le mien, archéologue étudiant des milliers de tessons de poterie, témoins finalement pas si muets que l’on pense du passé.

Portrait de Anonyme Anne-Marie Rey-Golliet17.02.2011

Charles Rey-Golliet ou la Résistance au camp de Buchenwald

Né le 13 février 1923 à Paris XXème, Charles Rey-Golliet est arrêté à Barcus, dans les Pyrénées Atlantiques par les Allemands alors qu'il tente de gagner l'Angleterre via l'Espagne avec une trentaine d'autres Résistants.
Interrogé et torturé à Oloron Sainte Marie dans les locaux de la Gestapo, interné au fort de Hà à Bordeaux, puis transféré au camp de Royallieu à Compiègne, il est finalement déporté au camp de Buchenwald le 30 octobre 1943 sous le matricule 30732, dans le block 26.
C'est là qu'il rejoint la Résistance intérieure du camp et qu'il se lie, début 1944, avec le communiste Marcel Paul et le lieutenant-colonel Pierre Julitte.
Ce dernier est affecté à l'usine de la Mibau, une annexe du camp de Buchenwald, qui "faisait partie d'une série d'unsines dites secrètes" c'est à dire n'employant que des déportés, très encadrés par les nazis, pour la construction de matériel électrique et radio-électrique.
Ayant pu établir, avec l'aide d'autres détenus, que ce matériel était destiné à des équipements militaires (les fusées V2), Pierre Julitte cherche "un moyen de faire parvenir ces informations aux Alliés".
Charles Rey-Golliet qui parle très bien l'allemand, sert parfois de traducteur et bénéficie de ce fait "d'une certaine mansuétude" de la part du chef de Kommando et de quelques SS chargés de leur surveillance.
Il est fréquemment envoyé avec son kommando à Weimar pour effectuer différents travaux près de la gare. Il parvient à entrer en relation avec un Français travailleur du STO et employé à proximité. Celui-ci, du nom de Marchand, accepte finalement de transmettre un dossier à la Résistance lors d'une permission en France.
Dans la nuit du 11 au 12 juin 1944 Pierre Julitte rédige un dossier sur de petits carrés de papier volé comportant des renseignements, des plans et des croquis qui concernent les usines de la Mibau et de Dora. Le lundi matin, ce dossier, de la taille d'un quart de page, est caché au fond d'une boite et recouvert de semoule censée constituer le déjeuner. Le tout est confié à Charles Rey-Golliet.
Au moment où le kommando franchit le portail du camp, les SS ordonnent une fouille et quelques déportés sont désignés au hasard, dont Charles Rey-Golliet qui, jusque là y avait toujours échappé. Les déportés doivent se déshabiller entièrement et tous leurs effets sont examinés un à un. Un des SS prend le paquet de semoule et l'agite. Charles Rey-Golliet lui dit que c'est pour son déjeuner. Le SS rend le paquet sans l'ouvrir... C'est ainsi que le dossier concernant la construction des V2 est sorti du camp de Buchenwald et est parvenu en Angleterre par des voies détournées (Marchand n'ayant pas eu sa permission, s'enfuit).
Le 24 août 1944 l'usine de la Mibau est bombardée par les Alliés ainsi que les bâtiments annexes signalés sur les plans (hangars, garages, casernes)faisant de nombreux morts et blessés parmi les déportés mais la production des V2 fut ainsi compromise.
Le 8 avril 1945, Charles Rey-Golliet fait partie du convoi d'environ 4500 déportés qui quitte Buchenwald, 3 jours avant le libération du camp. Après un périple de près d'un mois, entassés dans des wagons plombés, presque sans eau ni nourriture et sans hygiène, les déportés sont abandonnés par les SS le 4 mai 1945 près de Salzburg et libérés par les Américains. Sur plus de 350 Français, seuls 87 sont encore en vie.
Transporté à Constance, Charles Rey-Golliet rentre en France le 2 juin 1945, soit près de deux ans après son arrestation. Il a alors 22 ans. Très amaigri et malade, il ne retrouvera jamais une vie normale. Il est opéré d'un premier cancer en 1949 (maladie bénéficiant de la clause de présomption d'origine c'est à dire reconnue comme résultant des tortures et de la déportation) et meurt d'un cancer généralisé en 1959 à l'âge de 36 ans.
Médaillé de la Résistance en 1946, il est reconnu "Mort pour la France" le 18 mars 1959 et reçoit la médaille militaire à titre posthume en 1960. Le gymnase des Courtillières à Pantin porte son nom.

J'ai rédigé cette note sur mon père à partir d'un dossier constitué par mon grand-père entre 1945 et 1965. Ce dossier se compose de nombreux papiers administratifs et des témoignages de résistants dont celui de Pierre Julitte (d'où sont tirées les citations). Celui-ci a également raconté de façon plus romancée ces actes de Résistance dans son livre paru en 1965: L'arbre de Goethe.
En ce qui concerne le convoi d'avril 1945,l'association française de Buchenwald-Dora m'a permis de retrouver l'itinéraire ainsi que le témoignage de M Robert Darsonville publié en 1972 dans le n° 90 de la revue de l'association : le Serment.
Anne-Marie Rey-Golliet, professeur d'Histoire

Portrait de Anonyme Jean Kergrist15.02.2011

Proposition pour « La fabrique de l’histoire »
L’INCONNU DES ARCHIVES : NICOLAS-AUBIN COULON
Par Jean Kergrist, producteur délégué à France Culture (« Sur les docks »)

J’ai cherché, pendant plus d’un an, tous les documents qui, de près et de loin, touchaient au bagne des condamnés militaires de Glomel, commune de Bretagne intérieure. Ces bagnards ont creusé, sous la Restauration, la grande tranchée du canal de Nantes à Brest -d’une profondeur 23 mètres sur 3,2 km de long- permettant aux bassins versants de l’Aulne, côté Brest, et du Blavet, côté Nantes, de communiquer par une voie fluviale. D’autres camps similaires existaient à la même époque sur le canal du Berry ainsi que sur le canal de Niort à la Rochelle. Dans ces camps de travail étaient conduits les condamnés militaires aux travaux forcés, déserteurs de la guerre d’Espagne, entreprise par Louis XVIII pour mettre sur le trône d’Espagne un Bourbon. Étonnant qu’aucun historien, en presque 2 siècles, ne s’y soit jusqu’ici intéressé. Mes recherches m’ont conduit aux archives de Saint Brieuc, Guingamp, Brest, Pontivy, Rennes, Vincennes et ensuite en Suisse, à Lausanne et Neufchâtel. C’est dans cette dernière ville, qu’après l’échec de la Commune de Paris, s’était réfugié Charles Beslay, l’ex-entrepreneur de cette grande tranchée de Glomel, devenu l’ami intime de Proudhon, puis co-fondateur de la première internationale socialiste, puis, enfin, doyen de la Commune de Paris en 1871.
J’ai épluché des milliers de documents émanant des autorités en charge de ce camp, mais n’ai trouvé aucune trace écrite de la main de l’un de ces condamnés. Sur les milliers de noms recensés (liste des punis, des graciés, des évadés, des deniers de poche et masse de réserve…) mon attention a toutefois été attirée par l’un d’eux : Nicolas Aubin Coulon, notre inconnu des archives.

La nouvelle des Trois Glorieuses de juillet 1830, parvient au camp de Glomel le 5 août. S’estimant libérés du roi Charles X, donc de leur condamnation, 550 bagnards s’égayent dans la nature. La plus grande évasion du siècle ! Le comptable du camp, royaliste, devinant que les choses sont en train de mal tourner pour ses idées, note prudemment, sur l’état journalier qu’il adresse au préfet des Côtes-du-Nord, que les bagnards sont « partis sans permission ». 250 d’entre eux marchent sur Pontivy, ex-Napoléonville, espérant obtenir des autorités militaires qui y siègent des papiers officiels attestant leur libération. Charles Beslay, leur entrepreneur, insouciant du danger, les rattrape à cheval et décide de les accompagner dans leur démarche, puis, toujours à cheval, monte à Paris réclamer auprès Louis Philippe, le nouveau monarque, la libération de ses hommes. 10 jours plus tard, tous les condamnés de Glomel, grâce à lui, sont graciés.
Ne restent au camp, fin août, que 55 gendarmes et un seul des condamnés. C’est ici que commence l’énigme. Ce solitaire a-t-il refusé sa libération ? A-t-il été puni ? Ne serait-ce pas lui le meneur de la révolte ? À défaut de trouver une réponse explicite à ces questions, j’ai cherché d’abord à déterminer plus exactement son identité. Dans le foisonnement de mes listes, j’ai remarqué que la nouvelle vague des condamnés rejoignant le camp de Glomel à l’automne 1830, des royalistes cette fois -les régimes changent, les réfractaires demeurent- les matricules, numéro attribué aux condamnés par ordre de leur arrivée au camp, étaient repartis à zéro.
Ma ténacité fut couronnée de succès quand je découvris, sur la liste des punis du 25 janvier 1831, le nom du matricule numéro 1 : il s’agissait du condamné Nicolas-Aubin Coulon. Je tenais sans doute là le seul rescapé de la précédente fournée, celui resté au camp après la grande amnistie du mois d’août. Pour vérifier cette hypothèse, il me fallait éplucher toutes les listes des années précédentes, en espérant y découvrir sa présence.
Une fois de plus la chance me souriait. Dans la liste des punis du 26 août 1827, je voyais mentionné le nom de Nicolas-Aubin Coulon, titulaire du matricule 1117 de la première fournée républicaine.
Répondre à la question « pourquoi n’a-t-il pas été libéré comme les autres en août 1830 ? », présupposait de mettre la main sur sa fiche de condamnation au conseil de guerre, ce qui m’aurait permis de comprendre pourquoi il était là et surtout d’où il venait, information qui m’aurait ensuite ouvert les portes d’une recherche généalogique, avec peut-être l’espoir de tomber sur un descendant. C’est ainsi que j’ai retrouvé l’un des descendants de l’entrepreneur Charles Beslay . Une nouvelle aventure commençait, à laquelle, deux ouvrages et un film plus loin , je suis aujourd’hui toujours attelé.

Il n’existe pas, dans la nomenclature des archives militaires du fort de Vincennes, de cote spécifique concernant les bagnes militaires. La « Grande muette » les a toujours plus ou moins dissimulés. Ces bagnes sont pudiquement appelés à l’époque « ateliers de travaux publics ». C’est seulement à partir de 1832 qu’une rubrique « Établissements pénitentiaires militaires » apparaît, concernant essentiellement les bagnes d’Afrique du Nord, désignés, quelques années plus tard, sous le nom générique de Biribi.
Avant 1832, les éléments concernant ces « ateliers de travaux publics » sont dispersés sur plusieurs têtes de chapitre : « prisons et compagnies de discipline », « Justice militaire », « Correspondance générale » et, en ce qui concerne les fiches nominatives, les « Jugements des conseils de guerre ».
Cette dernière série est celle qui, logiquement, aurait pu contenir le jugement de condamnation de Nicolas-Aubin Coulon par un conseil de guerre. Les condamnations prononcées en rapport avec la guerre d’Espagne (Conseils de guerre de Saragosse et Cadix) sont, par bonheur, classées à part et par ordre alphabétique. À la lettre C, il existe bien une fiche concernant une plainte à l’encontre d’un Coulon, mais le prénom ne correspond pas à celui que je cherchais : il s’agit d’Agathe Marie Denis Coulon, 38 ans, journalier, né à Paris, dénoncé à Cadix pour « injures, menaces et gestes envers ses supérieurs ».
Un avertissement, placé en tête de la série J4, est de nature à mettre d’emblée un bémol à ma recherche de fiches nominatives des jugements prononcés par les conseils de guerre :
« La quasi totalité des archives des conseils de guerre sont détenues par les archives départementales des villes où ils siégèrent ».
Quand on sait qu’à l’époque le territoire était réparti entre 22 divisions militaires (sans compter ceux de Cadix et de Saragosse) et, donc, autant de conseils de guerre, on peut imaginer l’ampleur de la tâche. L’affaire, sans doute, de plusieurs années de recherche.
Les archives d’île de France (Paris) seraient à inventorier en priorité. En effet, Agathe Coulon, notre condamné de Cadix, venait de cette division militaire. On sait, par des écrits d’époque, dont les chroniques historiques de Victor Hugo (« Choses Vues »), l’existence de familles et de fratries entières de réfractaires à la royauté. Peut-être Agathe Marie Denis Coulon et Nicolas Aubin Coulon avaient-ils un lien étroit de parenté ?
À cette difficulté, liée à la dispersion des archives militaires, il faut ajouter, selon les dires du Commandant Croutte, directeur de cette section des armées de terre aux archives de Vincennes, l’existence dans les combles du fort de milliers de cartons non encore inventoriés, faute de moyens en personnel.
Nicolas-Aubin Coulon, notre inconnu des archives, risque de le rester encore longtemps.
Jean Kergrist
Glomel le 13/02/11
Tel 0681875982

