Georges Méliès, le magicien de Montreuil 0
Il est impossible d’évoquer l’histoire du cinéma sans mettre au premier plan la Seine-Saint-Denis. On peut évoquer des lieux qui ont marqué le 7ème Art : les Studios d’Epinay ou encore les Laboratoires Eclair, par exemple. C’est encore en Seine-Saint-Denis, à Montreuil, que fut édifié le premier studio – pardon, le premier Théâtre de prises de vues de l’histoire du cinéma par un certain Georges Méliès auquel les quelques lignes qui suivent sont consacrées… Moteur… Action !
Méliès ©DR
Georges Méliès, né à Paris en décembre 1861 mais dont toute la carrière en fera l’un des plus illustres habitants de Montreuil. Méliès, un touche-à-tout de génie venu au cinéma par la prestidigitation. Fils d’une famille d’industriels de la chaussure, il consacre en 1888, 47 000 francs-or de sa part d’héritage à l’achat du Théâtre Robert Houdin, temple de l’illusion, Boulevard des Italiens, mais dont les affaires vivotent. L’année suivante, c’est l’Exposition universelle et l’inauguration de la Tour Eiffel. Les affaires marchent bien pour le jeune directeur du théâtre. L'illusion et la prestidigitation font recette et le théâtre émerge de sa longue léthargie.
En 1894, Georges Méliès fait la connaissance d’un photographe, Clément Maurice, et celle d'Antoine Lumière, un lyonnais fabricant de produits photographiques qui travaille avec ses deux fils. Nouvelle passion pour Méliès : la photographie. Au point que Clément Maurice ouvrira un atelier de photographie dans les combles du Théâtre Robert Houdin.
Le 28 Décembre 1895, c'est la première projection payante du cinématographe des Frères Lumière dans le Salon indien du Grand Café. Georges Méliès