Portrait de Anonyme Henri Pidoux12.02.2011

J'écoute toujours avec plaisir votre émission et cette rubrique en particulier. Mes inconnu(e)s le sont hélas véritablement : dans sa monographie "Artemare aux temps anciens", histoire de mon village natal, Louis Berthelon consacre un chapitre aux "Sarrasins" qui auraient occupé au Xe siècle le plateau dominant le secteur. Leurs camps fortifiés triangulaires étaient selon lui typiquement "égyptiens", en tous cas, j'en ai vu les restes encore récemment et un lieudit se nomme encore aujourd'hui "sous les Carraz", comme je l'ai mentionné en lançant l'article http://fr.wikipedia.org/wiki/Artemare Ces "bandes sarrasines" venues d'Espagne furent délogées manu militari vers 980 ou/et se fixèrent et "se mêlèrent insensiblement aux habitants", [...] "conservèrent leur nom arabe" [...] ou "prirent comme nom de famille leur nom de baptême" ... Malheureusement, j'ai trouvé peu d'autres sources (M. Reinaud par ex.), je lance donc un appel aux lumières des spécialistes ou des amateurs. Cordialement

Portrait de Anonyme nicole Edelman11.02.2011

Elle s'appelle Antoinette Bourdin (Chatillon les Dombes Ain,1831-Sidi Bel Abbès, Algérie, 1894), une femme a-typique du XIXème siècle. fervente spirite, active prosélyte de cette nouvelle religion. Elle se dit médium et communique donc avec des esprits venus d'ailleurs dont elle transmet les discours aux humains de notre planète terre. Grande voyageuse dans tous les sens du terme, elle écrit et publie aussi de nombreux ouvrages diffusant ses idées. Sur des trames romanesques, elle exalte le progrès social qu'elle estime possible par la mise en pratique des principes spirites: compassion, amour, charité et solidarité, éducation, égalité entre hommes et femmes. Très proche par bien des aspects des socialistes, réformateurs sociaux du début du siècle: Saint-Simon et Charles Fourier, elle propose des systèmes économiques alternatifs de coopératives, des partages communautaires autour de crèches, écoles, bibliothèques, dispensaires, dénonçant le rôle néfaste de l'Eglsie, de ses prêtres et de ses couvents. Elle demeure par ailleurs fidèles aux principes premiers du spiritisme diffusés par son créateur Allan Kardec mort en 1869... On peut aussi raconter sa vie dont quelques traces sont laissées dans ses écrits et surtout dans la "Revue spirite"...

Portrait de Anonyme Christine Roux10.02.2011

J’aurais aimé présenter toute une famille inconnue des Lumières, les Roux de Laric, car c’est leur correspondance familiale de 3000 lettres que j’ai découverte et étudiée dans le cadre d’une thèse de doctorat. Mais qui choisir ? Ma préférence est allée à une religieuse scandaleuse, Sabine de Murat de Lestang, douée d’un fort caractère et d’un désir, d’un immense désir de liberté. Sabine a ainsi conclu une lettre par : « le pis aller sera d’obéir » ; et elle a réussi à vivre sans obéir et en liberté.
Elle écrivait autant que saint Augustin, se plaint sa sœur, et pourtant, il ne reste d’elle que quelques missives, tant sa famille a eu à cœur d’effacer les traces du scandale. Mais elle est au centre des échanges familiaux, jusqu’à l’obsession, et sa sœur ne trouve pas de terme assez dur pour qualifier la nonne scandaleuse : peste, diablesse, catin, salope, gouine, qu’il faut entendre au sens de l’époque, celui de femme débauchée.
Qui était cette scandaleuse Sabine ?
Née en 1730, cinquième enfant d‘un président au parlement de Grenoble, elle ne pouvait guère espérer échapper au cloître. Elle est placée à quatre ans chez les Bernardines de Tullins, où elle prononce ses vœux dès l’âge règlementaire.
Elle entre dans la correspondance de sa famille à trente ans, par une des rares lettres qui nous reste, une lettre enjouée, badine, où elle raconte « ses hauts faits » - ses conquêtes amoureuses, dans le style gazé propre au XVIIIe siècle. Et si nous l’écoutions ?
« Ce qui me fait donner la préférence c’est ma peau, il imagine que je ferais une jouissance admirable, il n’en saura jamais rien par expérience, il ne me donne pas la fantaisie d’aimer deux fois vingt quatre heures ; il m’a fait une fois une épigramme très jolie sur ce que l’abbesse me trouva tête à tête avec Mr de la Verne en dedans du parloir, si je puis la trouver je te l’enverrai […]. Mme l’abbesse et la Chabons te font mille compliments, cette dernière prétend m’enlever ma conquête, si elle y réussit tu sens bien qu’il y a de quoi nous brouiller ensemble. »
Toute sa vie, Sabine a cherché et trouvé tous les moyens pour obtenir des permissions de sortie. Elle a si bien réussi qu’en neuf ans (1763-1772), elle en a passé sept dehors. Le motif ? des raison de santé. C’est le seul moyen que trouve aussi sa sœur en littérature, la Suzanne Simonin de Diderot, qui espère vainement une maladie qui l’enverrait en cure thermale. Sabine, la permission accordée, s’en va alors faire un tour aux eaux d’Aix, puis rentre à Grenoble où elle s’installe chez un oncle, ou chez son neveu l’abbé, avec qui elle est en public « d’une indécence qu’on ne peut supporter », dit sa sœur. Elle joue, elle boit, elle fréquente des hommes, écrit sa famille, et éclate de santé : « La nonne ne songe qu’à boire, le vin étant bon, il n’est plus questions des bains d’Aix, elle se porte mieux que nous. Son visage semble la lune en son plein. » La famille a alors bien de mal à « la renvoyer dans sa cage ».

A quarante ans passés, Sabine change de stratégie et comprend qu’elle peut demander l’annulation de ses vœux, sur un motif de droit. Son jeune neveu -qui est aussi son amant – conseiller clerc au parlement, l’y aide.
La démarche de Sabine fait grand bruit, d’autres religieuses se joignent à elles. Leur demande trouve un écho favorable dans une partie de l’opinion publique grenobloise. La relégation des filles au couvent pour maintenir le patrimoine est jugée de plus en plus cruelle. Le parlement se saisit de l’affaire mais opte pour une solution qui concilie la liberté des filles et le maintien du patrimoine : transformer le couvent des bernardines en chapitre de chanoinesses de Malte. Avec les chapitres de chanoinesse, qui permettait une semi-liberté, le siècle des Lumières imaginait timidement le premier statut de la femme célibataire.
Cette transformation s’effectue en 1783. Dans la dernière lettre que nous ayons d’elle, Sabine, en associant liberté et espérance, semble résumer sa vie: « notre ville ne produit aucun événement, celui de me voir chanoinesse me paraît encore éloigné à mon grand regret, je voudrais n’en avoir jamais eu l’espérance, la liberté est une si belle chose que l’entrevoir, et qu’elle échappe, est fort désagréable (20 février 1780) ».

La rencontre avec Sabine provoque l’émotion que suscite toujours la confrontation avec un vécu douloureux et courageux. Si Sabine a réussi à casser par sa conduite les règles sociales, ce fut au prix d’un scandale permanent. Au-delà de son cas individuel, se pose la question des vœux contraints, de la chasteté obligatoire de ces filles sacrifiées, questions dont les philosophes contemporains ne se sont pas emparés. Ils ont beaucoup théorisé sur la liberté en général, peu sur celle des femmes. Seul Diderot a montré combien l’état de religieuse forcée était contre nature. Quant à la question de la femme célibataire, ce n’est qu’un balbutiement.
Au-delà du plaisir que j’ai eu à découvrir, lettre après lettre, un personnage hors du commun, puis à lui rendre la vie (l'édition de ses lettres est de celles de sa soeur est en cours d'impression), j’aime à souligner combien sa destinée aide à la compréhension d’une époque, le siècle des Lumières, et de ses tensions sociales.

Portrait de Anonyme Gildas Salaün06.02.2011

C’est à l’occasion de l’organisation d’un colloque que j’ai fait la connaissance de Philippe Gengembre, grand personnage au destin incroyable, tombé dans l’oubli malgré ses nombreuses inventions qui ont marqué l’histoire des sciences et des techniques.

Né le 22 mars 1764 à Houdain, dans le Nord, Philippe Gengembre est le fils du concierge des Galeries du Roy au Louvre. Durant ses études, il sera l’élève et le protégé de Lavoisier. En 1789, devenu ingénieur spécialiste de la vapeur, il invente et donne son nom à un gaz s’enflammant spontanément au contact de l’air. Plus tard, ce gaz alimentera le premier système d’éclairage public parisien.
Il commence sa carrière publique comme émissaire envoyé aux Etats-Unis en 1791 pour y défendre les intérêts français et l'indépendance de la jeune nation en participant notamment à la fortification de Saint-Louis, et à l'exploitation des mines de fer de Charleston.
Revenu en France, il devient artiste-mécanicien à la Monnaie de Paris, y invente de nouveaux procédés de production et améliore le matériel de frappe. Ses initiatives et son dynamisme lui valent d'être promu dès 1803 Inspecteur Général des Monnaies, c'est-à-dire responsable de toute la production monétaire française. Son "ami le Premier Consul" Bonaparte lui confie alors la création et la rénovation des ateliers monétaires, tant en France, que dans les territoires occupés. Il réforme la production monétaire européenne, rénove et/ou crée des ateliers de frappe dans toute l'Europe napoléonienne en Allemagne à Cassel et Dresde, en Espagne à Madrid, en Italie à Venise, Milan et Bologne, enfin à Utrecht aux Pays-Bas. En 1807, il équipe les ateliers monétaires de nouveaux balanciers (presses monétaires) réalisés avec le bronze des canons pris aux Russes à Austerlitz. Bien après, en 1818, il équipera même l'atelier de Londres, avec le tout premier balancier à vapeur.
Tombé en disgrâce durant la Restauration, il reprend ses activités d'ingénieur et se lance dans les affaires : imprimeur, propriétaire de bains publics, fondeur... En 1826, ce touche à tout revient à ses premières amours en construisant et équipant avec son fils le nouvel atelier monétaire de Nantes, dont il avait, brièvement, été Commissaire du roi dix ans auparavant. Ce projet est pour lui l'occasion de nouvelles innovations techniques, comme la première charpente métallique de France et le premier laminoir à vapeur au monde. Ce bâtiment est depuis devenu le Muséum d'Histoire Naturelle de la ville.
Le développement de la marine à vapeur offre une nouvelle chance à Philippe Gengembre. En 1827, le roi lui confie la création de la manufacture royale de machines à vapeur d'Indret, près de Nantes. Il supervise la construction des ateliers, recrute le personnel, plus de cinq cents ouvriers, et peu après, le premier bateau à vapeur totalement français, "Le Pélican", équipé de chaudières Gengembre, est lancé. Comme directeur de l'Etablissement Royal d'Indret, Philippe Gengembre, assure la construction de quatorze navires, dont plusieurs participeront à la conquête de l’Algérie. L'actuelle usine DCNS d'Indret, qui produit toujours les systèmes de propulsion des navires militaires français, est l'héritière de la création de Philippe Gengembre.
Considéré comme « le meilleur mécanicien de France » et ayant tenu ses engagements avec l'Etat, il est fait chevalier de la Légion d'Honneur le 10 mai 1835. Il meurt en poste le 19 janvier 1838. Protestant, il est inhumé au cimetière Miséricorde de Nantes. Ses ouvriers se cotisent pour lui élever un monument funéraire surmonté de son buste en bronze et d’une plaque portant l’inscription : « Philippe Gengembre (1764-1838), Inspecteur Général des Monnaies sous l'Empire, fondateur et directeur de l'Etablissement Royal d'Indret ». Une association de numismates a sorti ce grand personnage de l’ombre et obtenu que sa tombe, en très mauvais état, soit bientôt restaurée.

Portrait de Anonyme Bertrand Rouziès-Léonardi04.02.2011

FONDS GERMAINE DE NARROS, BIBLIOTHEQUE DE L’INSTITUT DE FRANCE.

GUSTAVE PIMIENTA est né à Paris en 1888 d’une mère juive alsacienne et d’un père espagnol venu de l’Oranais. Les sinuosités de la généalogie l’apparentent peut-être à l’éphémère gouverneur de la Nouvelle-Grenade en 1782, Don Juan de Torrezal Días de Pimienta, un flibustier repenti. C’est en flibustier que le jeune Gustave aborde la scolarité. Regimbant à l’idée d’être façonné, il met un point d’honneur à façonner lui-même les physionomies. Son regard dévore le monde. Il entre en sculpture à l’âge de huit ans, comme on se met à table. Son insatiable curiosité le conduit à hanter sous tout prétexte la bibliothèque de son oncle, un riche amateur d’art qui régale les impressionnistes. Renvoyé du Lycée Carnot, Pimienta se grandit par les livres pour l’esprit et, pour la manière, par la fréquentation assidue du Musée du Louvre, surtout des collections égyptiennes et grecques. Son style classique-contemporain y consolide ses assises.
Après un bref séjour à quatorze ans à l’Académie Julian, dans la classe de Raoul Verdet, il entre à l’École des Beaux-Arts. Louis-Ernest Barrias le distingue et le pousse à monter en loge pour le Concours de Rome. Peu soucieux de se construire une respectabilité momifiante, Pimienta saborde exprès sa contribution. Les titres de gloire ne lui sont rien. Il veut seulement être vu. Dans ce dessein, il expose au Salon des Artistes Français de 1905, puis au Salon d’Automne 1906, où sa "Tête de vieillard" et sa "Marchande au panier", entre autres, font sensation par la vigueur flamboyante du trait. À 18 ans, il accède au Sociétariat, aidant au placement des œuvres, et se lie avec Georges Braque, Henri Matisse et Marie Laurencin. Le sculpteur Raymond Duchamp-Villon tombe amoureux d’un petit nu de femme assise qu’il compare à un Phidias et qu’il vient mouler pour l’exemple. Une version en bronze est montrée au Salon d’Automne 1909, ainsi qu’un premier autoportrait impressionnant de maîtrise et de profondeur. C’est à cette époque qu’une amitié féconde se noue entre Pimienta et Edmond Pottier, conservateur des Antiquités orientales du Musée du Louvre. Autre amitié, tout aussi féconde, celle qui l’unit au docteur Louis Brocq, médecin à l’hôpital Saint-Louis. Brocq ne se contente pas d’acheter des sculptures à Pimienta, il lui permet aussi de visiter plus à fond les corridors de l’anatomie humaine en lui ouvrant les portes de son hôpital.
Aux influences égyptienne et grecque, Pimienta ajoute bientôt la gothique. Il demande en effet à être affecté à Chartres pour son service militaire. C’est en compagnie de Henri Matisse et d’Albert Marquet, président de la section « Sculpture » du Salon, qu’il se familiarise avec l’hiératisme symbolique des sculpteurs anonymes de la foi. L’avant-guerre est une période faste pour Pimienta, qui évolue sans déparer au milieu des grands caciques, déjà classiques, de la modernité expérimentale, René Piot, Édouard Vuillard, Paul Signac, Georges Rouault ou encore Pierre Bonnard.
Vient la guerre. La Grande Guerre ne fut point grande mais les hommes qui la firent le furent parfois. Pimienta est de ceux-là. Entre autres hauts faits, signalons son initiative de protéger de balles de coton réquisitionnées le porche et la façade de la collégiale Saint-Thiébaut de Thann. Il renouvelait par là le geste de Michel-Ange vis-à-vis du campanile de San-Miniato, lors du siège de Florence par les Impériaux en 1529. Pimienta se fit verser dans l’aviation en 1917. En août 1918, un accident en vol le blesse à la main gauche. La gangrène s’en mêle et il doit être amputé de quatre doigts. Comme il n’est pas dans sa nature de céder au découragement, il entreprend de se rééduquer, le pouce restant assumant à lui tout seul la charge du modelage, et dès 1919, il peut exposer au Salon de la Nationale un buste de sa "Mère". Dans le même temps, il impose à son corps un exercice quotidien. Les frères Fratellini, amis de longue date, lui apprennent le saut périlleux. Le talent figuratif de Pimienta, parvenu à son plein développement, continue de trouver son public, en dépit de l’esbroufe iconoclaste des surréalistes. Son buste "Mlle Zina" est l’œuvre la plus remarquée du Salon de 1920.
La fibre artistique n’est pas la seule à vibrer chez ce touche-à-tout qui aime à dire que « l’art est unique dans sa diversité ». Sa fibre scientifique, titillée par les techniques anciennes de polychromie, ne demande qu’à s’éveiller. Il suffit d’une rencontre pour les faire entrer toutes deux en résonance, comme une harpe éolienne harmonise des vents contraires. L’homme providentiel est le mathématicien et physicien Charles Henry, déchiffreur des carnets de Léonard de Vinci, directeur du laboratoire de Physiologie des Sensations à la Sorbonne. Le physicien et le sculpteur s’entendent sur l’essentiel : « Il n’y a ni science ni art, mais une seule et même chose : la vie. » Henry installe Pimienta à la Sorbonne, dans un atelier aménagé sous son laboratoire. Avec la complicité de l’artiste, il reprend ses travaux sur la peinture à l’encaustique et en retrouve la formule. La passion de Pimienta pour les sciences ne se démentira pas et culminera dans sa contribution, à la fin des années 1930, à la découverte par le chimiste Jacques Tréfouël d’un agent antibactérien très efficace, le sulfamide.
Les années 1920 et 1930 sont des années de production intense, entrecoupée de voyages. Outre la France, celle des musées et des cathédrales, il parcourt l’Afrique du Nord, l’Espagne, la Hollande et l’Italie, flanqué, pour cette dernière, de son ami et admirateur Aristide Maillol. Les chefs-d’œuvre s’enchaînent : un buste de lui-même (1926), dont le modelé puissant et précis rappelle la statuaire romaine, la svelte "Rébecca", au Salon d’Automne 1930, la charnelle "Danseuse gitane", dans ses versions desnuda (1933) et vestida (1935), le fervent "Orphée" (1939), commande de l’État. Pimienta vit mal de son art, sautant d’un atelier à l’autre, mais déploie une activité fébrile sur plusieurs fronts. En 1934, il publie chez Floury ses premiers écrits : "Réflexions sur l’Art", dans une prose à l’eau-forte, ramassée et mordante. En 1939, il lance une revue éclectique et impertinente : "La Tradition Vivante". Malgré ses prises de position férocement antihitlériennes, ses origines juives par sa mère et son mariage avec Rosa Lipschutz, le modèle de "Rébecca", Pimienta n’est pas inquiété sous l’Occupation.
Sur les plans spirituel et matériel, un glissement décisif s’opère dans la deuxième moitié des années 1940. Pimienta s’associe à la restauration par Dom Paul Grammont de la présence bénédictine à l’abbaye du Bec-Hellouin. Le Père abbé et le sculpteur entretiendront une correspondance exaltée, mêlant art et mysticisme. Même diminué physiquement, après une chute dans son atelier du quai Saint-Michel en 1948, Pimienta veillera à venir régulièrement au Bec saluer ses amis moines, dont le futur Prieur du Mont-Saint-Michel, le Père Bruno de Senneville, et surveiller les activités de l’atelier de céramique. À partir de 1947, peut-être pour se mettre en conformité avec la règle bénédictine qui impose aux moines de ne pas signer leurs œuvres, il se retire peu à peu des circuits mondains et officiels de l’art et se place sous la protection d’un richissime mécène espagnol, qui posera pour lui, la Marquise Germaine de Narros. Sa quête désintéressée du « galbe éternel » se partage dès lors entre le palais Narros, à Zarauz, dans le Guipúzcoa, et son atelier de Chênehutte-les-Tuffeaux, sur les bords de la Loire, près de Saumur.
Le mécénat exclusif de la Marquise ne stérilise pas le génie de Pimienta. Il lui donne au contraire une acuité nouvelle, presque une virginité, qui se caractérise par la recherche plus systématique d’une pureté de ligne à la surface des visages d’enfants, où l’âme court toute nue. Au sérieux intériorisé et un brin boudeur de "Jenny" (1945) succède l’émerveillement céleste de "Michèle" (1949), de "Begoñita" (1952) et de la "Jeune Aragonaise" (1962). Quand le Credo du Beau exprimé par l’enfance ne le captive pas, Pimienta cherche à saisir l’aridité contemplative de la mystique dans un drapé-monolithe sévère ("Sainte-Thérèse", 1952) ou l’empoignade, terre contre ciel, du Voleur de feu et de l’aigle olympien ("Prométhée", 1962). L’écriture l’occupe toujours autant. C’est par là qu’il continue d’effectuer des sauts périlleux, réfractaire aux courants esthétiques à la mode ("L’Art", 1949 ; "Un dernier mot sur l’art", 1958 ; "Évidences", 1965). Il s’astreint à des exercices poétiques quotidiens. La rime est de rigueur, car elle est l’échelle de Jacob du sens caché des choses.
Gustave Pimienta meurt en 1982. Il aura sculpté jusqu’en 1970. La dernière œuvre de cet auguste vieillard que l’on vient consulter comme un oracle est une tête d’enfant ("Le Petit Chinois") qui vous regarde droit dans les yeux, à la façon du Scribe accroupi du Louvre, pour un ultime examen de conscience. Peut-être est-ce là le vrai visage du Juge suprême, à la fin des fins ?

Portrait de Anonyme Darriulat29.01.2011

François Reichelt est un sombre inconnu jusqu'à son dernier jour. C'est en passant de vie à trépas qu'il passe en même temps à la postérité. Au petit matin du dimanche 4 février 1912, devant une trentaine de personnes dont les cameramen du Pathé Journal, il saute du premier étage de la Tour Eiffel avec un parachute de sa fabrication et s'écrase sur le sol du Champ-de-Mars.
Quand je commence à m'intéresser au malheureux parachutiste, il ne reste du disparu que les images de ses derniers instants conservées sur la pellicule du Pathé Journal. Le nom ''Reichelt'' sonne allemand. Je consulte à tout hasard le bottin des naturalisés aux Archives nationales et voici que son nom apparaît. L'inconnu se dévoile un peu : il choisit d'abandonner la nationalité autrichienne en 1911 pour devenir français. Avec un peu de chance un dossier de naturalisation doit être conservé. C'est le cas. Je découvre la situation familiale et sociale de François Reichelt. Dans le dossier de naturalisation, il est fait mention d'un notaire ; c'est une nouvelle piste. Je trouve alors dans le fonds notarial un inventaire après décès ainsi que le testament de Reichelt rédigé la veille du drame.
Grâce à ces archives et quelques autres, j'ai tenté de retracer les grandes lignes de la vie du disparu, retrouver une part de son intimité, pénétrer dans le petit milieu parisien dans lequel il évolue et cerner les raisons pour lesquelles il saute du premier étage de la Tour Eiffel avec un parachute qui ne fonctionne pas.
J'ai découvert un homme qui, loin d'être fou, a les pieds sur terre. Immigré, arrivé en 1900 à Paris sans fortune ni connaissance, il parvient à monter une affaire de tailleur pour dames dans le quartier de l'Opéra. Monsieur Reichelt se fait tout seul et en tire à la fois quelque orgueil et une solide confiance en lui. C'est sa soif de reconnaissance dans son pays d'adoption en même temps que le contexte, la fièvre des premiers aéroplanes, qui expliquent la folle expérience de la Tour Eiffel.
J'ai raconté l'histoire de cet inconnu qui perd la vie pour trouver la célébrité dans Un Tailleur pour dames au temps des aéroplanes qui vient d'être publié chez Edilivre.
David Darriulat

Portrait de papillon papillon28.01.2011

j'ai découvert à Turin , il ya quelques années, l'autobiographie d'un Provençale ( née à Bonnieux an XII, octobre 1803) partie au Piémont er décédée à Turin en février 1871 Aucune bibliothèque publique française ne conserve."Emancipation de la femme" ( Arnaldi editore, Turin, 1853) Oubliée depuis 157 ans cette autobiographie vient d'être rééditée ( fac-similé à partir d'un exemplaire conservé à la Biblioteca storica delle Provincia de Turin.) Le second volume ( la dramatique aventure italienne de l'héroïne) vient de paraître en décembre 2010, edit wallada, 776 pages. On peut consulter sur mon site www.mauricemauviel.eu les préfaces que j'ai écrites pour les deux volumes dans lesquelles je narre cette découverte et je donne des informations biographiques sur l'auteur.

Portrait de Anonyme Guillaume Gaudin23.01.2011

Juan Díez de la Calle (1598-1662) est un second rôle du Madrid baroque que l’on pourrait subrepticement croiser au détour d’une page d’un roman de cap et d’épée d'Arturo Pérez Reverte. Je lui ai redonné vie dans ma thèse de doctorat (2010). Commis du Conseil des Indes (cour suprême de Justice et institution gouvernementale pour l’Amérique espagnole et les Philippines), il rédigea et publia des listes des employés civils et ecclésiastiques du roi d’Espagne aux « Indes occidentales ». Outre ces publications (à très faible tirages), on trouve à la Bibliothèque Nationale de Madrid plusieurs liasses contenant brouillons et documents préparatoires. Ce corpus documentaire pose la question suivante : comment, depuis Madrid, sans avoir jamais mis les pieds en Amérique, un officier intermédiaire, un gratte-papier, prend-il connaissance et se représente-t-il les territoires à administrer ?
Le personnage de Juan Díez de la Calle (1598-1662) a de quoi surprendre. Alors que la figure du "letrado" s’impose dans le paysage historiographique de l’élite hispanique moderne, ce simple commis réussit à s’immiscer dans le petit monde des experts des Indes occidentales. Tout d’abord, la biographie d’un tel personnage, nous conduit à rendre compte de cette petite bourgeoisie castillane qui peuple les officines de l’administration royale en essor. Ainsi, la destinée individuelle de Juan Díez de la Calle s’enracine parfaitement dans le contexte social de l’Espagne du Siècle d’Or. Cependant, elle relève par d’autres aspects de « l’exceptionnel normal » sans aller jusqu’aux « situations-limites de crise » de la micro-storia. Sans appuis importants, sans richesses ni noblesse clairement établie, sans diplôme, le commis était voué à se fondre dans la masse du personnel subalterne des conseils madrilènes.
C’était sans compter l’imbrication entre politique et société et la configuration planétaire de la Monarchie hispanique. À l’instar d’autres espaces politiques à l’époque moderne, l’empire ibérique repose sur des réseaux de loyauté monarchique en partie fondés sur le clientélisme. Des personnages intermédiaires jouent alors le rôle de courroie de transmission entre les hautes autorités centralisées et les représentants locaux. Pour maintenir les liens de pouvoir entre les territoires éloignés, il existe une relation transatlantique de permanente interaction et d’échange. L’univers social et l’œuvre de Díez de la Calle s’intègrent dans cette collaboration transatlantique des élites administratives qui transparaît dans sa correspondance (une dizaine de lettres).
Ensuite, l’œuvre de Díez de la Calle, les Noticias Sacras y Reales (Madrid, 1645-1660) nous ouvre la porte des pratiques du Conseil des Indes. Avec le commis, nous n’entrons pas par le splendide frontispice baroque de la Política Indiana de l’illustre Juan Solórzano Pereira. Ses ouvrages sont le reflet des modes d’acquisition de l’information au cœur du Conseil des Indes, dans les secrétariats ; non pas là où sont décidées les grandes orientations ou sont tranchés les litiges, mais bien où l’on reçoit, prépare et élabore le matériau qui était soumis en dernier ressort aux conseillers. Díez de la Calle élabore une géographie de l’administrateur : elle est imprégnée de ses préoccupations quotidiennes pour les salaires, le prix des offices vénaux ou les limites administratives et politiques des circonscriptions. Les préoccupations ne sont pas purement « bureaucratiques » puisque le commis se révèle soucieux de fournir une représentation de la configuration géographique des Indes occidentales en donnant les distances, la démographie, l’économie, etc. La précision et l’exhaustivité de ses renseignements s’avèrent aléatoires : cela est dû, d’une part, aux sources incomplètes du commis ou peu actualisées et, d’autre part, à sa négligence qui s’accommode d’oublis ou d’erreurs de copiage. Une tradition médiévale bien ancrée dédramatise le vide : Díez de la Calle invite même son lecteur à compléter les blancs et à lui communiquer les informations le cas échéant.
Par ailleurs, un jeu de miroir s’applique à propos de la représentation. En effet, le roi et ses ministres madrilènes devaient se représenter l’espace-distant dont ils avaient la charge. Cette représentation est une construction sociale, culturelle et politique et tend à faire exister un espace réel en tant que tel : les Indes occidentales et l’empire ibérique. Dans notre cas, Juan Díez de la Calle n’a jamais foulé le sol américain, encore moins le philippin, pourtant il fournit une description détaillée de ces territoires.
La portée de l’œuvre de Díez de la Calle fut limitée à un petit cercle d’individus au Conseil des Indes et aux Indes occidentales. La forme défectueuse de ces pense-bêtes et le contenu parfois trop technique plaça le Memorial y Noticias Sacras (1646), principal ouvrage du commis, loin des grandes productions royales réalisées par les chroniqueurs officiels. Pourtant, Díez de la Calle avait fait l’effort d’actualiser, de compléter et de systématiser cette synthèse en lui donnant une coloration administrative : les principales ressources, les distances (pas toujours précises) entre les villes étaient disponibles, les limites juridictionnelles grossièrement circonscrites.
Enfin, toutes ces questions s’inscrivent dans un contexte politique et idéologique clairement défini qui conditionne profondément les modes de représentations. À ce titre, Juan Díez de la Calle nous permet d’accéder à « l’univers mental » qui prévaut au sein de son institution et plus largement chez les fidèles serviteurs de la Monarchie catholique. Répétons-le, le commis n’est pas un érudit, ni un savant capable de proposer de nouveaux modèles idéologiques. À l’instar des auteurs ibériques, il se fait le thuriféraire de la Monarchie hispano-catholique et diffuse (parfois naïvement) un discours providentialiste et impérialiste. Son discours devient inédit lorsqu’il affirme que les Indes occidentales constituent la pièce maîtresse de l’idéologie et du plan divin échafaudé en faveur de la Monarchie. Ses tâches quotidiennes qui le mettent en contact avec des hommes des Philippines, du Chili ou des périlleuses frontières septentrionales de la Nouvelle Espagne alimentent ses convictions, tout comme les récits de miracles et de prodiges qu’il reçoit. Dans un contexte international très difficile, les possessions américaines apparaissent comme un espace relativement bien maîtrisé où règne encore la pax hispanica.

Portrait de Anonyme dominique Rolland22.01.2011

Mon inconnue- c'est une femme- je ne l'ai pas rencontrée dans les archives, enfin pas tout de suite. J'en entendis parler presque par hasard, à l'épicerie-restaurant des Gontran, dans le camp de rapatriés d'Indochine de Sainte Livrade sur Lot. Comme nous devisions de nos origines, une dame d'un certain âge, épouse d’un ancien du camp, me dit "Non, moi, je ne suis pas eurasienne, enfin si, peut-être…dans ma famille, on disait autrefois qu’on aurait eu une ancêtre tonkinoise, ramenée à l'île de Groix par un marin de la Compagnie des Indes". La Tonkinoise de l'île de Groix, ça sentait le roman d'aventure! J’ai fait appel à une archiviste bretonne car j'avais un indice: la dame m’avait dit que la Tonkinoise aurait été enterrée à Groix, mais pas avec son mari, car la famille n’avait pas voulu de cette étrangère dans le caveau. Mon archiviste revint cependant vers moi bredouille: aucun nom vietnamien, ni même asiatique, dans les registres de décès de Groix .Cela continuait de m’intriguer. Je m’intéressais donc à l’histoire de l’île, et le nom d’une des familles dominantes, Barisy, m’arracha le « bon sang, mais c’est bien sûr » de tout bon détective de polar. Barizy, ce nom m’est très familier associé au prénom de Laurent-Estiennet. Je l’ai croisé à plusieurs reprises dans mes recherches sur l’Indochine. En effet, Laurent Estiennet Barisy, a fait partie de ce groupe d’officiers de la Compagnie des Indes et de leurs compagnons d’aventure qui furent mandarins français à la cour d’Annam. L’histoire est connue : à l’instigation de l’évêque d’Adran, ils aidèrent Nguyen Anh, futur empereur Gia Long, à retrouver son trône à Hué, dont il avait été chassé par la révolte des frères Tay Son. Plusieurs de ces français restèrent ensuite au service de l’empereur, certains demeurés célèbres, Jean Baptiste Chaigneau et Philippe Vannier, entre autres. Ils épousèrent des annamites, eurent des enfants, les premiers métis franco-indochinois connus. Laurent Estiennet Barisy est mort très tôt vers 1802 ou 1803. laissant une fille, Hélène, qui fut confiée à Chaigneau, lequel l’épousa, quand elle eut dix ans bien qu’il eut trente de plus de plus qu’elle et qu’il fut son père adoptif. A la mort de Gia Long, son successeur Ming Mang n’eut pas pour les français la même sympathie, et les deux survivants-Philippe Vannier et Jean Baptiste Chaigneau de l’épopée première, rentrèrent en Bretagne avec leurs familles après trente ans passées à Hué. La réadaptation fut difficile : les deux hommes âgés n’avaient plus de famille ni de relations, les ainés de leurs enfants parlaient à peine Français et ne savaient rien de la France. Philippe Vannier et Jean Baptiste Chaigneau moururent à peu d’années d’intervalle. Leurs épouses leur survécurent. Hélène Barisy tenta à Groix de faire valoir ses droits sur l’héritage paternel. Elle obtint finalement une ferme, qu’elle revendit, et finit ses jours à Lorient.
C’était elle, la Tonkinoise de l’île de Groix. Silhouette singulière que l’on croisait parfois à Port Tudy, ou cours de la Bove, où elle résidait à Lorient. Elle mourut en 1853 et fut enterrée non pas à Groix, mais au cimetière du Carnel. On ne sait guère plus, sinon ce que disent des actes d’état civil, les enfants qu’elle eut, dont deux seuls survécurent. De ce destin exceptionnel, il ne reste rien qu’une légende déformée, celle d’une annamite ramenée par un marin. Ce qu’elle pensait, la façon dont elle vivait sa double culture et son exil, nous n’en saurons rien. Nous ne pouvons qu’imaginer sa nostalgie, sa solitude, son chagrin quand elle regardait au loin disparaître les grands voiliers qui repartaient vers l’Orient.

Portrait de Anonyme Paul15.01.2011

Chiang Fang-liang / Faïna Ipatievna Vakhreva, l’épouse russe du président Chiang Ching-kuo.http://en.wikipedia.org/wiki/Chiang_Fang-liang

Portrait de Anonyme Alexis Sempé22.12.2010

Gaston Revel (1915-2001): un militant communiste en Algérie

Le texte qui va suivre est un résumé d'une maîtrise soutenue à Toulouse II en 2002.
Gaston Revel a plusieurs particularités. Tout d'abord cet homme a été élu au conseil municipal de Bougie dans le second collège (réservé aux musulmans). De plus, Gaston Revel a laissé un fond d'archives très important et varié à sa famille qui me l' a confié: des lettres privées comme officielles, des journaux, des carnets, des tracts, des affiches, des photographies.

Originaire du Minervois dans l'Aude, Gaston Revel naît le 20 février 1915 dans un milieu paysan. Ayant des résultats scolaires encourageants, il est poussé par ses instituteurs et ses parents à continuer ses études. Il devient instituteur en 1933. Il entre pour la première fois en contact avec l'Algérie en 1936 puisqu'il continue pendant un an sa formation d'enseignant à la section spéciale de Bouzaréah à Alger. De 1937 à 1940, il se retrouve sous les drapeaux en effectuant dans un premier temps son services militaire à Paris puis il est soldat sur le front durant la "drôle de guerre" jusqu'à sa démobilisation le 26 juillet 1940. Les deux années suivantes, il occupe enfin un poste d'instituteur à Aïn Tabia dans le Nord Constantinois en pleine campagne algérienne. Il découvre là-bas, comme d'autres instituteurs en Algérie, la misère. Pour lui qui croyait à la mission civilisatrice de la France, c'est un véritable choc. Dans un témoignage écrit en 1977, il fait ce constat: "Ce contact direct avec la réalité coloniale a sans doute accéléré ma prise de conscience, mon futur et proche engagement politique et syndical qui va intervenir à Bougie". A Partir du débarquement anglo-américain de novembre 1942, il est à nouveau mobilisé jusqu'en 1945.
Au niveau politique, Gaston Revel, comme beaucoup d'autres Français, ne s'engage au PC qu'en 1945. Jusque là, il était plutôt sympathisant SFIO.
C'est surtout au cours de la période 1945-1955 qu'il va devenir un militant communiste et syndicaliste très actif. Même s'il reste un militant de base, il n'a pas pour autant un parcours classique. En 1945, il obtient un poste d'instituteur à Bougie (30000 habitants à cette époque), ville portuaire, capitale de la Petite Kabylie.
Au cours de ses années de militantisme, Mr Revel devient un homme populaire et respecté par une grande partie des habitants en particulier par les musulmans. C'est ainsi qu'il devient un de leur représentant au conseil municipal en 1953 sur une liste composée de l'UDMA (parti de Abbas), du PCA (parti communiste algérien) et d'indépendants progressistes. Ce fait unique à cette époque dans une ville de cette dimension ne doit rien au hasard. Il est le résultat d'un investissement quotidien d'un homme de conviction à qui la plupart des musulmans font confiance. Comment un homme qui arrive de son Minervois natal a-t-il pu susciter tant d'intérêt chez eux? Pour résumer, il faut dire que ce dernier est très présent dans l'espace public de la cité bougiote que ce soit en tant que militant ou instituteur. Son engagement aux côtés du PCA et de la CGT l'amène à condamner le colonialisme. Ainsi il côtoie aussi bien des Européens que des musulmans. Il faut aussi mentionner son investissement dans le journalisme militant au côté d'Alger républicain, journal extêmement proche des communistes(dirigé par Henri Alleg qui a connu Revel)et qui joue un rôle non négligeable dans la dénonciation du système colonial ainsi que dans le rapprochement des tendances nationalistes (du côté musulman). Il a rédigé de nombreux articles.
Le 4 otobre 1955, moins d'un an après la Toussaint rouge, Gaston Revel est expulsé du territoire algérien par l'administration française. Il revient à Bougie après l'indépendance en 1962 avant de quitter définitivement l'Algérie en 1965. Aujourd'hui encore, d'après quelques témoignages, cet inconnu des archives resterait dans la mémoire de nombreux bougiotes jeunes et plus vieux comme "l'instituteur français".

Alexis Sempé, professeur d'histoire et géographie au lycée François Mitterrand de Moissac

Portrait de Anonyme Remi VENTURE17.12.2010

J'ai soutenu l'an dernier une thèse au carrefour de plusieurs disciplines; histoire, musicologie, sociologie. Ayant pour titre "De la tradition au folklore: pratique et image du tambourin en Provence de 1864 à la fin du XXe s.",elle étudie l'évolution qui a fait d'un instrument populaire jadis pratiqué l'Europe entière - le couple flûte à une main tambour - l'une des images identitaires de la Provence.
J'ai pu y identifier un facteur d'instrument, compositeur et virtuose marseillais du XVIIIe s., jusque-là connu par son seul nom de famille: Arnaud. La tâche pour identifier ce personnage était malaisée, car un tel patronyme est très répandu en Provence...
François Arnaud - ainsi s'appelait-il...- est né vers 1733. Il se marie à Marseille le 16 octobre 1753 étant déjà maître tourneur, nom qui regroupait alors tout artisan tournant le bois. Sa boutique était rue de Rome, et il faisait paraître des publicités stipulant que «Les sieurs Arnaud père et fils (...) ont des instruments si doux qu’ils sont propres à être joués dans une chambre de malade. Ils montrent également à jouer de ces instruments et font eux-mêmes des flûtets et des tambourins... » .
L’un des faits les plus connus concernant Arnaud est sa participation à la réception à Marseille du Comte de Provence – futur Louis XVIII –, le 2 juillet 1777. Cet événement est relaté dans L’Almanach historique de Marseille en 1778: «36 tambourinaires, ayant à leur tête le sieur Arnaud, annoncèrent la fête et se portèrent en avant sur la route d’Aix… ». Parmi les partitions attribuées à Arnaud, on trouve la pièce qu'il composa pour ce jour, la "Marche du Prince",datée du 2 juillet 1777. François Arnaud est mort le 24 pluviôse an III âgé de 62 ans. Signe d’une bonne réussite sociale, il est qualifié du titre de Propriétaire. L’absence de mention indiquant sa profession prouve qu’il aurait été impossible de l’identifier sans d’autres indices.
L'image touristique du tambourinaire en fait aujourd'hui un berger. Un gardian. Un paysan. François Arnaud prouve que jadis, dans cette Provence des Lumières si urbanisée, les tambourinaires étaient plutôt des citadins jouant une musique écrite et inflencée par la mode.
C'est la raison pour laquelle son cas est si caractéristique.

Portrait de Anonyme Jeanne de Gérin- Ricard03.12.2010

Je tente depuis quelques temps de sortir de l’oubli un caricaturiste marseillais qui signait : S’Tick.
Marseille a donné de grands artistes dans ce domaine comme Honoré Daumier, Albert Dubout Eux, sont « monté à Paris » . S’Tick, lui, est resté à Marseille ce qui a nuit à la célébrité qu’il aurait mérité.
J’ai rassemblé plus de 100 de ses dessins pour montrer d’abord son talent artistique, son coup de crayon très sûr et aussi la richesse de son humour. Les dessins choisis portent sur les années 1945- 1950.
Dans le domaine de la politique intérieure, il illustre les affres des débuts de la IV° République, la mal aimée. On rencontre sous son crayon Vincent Auriol, le Président, l’inoxydable Edouard Herriot, Paul Ramadier, Robert Schuman, Charles de Gaule ainsi que Georges Bidault, Maurice Thorez et bien d’autres encore. Ces personnages permettent de mettre en scène les grands problèmes du moment : l’instabilité politique, l’épuration, les règlements de compte, les procès politiques, les scandales, les restrictions alimentaires, l’inflation…
En politique extérieure, il croque des personnages tels que Staline, Truman, Bevin qui dépensent un forte énergie aboutissant à la mise en place des deux blocs. Mais il décrit aussi le conflit palestinien avec Ben Gourion, l’Albanie avec le général Markos, la dérive de l’Exodus, la décolonisation, la division de la Chine…
Aujourd’hui où la caricature revient en force, c’est le moment de faire une place à cet artiste méconnu.

Portrait de Anonyme Cosnier Colette25.11.2010

Colette Cosnier 25/11/2010
Mon inconnu est une inconnue. Rien d’étonnant à cela, je fais des recherches sur les femmes, de préférence méconnues, inconnues, oubliées et j’ai publié trois biographies. Isabelle Destriché, je l’ai découverte en préparant un de mes derniers livres Parcours de femmes au Mans (Apogée, 2009). Ce qui a d’abord retenu mon attention c’est le récit qu’elle a fait de l’invasion prussienne dans la Sarthe pendant la guerre de 1870 (et ceci, tout simplement parce que mon arrière-grand-père, un paysan sarthois, avait participé à cette guerre et que je ne savais rien de ce qu’il avait vécu ! )
Isabelle Destriché, donc, est née le 12 juin 1823 à Saint-Christophe-sur-le Nais (Indre et Loire) et elle est morte à Courdemanche (Sarthe) en 1910. Inconnue et oubliée, elle l’est : ses nombreux livres ne figurent pas dans les archives et bibliothèques locales, je ne les ai trouvés qu’à la BNF, et les informations sur sa vie sont très succintes. Est-elle méconnue ? tout dépend de ce que l’on cherche : sur le plan littéraire ses romans sont médiocres, mais ils apportent des éléments intéressants pour l’histoire locale et l’histoire des femmes. Elle est peut-être institutrice (je n’en sais rien, mais son mari était délégué cantonal de l’instruction primaire pour les communes de Savigné et Dissé-sous-Le Lude), épouse d’un notable, elle s’occupe d’œuvres charitables, et s’intéresse à l’économie rurale et à la vulgarisation de nouvelles méthodes agricoles.
Elle a aussi contribué à sauver de l’oubli des vieilles coutumes du Maine en présentant dans Le Magasin pittoresque de 1852, des métiers artisanaux comme l’étameur, le cirier, le sabotier, et elle a collaboré à la Revue des traditions populaires dès 1886. Elle y fait figure de pionnière en tant que femme : on notera d’ailleurs que si on écrit Paul Sébillot, on n’indique jamais le prénom d’Isabelle Destriché, elle est Madame Destriché, parfois même « Mme Veuve Destriché » Ce qu’elle explore ainsi est un tout petit territoire du Maine qui penche du côté de la Touraine, un pays de vignes, peuplé de bons vivants. Elle recueille donc des proverbes météorologiques, des remèdes de bonne femme, des coutumes de noces (danses, cadeaux aux mariés etc).
Mais voir en elle une folkloriste tournée vers le passé serait mal connaître cette femme qui porte ses efforts d’éducatrice vers le milieu rural, persuadée que « le développement de l’école laïque est une des conditions de la prospérité de notre pays. » Elle publie des brochures, des articles de vulgarisation sur La question agricole, L’instruction agricole, La fraternité agricole, L’assistance publique dans les campagnes, etc, dans un article sur Les écoliers américains paru en 1908 dans le Bulletin des sciences économiques et sociales du Comité des travaux historiques, elle admire l’énergie dont fait preuve la jeunesse des États-Unis pour se créer des positions indépendantes sans recourir à la protection d’un bienfaiteur et sans aide de l’État : et de citer les jeunes filles du Vermont qui pendant leurs vacances travaillent dans des hôtels, les jeunes gens de Chicago qui étaient gardiens ou « conducteurs de pousse-pousse » lors de l’exposition universelle de 1893 !
Si elle n’assista pas à cette exposition (rien ne permet de l’affirmer…) elle y fut néanmoins présente par livre interposé puisque ses Dimanches de la mère Taboureau y figurèrent parmi des livres de femmes. Dans sa préface, elle déclarait : « je suis une pauvre vieille femme de campagne bien ignorante des choses du monde » et elle annonçait qu’elle voulait raconter les petits événements passant sous ses yeux. Même constat dans Ces bons Messieurs du 16 mai : la mère Taboureau, qui est le porte-parole de l’écrivaine, est présentée comme « une femme de conviction inébranlable pour le progrès [qui] avec un entier dévouement apporte la lumière où nous voudrions laisser les ténèbres ». Mme Destriché s’exprime parfois dans un style savoureux comme dans cette réflexion sur le suffrage universel : « celui qui porta la blouse a autant de jugement que celui qui porte un habit, l’esprit n’est pas dans la doublure du patelot ». La première partie de son Journal d’une paysanne (c’est un faux journal qu’elle attribue à une villageoise) intitulée L’Invasion présente un intérêt local dans la mesure où il s’agit d’un récit racontant la guerre de 1870 dans la région de Château-du-Loir : on commente les nouvelles et on apprend avec joie la proclamation de la République, on suit la progression de l’ennemi dans la vallée du Loir, on voit passer des réfugiés, on entend le canon, etc. C’est la guerre des petites gens, une suite de tableaux qui fait penser à l’invasion de 1815 vue par Erckmann-Chatrian, mais qui est solidement ancrée dans la réalité sociale que connaît bien Isabelle Destriché.
Elle était libre-penseuse et prononça plusieurs discours aux assemblées de la Libre-Pensée de Château-du-Loir. Animée d’une profonde conviction républicaine, elle était aussi pacifiste, s’écriant : « de quelque patrie que l’on soit, la chair déchirée par le boulet souffre les mêmes douleurs ; la même herbe croîtra sur les deux fosses, du Prussien et du Français. » Lors de ses obsèques le 3 mars 1910, les orateurs rendirent hommage à cette femme « ardemment donnée à l’œuvre d’émancipation des esprits. » On comprendra pourquoi je voudrais qu'elle ne reste pas inconnue !
Colette Cosnier

Portrait de Anonyme Jean-Pierre YVEN23.11.2010

C'est en classant les archives communales de la ville de Guingamp, en 1998, que j'ai pu suivre, au jour le jour, cette "guerre des tripières" qui s'est déchaînée, presque parallèlement à la Grande Guerre, de 1916 à 1919.
Le décor de cette bataille : l'abattoir municipal de Guingamp, inauguré en 1890, où le directeur parfois "découvre un enfant qui gueule au milieu des fumiers", où les apprentis bouchers aiment à se battre à grands coups de panses de vaches... Les principaux personnages : tout d'abord Françoise Perrot, femme Le Roux, dite "la Teigne", 48 ans en 1918, tripière ; sa fille Adolphine Le Roux, femme Le Clec'h, veuve de guerre, 23 ans, tripière ; les soeurs Souliman : Yvonne (24 ans), Madeleine (22 ans) et Henriette (18 ans), tripières ; Anne-Marie Moysan, femme Le Chapelier, 33 ans, tripière de Tréguier dont le mari se battait encore sur le front, accusée par la première de se laisser embrasser par un homme "alors qu'elle tenait deux fraises de veaux dans les mains" ; Jean-Marie Lalès enfin, directeur-receveur de l'abattoir de 1902 à 1920.
Les personnages apparaissent pour la première fois dans un rapport daté du 15 septembre 1916 : altercation entre Madame Le Roux et Madeleine Souliman, qui se solde par une exclusion des deux femmes pour deux jours.
La tension monte de jour en jour, scandée par les procès-verbaux d'exclusion où l'on peut lire que les insultes fusent - d'abord "fumiers" et "saletés", invectives somme toute à leur place dans cet environnement, puis "vicieuses" et "putains" ("V. et P.", selon le style expurgé du directeur) -, accompagnées de nombreux crêpages de chignon, voire de coups de bâton.
Evincées, les belligérantes vont poursuivre leur pugilat - et, pour ce qui est de la mère Le Roux, boire force bolées de cidre - "dans l'auberge de la veuve Philippe" située juste en face, pendant que la femme Le Chapelier rentre pleurer chez elle, "bien peinée d'être ainsi calomniée injustement par une ivrognesse".
Daté du 27 juin 1919, le dernier procès-verbal est le plus long consacré à la "guerre des tripières" - trois pages manuscrites. Les principaux acteurs y sont présents : Madame Le Roux, sa fille Adolphine, Yvonne et Madeleine Souliman, Anne-Marie Le Chapelier.
Contrevenant cette fois à l'article 18 du règlement intérieur ("Il est défendu de faire ou déposer des ordures à l'intérieur de l'abattoir ailleurs que dans les lieux d'aisances"), "Madame Le Roux étant ivre est allée se coucher dans le séchoir n° 2 où elle a uriné et l'urine est tombée dans l'échaudoir n° 6 sur Jean Le Moal et Aaron Sohier".
Dans le style neutre et administratif du directeur, qui sait atténuer et traduire le parler sans doute plus cru des tripières, celles-ci concluent et scellent le sort de "la Teigne" : Adolphine : "Ma mère s'enivre malheureusement trop souvent et quand elle est sous l'influence de la boisson elle est très énervée et il lui faut du combat" ; Yvonne : "Madame Le Roux est ivrognesse et personne ne peut durer avec elle dans la triperie quand elle est saoule".
Dernier avertissement, dernière chance : quinze jours d'exclusion, demande le directeur... Dernier procès-verbal aussi, car il n'est plus ensuite question ni de Madame le Roux, ni des soeurs Souliman, ni même du directeur Lalès, remplacé peu après...

Que sont-ils devenus ? Je n'en sais malheureusement pas davantage, mais je ne désespère pas, au gré des fonds d'archives, de croiser à nouveau leur piste...

Portrait de Anonyme CLAIRE GRIMALDI21.11.2010

je souhaite ré-entendre ou lire les quelques minutes de l'émission du vendredi 19 novembre au sujet des deux inconnus des archives Roger et Yvonne Hangauer.
Comment faire ?
Cordialement
CG

Portrait de Emmanuel Emmanuel21.11.2010

Bonsoir,

Vous pouvez réécouter l'émission en copiant ce lien :

http://www.franceculture.com/emission-la-fabrique-de-l-histoire-histoireactualites-du-vendredi-191110-2010-11-19.html

Cordialement

E.Laurentin

 

Portrait de Anonyme Françoise Avellis12.11.2010

Mon père. Le chanteur sans nom. Le Soldat Inconnu de la chanson.

Mon père s’appelait le chanteur sans nom. Un chanteur de charme dont la vie romanesque est marquée par un destin singulier : celui de l’anonymat.
Né de parents inconnus, abandonné dès sa naissance, il sera lancé en 1935 sous le pseudonyme intrigant du « chanteur sans nom ». L’idée émane de Jacques Canetti, directeur artistique de Radio-Cité : une émission diffusée tous les soirs à la même heure au cours de laquelle un chanteur dont on ne révèlera jamais le nom interprète le « succès du jour ». C’est ainsi que mon père est devenu le « chanteur sans nom » . C’est cette appellation qui l’a rendu célèbre.
C’est en Février 1936 que le chanteur sans nom se produisit sur scène pour la première fois. Pour perpétuer le mystère, il apparut au public masqué d’un loup noir, inaugurant ainsi une mythologie unique en son genre.
Il fut, sans conteste, l’une des plus jolies voix des années 30-40.
Il fut ce « Soldat Inconnu « de la chanson dont la voix anonyme suscita trouble et fantasme. Malgré un succès foudroyant, il sera oublié aussi vite qu’il avait été connu. A croire que son existence ne fut qu’un mirage
Dans sa bouche, la chanson de Jean Sablon que mon père interpréta avec succès « Vous qui passez sans me voir » prend une résonance particulière. Pour son public, il fut ce chanteur de passage. Sans nom et sans renom, comme ajoutera malicieusement Edith Piaf. Edith Piaf sa grande amie de toujours.
Il a fini ses jours dans le dénuement total dans la maison de retraite pour vieux artistes de Ris-Orangis. Jusqu’au bout, il garda comme une ultime élégance son humour et son invraisemblable panache.
Il est mort en 1974, en salle commune d’hôpital, bouclant ainsi l’histoire de son destin d’anonyme.
Moi, sa fille, j’ai décidé aujourd’hui d’écrire son histoire. Ecrire pour lui restituer une identité qui lui fut usurpée dès l’enfance. Ecrire aussi pour redonner chair et vie à ce personnage insaisissable qui marqua les esprits de ceux et celles qui l’ont rencontré et dont j’ai recueilli les témoignages.

Portrait de Anonyme Jacky Desquesnes07.11.2010

L'INCONNU SOLITAIRE DU 18 JUIN 1940

Je n'ai pas rencontré pour la première fois le nom de Roger Spony dans un dossier d'archives, mais, au hasard d'une promenade, sur une plaque commémorative fixée aux restes de la façade d'une église, à Saint-Sauveur-de-Pierrepont, dans le département de la Manche. Elle rappelle la mort de quelques hommes, marins pour la plupart, qui reçurent pour mission de s'opposer à l'avancée des blindés commandés par Rommel. Munis de deux vieux canons de marine montés sur crinoline, ils devaient, « sans esprit de recul » comme l'énonçait l'ordre, freiner suffisamment l'envahisseur pour permettre le rembarquement des troupes anglaises à Cherbourg. Ils y réussirent, en choisissant de respecter la mission donnée plutôt que de céder à la démoralisation causée la veille par le discours du Maréchal Pétain, discours sur lequel se fondèrent les Allemands tentant de les convaincre de ne pas se sacrifier inutilement.

Saint-Sauveur-de Pierrepont ne constituait pas l'unique barrage. Un autre avait été aménagé à trois kilomètres de distance, à la gare de Denneville. C'est là qu'en fait Roger Spony trouva la mort avec deux de ses camarades. Leurs corps furent très rapidement transportés pour être ensevelis, dans un caisson de munitions, aux côtés des tués de Saint-Sauveur, tombés en plein cimetière sous l'impact d'un obus. Puis ils trouvèrent ailleurs une sépulture définitive, à l'initiative de leurs familles. Tous, sauf un, car personne ne vint réclamer le corps de Roger Spony qui, selon la formule habituelle, avait dans sa jeunesse été « confié » à l'Assistance publique.

La tombe provisoire de Roger Spony devint donc définitive et sa dépouille demeura dans la solitude des sans-famille. Je ne saurais déterminer précisément le soin que la municipalité en prit avant que le Souvenir Français n'agisse. Un doute subsiste : son nom y était-il correctement orthographié ? J'ai, en effet, eut en main des relevés de témoignages évoquant le souvenir d'un Roger Sponi. Le premier acte mémoriel en ces lieux prit la forme d'une grande plaque de bronze évoquant certes la mort des marins, mais ne mentionnant que le nom du Lieutenant de vaisseau Henri Ramas en reproduisant sa citation à l'ordre de l'armée de mer. Plus tard, une petite plaque de granite noir fut apposée, juste en dessous, portant, sans commentaire, le nom de Ramas, ceux des deux marins tués sous ses ordres, mais aussi celui de Roger Spony tué pourtant à trois kilomètres de là. Volonté, sans doute, d'honorer la seule sépulture présente. Le 18 juin 2004, enfin, un monument fut construit à la gare de Denneville, qui ne pouvait évidemment écarter Roger Spony de la liste des morts. On est ainsi passé d'une sépulture discrète et solitaire à l'ubiquité mémorielle. Ultime paradoxe, en tant que soldat du 23e régiment d' Infanterie coloniale, il figure déjà dans le registre du site Mémoire des hommes. Ses camarades marins devront encore attendre. Simple choix technique.

Alors, pourquoi m'attarder sur un tel récit, aux incertitudes trop évidentes ? D'abord par l'interrogation majeure qu'il m'impose : que pensait un soldat de vingt-deux ans enfant de l'Assistance publique acceptant de se sacrifier en pleine débâcle ? Qu'il n'avait rien à perdre ? Qu'il devait à la République ? Qu'il portait l'honneur de son régiment ? Ou tout simplement qu'il détestait que l'on vienne l'assaillir chez lui ? Aucune réponse possible. On sait seulement qu'il faisait partie de soldats choisis, parmi les plus résolus, pour accomplir cette mission. Apparaît surtout dans ce récit la montée du besoin mémoriel : accumulation des monuments sous l'action conjointe du local, du monde associatif et de l'État, passage d'une évocation hiérarchique formalisée à la crainte d'oublier le moindre nom. A ce jeu, le démuni est presque devenu le mieux loti. On peut d'ailleurs supposer une intention compensatrice chez ceux qui lui prêtèrent une « assistance-mémoire » aussi constante.
Mais, à vrai dire, pourquoi me suis-je intéressé à lui ? Le moment précis de sa mort (le matin du 18 juin 1940) fut pour moi l'élément décisif. Date-repère, synchronie fort tentante. A quelques jours près, je l'aurais sans doute laissé dans l'oubli. Froid utilitarisme d'historien osant, certes, trier les morts, mais pour mieux nourrir son questionnement sur l'humain. Car, au cours de cette journée cruciale, quelle relation entre le sacrifice d'un quidam en uniforme protégeant le rembarquement des Anglais et l'appel d'un général de brigade arrivé la veille à Londres ? En fin de matinée, la mort de Roger Spony, peut, à la lumière du discours du Maréchal Pétain, être considérée comme la concrétisation toute formelle et bien tardive d'un combat déclaré officiellement perdu, dont le procès en légitimité a déjà commencé. Au moment où il tombe, la mémoire de Roger Spony n'a donc que bien peu d'avenir. L'engloutissement attend ce familier du malheur. Au soir du 18 juin, tout s'est renversé. Réinséré dans un affrontement majeur dont l'issue se jouera à l'échelle de la planète, il retrouve une fin échappant à l'absurde et autrement glorieuse. Toute la portée d'un acte politique fondateur comme l'Appel du 18 juin se mesure peut-être ainsi : pouvoir changer le sens de la mort -et par conséquent celui de la vie- d'un inconnu aussi solitaire que Roger Spony.

Jacky Desquesnes

Portrait de Anonyme Olivier Buirette06.11.2010

Bonjour à tous,

Mon inconnu des archives n'est pas un homme ou une femme mais une organisation internationale créée à la même époque que la Société des Nations, à savoir, La Commission Interalliée des Réparations de Guerre (CIRG). Le rôle de cette organisation a été de 1920 à 1930 de mettre en œuvre la collecte des réparations que l'Allemagne et ses alliées devaient payer à la suite de leur défaite après la guerre de 1914/1918.
J'ai soutenu une thèse sur cette organisation en 2003 à l'Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris 3 avec le sujet suivant : "La formation et les premiers travaux de la Commission Interalliée des Réparations de Guerre appliquée aux états alliées de l'Allemagne vaincue : Autriche, Hongrie et Bulgarie : 1919-1923." Cette thèse a été publiée à compte d'auteur sous un label éditorial associatif en décembre 2005 sous le titre : "Réparer la Guerre : histoire de la commission interalliée des réparations de guerre appliquée à l'Autriche la Hongrie et la Bulgarie, 1919-1923."
Les archives de la CIRG ont été intégralement versées au Ministère des Affaires Etrangères à Paris après sa dissolution au début des années 30, les dossiers encore en cours de traitement à l'époque, étant, quand à eux versés aux archives de l'organisme qui a succédé à la commission en 1932 : La Banque des Règlements Internationaux dont le siège est toujours à Bâle en Suisse.
Pour ma thèse j'ai consulté entre autre les archives de cette banque ainsi que l'énorme corpus des archives déposées au MAE à Paris et qui sont actuellement consultable aux Archives Nationales (CARAN).
A ma connaissance le sujet reste inédit à ce jour.
Bien cordialement
Olivier Buirette

Portrait de Anonyme Delphine04.11.2010

Mon inconnu s’appelle Victor Demange. C’est au hasard de la préparation d’une exposition sur l’Imagerie d’Epinal (d’Epinal au-delà des mers) aux Archives départementales des Vosges que nous avons fait sa connaissance. Nous avions deux documents concernant cet homme : le récit d’un voyage qu’il a fait avec son épouse en Inde en 1910 depuis le Tonkin et une image d’Épinal Les tirailleurs tonkinois qui sert de publicité pour son commerce de tissu à Hanoï.
Quelques bribes d’informations dans son journal nous ont appris qu’il était né à Epinal.
Nous avons donc mené notre petite enquête. Il est bien né en 1870 à Epinal, fils d’un ferblantier et d’une lingère, il devient comptable puis employé de commerce dans l’industrie textile. Il quitte la France en 1897 avec femmes, enfant, cousins et belles-sœurs pour s’installer au Tonkin. L’histoire aurait pu être une banale émigration mais non, on découvre qu’il n’est pas parti pour faire fortune mais pour recenser les essences d’arbres à Hué et qu’ensuite il s’installe à Hanoï, passionné par ce pays. Il monte son commerce de textile, en fait la promotion grâce aux images d’Epinal (en français et en chinois). Il devient fournisseur de l’armée française en gomme-laque pendant la première guerre mondiale. Passionné de la faune et de la flore, et autodidacte, il se met en relation avec différents musées français (dont les muséums d’histoire naturelle de Paris et de Lyon) et leur fait parvenir ses découvertes, des coquillages, des champignons, des fourmis, des scarabées et bien d’autres choses. S’il ne peut les expédier, il les fait dessiner par un assistant qui en relève toutes les particularités.
Il deviendra, également éditeur de cartes postales pendant un temps, deviendra propriétaire d’une mine à Thanh-Mai qui sera gérer par l’un de ses fils… Il se fait construire une maison à Epinal, dans le quartier de son enfance juste avant la première guerre mondiale.
Après la guerre, il rentre en France non sans faire de fréquents voyages en Indochine où une partie de ses enfants se sont installés. Il se consacre alors à la rédaction d’articles, à la recherche pour les différentes associations dont il fait parti en gardant un grand moment de sa journée à la pratique de la gymnastique et notamment l’haltérophilie. Il décèdera en 1940 à Epinal alors que les allemands sont aux portes des Vosges prêt à servir de nouveau son pays.
Ce sont les archives qui nous ont révélés tout cela, celles conservées aux Archives départementales des Vosges, à la Bibliothèque Nationale de France et aux archives d’outre-mer à Aix-en-Provence. Et par un concours de circonstances, quelques semaines avant la publication d’un article lui étant consacré, nous avons découvert une de ses petites filles dont le père avait gardé quelques photographies de son père, qui en homme discret fuyait l’objectif.
Si vous voulez avoir plus de détails sur cet inconnu qui n’en est plus un pour nous, l’article a été publié aux Annales de la société d’émulation du département des Vosges en 2009.

Portrait de Anonyme Janick JULIENNE02.11.2010

John Patrick Leonard (1814-1889)
C'est au cours des recherches entreprises dans le cadre de ma thèse que j'ai commencé à collecter des éléments sur J.P. Leonard : d'abord aux archives du quai d'Orsay, puis aux archives nationales, aux archives d'outre-mer (CAOM), à la compagnie de Saint-Sulpice, aux archives de la Seine, à Dublin, à Londres, jusqu'aux Etats-unis.... J.P. Leonard a semé de multiples indices, épars et toujours lacunaires. Travaillant sur les relations franco-irlandaises durant la seconde moitié du XIXè siècle, j'ai vite compris à quel point ce personnage tombé dans l'oubli a joué un rôle stratégique, en particulier pour les nationalistes irlandais à Paris.
Né à Spike Island (Irlande) en 1814, John Patrick Leonard est inscrit au collège de Boulogne sur mer en 1829. Après avoir abandonné ses études de médecine, il devient professeur d'anglais d'abord à Sens, puis à Paris. En mai 1848, devenu membre de la Garde nationale, il participe à la répression d'une manifestation populaire. Il obtient alors sa naturalisation française, « accueillie par les belles et nobles paroles prononcées à cette occasion par le citoyen Lamartine, membre du gouvernement provisoire », comme le stipule son dossier de naturalisation. Dès lors, J.P. Leonard mène une double vie : professeur respecté au Collège Chaptal, marié, père de deux enfants, il devient clandestinement un pilier de la communauté de nationalistes révolutionnaires irlandais (Fenians) qui se forme alors à Paris, à l'abri des persécutions britanniques. Ainsi, en 1861, lorsque le Fenian John Devoy vient à Paris pour intégrer la Légion étrangère, afin d'y recevoir une formation militaire, c'est Leonard qui le renseigne et le conduit au bureau de recrutement. Leonard joue aussi le rôle d'agent financier pour le mouvement Fenian dès le début des années 1860. Mais jusqu'à sa mort à Paris, en 1889, il ne cessera de cacher son implication constante auprès des nationalistes irlandais, pour garder l'image d'un homme respectable.
Car, parallèlement, il noue peu à peu des relations étroites avec d'importantes personnalités politiques françaises qu'il s'efforce de sensibiliser à la cause irlandaise. Ainsi, il entretient une amitié durable avec le Maréchal Mac Mahon qui le reçoit dans le château familial, ou bien à l'Elysée lors de son mandat présidentiel. En 1869, Leonard persuade le Maréchal Mac Mahon, alors gouverneur général d'Algérie, d'organiser une colonie irlandaise, près de Constantine, où la petite communauté irlandaise ne fait cependant pas souche. Puis, en 1870, Leonard prend la tête d'une ambulance irlandaise durant le conflit franco-prussien. Parallèlement, il devient aussi un proche de Monseigneur Dupanloup dont il traduit les oeuvres en anglais et qu'il met en contact avec le clergé catholique irlandais. Sa vie durant, Leonard déploie une énergie considérable pour rapprocher les peuples français et irlandais, rédigeant une lettre de recommandation pour Joseph O'Kelly, musicien irlandais installé en France, s'efforçant de favoriser les échanges commerciaux entre la France et l'Irlande, publiant régulièrement des articles dans des journaux irlandais comme the Nation ou The Cork Examiner. Le nationaliste irlandais Charles Gavan Duffy dit un jour de Leonard qu'il « avait agi comme s'il était chargé d'affaires à Paris d'un gouvernement irlandais » et le poète W.B. Yeats remarque, des années après sa mort : « the late Mr. Leonard tried all his life to make the people of Paris listen to the true story of England and Ireland and with no very noticeable success. »
J'ai publié l'essentiel des éléments collectés sur Leonard dans un article intitulé « John Patrick Leonard (1814-1889), « chargé d'affaires à Paris d'un gouvernement irlandais en France » », publié dans la revue Etudes irlandaises n°25-2, automne 2002, pp 49-67. Et je prépare actuellement une biographie sur ce personnage.
Janick JULIENNE

Portrait de Anonyme Axel Berra30.10.2010

J'ai rencontré quelques inconnus lors de mes recherches sur les projets français d'invasion des Îles britanniques au XVIIIe siècle... Le plus amusant est justement que la plupart de ceux qui rédigeaient d'obscurs mémoires destinés aux rois ou au ministres avaient pour objectif de se faire connaître en haut lieu.
Pourtant, ceux auxquels je repense parfois sont tellement anonymes que les archives ne mentionnent pas même leurs noms. Ce sont ces prisonniers que l'on jetait sur les côtes d'Écosse ou du Pays de Galles dans la deuxième moitié du siècle pour qu'ils se livrent au pillage et ravagent quelques villages, escarmouches marginales et sans importance au regard de la lutte mondiale entre les deux grands de l'époque. Des rapports nous parlent parfois des débarquements, mais rarement des retours... Ce sont mes véritables inconnus des archives. Eux et les villageois attaqués.

Portrait de Anonyme Olivier LINDER29.10.2010

Marius L'empereur (1869 - ?), instituteur en Alsace annexée à l'Empire allemand.

J'ai eu récemment l'occasion de publier dans une revue d’histoire locale la chronique scolaire rédigée par les instituteurs de mon village natal du Bas-Rhin («La "Schulchronik" de Rangen-Mittelkurz, 1893-1918», Kocherschbari. Revue de l’association des amis de la Maison du Kochersberg, n° 57, été 2008). Ce type de document, assez courant en Alsace, donne un bon aperçu de la vie rurale alsacienne durant les vingt-cinq dernières années de l’Annexion prussienne. La chronique est intégralement rédigée en allemand, langue de culture et d'enseignement en Alsace entre 1871 et 1918 (même si l'enseignement en français n'était pas formellement interdit). Il faut rappeler en outre que, depuis le XVIIe siècle, le français ne s'était guère implanté qu'en ville et dans les classes aisées. Le public des instituteurs ruraux parlait donc majoritairement l'alsacien (un dialecte germanique),et ignorait à peu près tout du français, situation qui perdura jusqu'au lendemain de la seconde guerre mondiale. Parmi les quatre maîtres en poste à Rangen se détachait un certain Marius L’empereur, qui y exerça de 1907 à 1913.
Son nom très français surprend dans un paysage linguistique où l’on rencontre beaucoup plus de Schmidt et de Muller que de Martin et de Dupont. Autres traits saillants : non seulement Marius L'empereur écrivait un allemand des plus élégants, mais encore il se montra le plus patriote de ses collègues, notant à deux reprise la liste des poèmes et des chansons qu’il fait interpréter à ses élèves le jour de l'anniversaire de l'empereur Guillaume II (le 27 janvier). Ces "Volkslieder" (chants populaires) étaient des classiques de la culture allemande du XIXe siècle, destinés à forger l'"idée nationale allemande" ("die deutschnationale Gedanke") dans laquelle les instituteurs devaient éduquer les enfants. Volontiers nationalistes et guerriers – ils exaltent par exemple les victoires allemandes de la guerre de 1870 – ces textes sont aussi, pour certains, violemment francophobes. Or, Marius L’empereur les faisait entonner à une vingtaine de kilomètres de la frontière, par des enfants dont les parents étaient nés français et comptaient parfois des membres de leur famille tombés pour la France en 1870… ce qui était même son propre cas, comme on le verra !
Les relations de ce curieux personnage avec les habitants du village devinrent vite orageuses. En novembre 1913, il allait subir une expulsion manu militari : une lettre anonyme parvenue à sa hiérarchie le menaçait de mort ("Meine Waffe ist bereit" : « Mon arme est prête », prétend le corbeau) et demandait sa mutation sans délais, à laquelle le "Kreisschulinspektor", l’inspecteur d’arrondissement, procéda en effet immédiatement.
Marius L’empereur méritait quelques recherches complémentaires aux Archives départementales du Bas-Rhin, qui m'ont permis d'éclairer un peu ses contradictions.
Tout d'abord, il est probable qu'il ait tout bonnement ignoré le français, où qu'il ne l'ait maîtrisé que très imparfaitement. Il était en effet le rejeton à la quatrième génération d'une famille venue de la Moselle francophone. Son arrière grand-père avait été préposé des douanes à Strasbourg en 1793, puis sur les bords du Rhin jusqu'à la Restauration. Il avait donc fait partie de ces francophones dépêchés par la Révolution pour surveiller la très sensible frontière rhénane et gagner à la Nation une et indivisible une région encore très germanique de moeurs. Ses descendants avaient fait souche à Strasbourg et épousé des Alsaciennes. Petits artisans, ils ne pouvaient se permettre de vivre dans l'isolement linguistique. Il apprirent donc l'alsacien et firent sans doute passer leur pratique du français au second plan. Le père de Marius L'empereur épousa en 1865 une Marie-Ludivine Brenner, institutrice, ce qui décida sans doute de la carrière de Marius. Celui-ci naquit en 1869 et fut affublé en outre des prénoms Edmond et Napoléon (l'occasion était trop belle...) Un an plus tard, son père, enrôlé dans l'armée française, disparaissait dans le conflit franco-prussien sans laisser aucune trace, pas même un acte de décès.
Marius se trouvait donc orphelin de père, éduqué dans un pays devenu allemand par une mère qui ne pouvait sans doute pas lui transmettre beaucoup de la langue française. La volonté affichée par Bismarck de gagner l’Alsace au "Kaiserreich" en une seule génération par le biais de l’éducation fit le reste. Sans doute bon élève sous la férule de sa mère, Marius L’empereur devint le parfait "Herr Schulmeister" (Monsieur l'instituteur), serviteur zélé de l’Empire prussien, au point de donner l’impression d’avoir tout oublié de ses origines.
On en arrive donc à ce vertigineux paradoxe, typique de l’histoire alsacienne : un individu de lointaine origine française, né d’un père mort pour la France en 1870, mais devenu allemand de langue et peut-être de cœur, au point de soutenir activement la germanisation de la province que son arrière grand-père était venu franciser à l’appel de la Révolution ! Qui sait quelle sourde résonance pouvait avoir à ses oreilles cette « trompette de Vionville » que des voix enfantines faisaient retentir dans la salle de classe, des fenêtres de laquelle on apercevait la ligne bleue des Vosges toute proche ? Qui sait ce que furent ses sentiments lorsqu’à quinze kilomètres de là, en 1913, éclata « l’affaire de Saverne », quelques jours à peine avant sa propre expulsion de Rangen ?
La suite de la carrière de Marius L’empereur semble avoir été sans à-coups ; son inspecteur loue notamment ses compétences dans la langue de Goethe. Pendant le premier conflit mondial, il connut des problèmes de santé, ou plutôt se fit porter pâle et cessa d'enseigner au début de 1917 (signe d'une certaine désaffection de son patriotisme ?) Il atteignit l’âge de la retraite (50 ans) en 1919, alors que l’Alsace venait de retourner à la France. Il ne semble pas qu’il ait été inquiété, alors que ses trente ans de carrière au service de l’Allemagne auraient pu lui être comptés à charge : sur les instituteurs reposait l’assimilation de la province au Reich, tout comme, en France, ils avaient été chargés d’« instituer » la nation. En 1919, nombre de maîtres alsaciens furent mis à pied, examinés par les commissions de triage pour déterminer où penchait leur sentiment patriotique, voire expulsés outre-Rhin lorsqu’ils en étaient originaires. Marius L’empereur bénéficia peut-être de l’a priori favorable que suggérait son nom. Peut-être aussi de la protection du "Kreisschulinspektor", demeuré en poste après l’armistice, et dont le premier courrier adressé à sa nouvelle hiérarchie en décembre 1918 est rédigé dans un français parfait. Il est vrai qu’il répondait au patronyme, peu germanique lui aussi, de Buzon…
En définitive, Marius L’empereur fut-il un patriote allemand convaincu ? Fut-il, au contraire, un francophile de l’ombre, qui accepta le poids de la botte prussienne par pur carriérisme et jusqu’à se caricaturer lui-même en "sujet de l'empereur" à la Heinrich Mann, étouffant la douleur de la blessure familiale et nationale que l’histoire lui avait léguée ? Etait-il "deutsch" ou "französisch gesinnt" (« allemand ou français dans l’âme »), selon le vocabulaire de l’époque ? Nous n’en saurons jamais rien. Peut-être les deux à la fois, ce qui n’a rien d’inconcevable en Alsace où, selon le mot d’un humoriste local, « le contraire est toujours vrai. »

Portrait de Anonyme Benoit Carré26.10.2010

Au cours de mes recherches aux Archives Nationales (lors de la préparation de mon mémoire sur les pensions et les pensionnaires dans la monarchie française au XVIIIe siècle pour l’université de Lille3), j’ai fait la connaissance d’un personnage atypique, nommé Jacques Luc de la Barollière, qui fut aux pensions sur le Trésor royal ce que Christophe Rocancourt fut aux Américains, ou Jérôme Kerviel à la Société Générale.
Jacques Luc de la Barollière est né le 19 octobre 1753. Il est le quatrième fils du seigneur de la Barollière, un gentilhomme lorrain, ancien capitaine de cavalerie, chevalier de Saint Louis. Ce gentilhomme commandait la vénerie de Stanislas Leszczynski à Lunéville et parvint à obtenir de l’ancien roi de Pologne qu’une pension de 600 livres soit versée à chacun de ses quatre fils après sa mort. En effet, toute noble qu’elle était, la famille de la Barollière n’en était pas riche pour autant. Quand Stanislas mourut à son tour, ce fut au roi de France d’assurer le paiement de ces pensions.
Jacques, à l’image de ses frères ainés, entreprit une carrière militaire et devint officier de cavalerie. Il épousa une certaine Marie Sophie de Gouvion (née le 10 novembre 1754). A partir de là, sa vie prit une tournure originale : il commença par ruiner sa femme, puis par l’abandonner en lui laissant quatre enfants en bas âges sur les bras. Après cela, Jacques Luc multiplia les escroqueries et a particulièrement bien utilisé sa pension afin de toucher un maximum d’argent. Il vendit sa pension (ce qui était totalement interdit dans la mesure où les pensions étaient des grâces royales, qu’on ne pouvait donc ni céder ni revendre sans autorisation du roi), s’arrangea pour toucher plusieurs fois sur la même année le montant de cette pension en faisant des duplicata de ses procurations. D’après les membres de sa famille, il aurait touché huit ou dix années de pensions par avance (ce qui pouvait se faire à l’époque). Il alla même jusqu’à se faire passer pour son frère en produisant de faux documents, afin de toucher sa pension à sa place, pendant que celui-ci se battait en Amérique dans l’armée de Rochambeau, où il était capitaine d’artillerie et où il perdit ses deux mains.
En avril 1782, la famille de la Barollière adressa une lettre au ministère des finances afin de demander qu’on supprime la pension du turbulent Jacques Luc, alors âgé de 28 ans, et qu’on la reverse à sa femme afin qu’elle puisse payer les dettes de son mari et élever ses quatre enfants, abandonnés par leur père. C’est en lisant cette lettre que j’ai fait connaissance avec mon inconnu des archives (Archives Nationales, F/4/1947, dossiers individuels des pensionnaires, dossier Barollière).

Portrait de Emmanuel Emmanuel26.10.2010

Merci d'avoir trouvé le temps au milieu de vos études de nous faire découvrir un nouvel inconnu...

Portrait de Anonyme Bastien Bosa25.10.2010

La trajectoire d’Albert Widders, Aborigène australien, permet d’historiciser le modèle ségrégatif qui a dominé le Sud-Est de l’Australie au XXe siècle. Sa vie semble en effet avoir été coupée en deux par l’apparition d’un ordre ségrégatif. Né dans les années 1840, Albert était, dans la première partie de sa vie, assez bien intégré au monde des colons blancs, au point d’épouser une femme européenne. Suite à l’effondrement de son mariage, il a cependant quitté la région et formé une nouvelle famille, cette fois avec une femme aborigène. De ces deux mariages sont issues deux « branches » d’une famille – l’une dans le monde aborigène, l’autre dans le monde « européen » – dont les destins sociaux contrastés permettent d’appréhender avec un regard nouveau les transformations des relations raciales en Australie du Sud-Est, marquées par l’avènement, au XXe siècle, d’une dichotomie rigide séparant « Noirs » et « Blancs ».
http://urosario.academia.edu/BastienBosa/Papers/131475/Comment-devient-on-Aborigène--Trajectoires-familiales-et-appartenances-racialisées-dans-le-sud-est-de-l-Australie

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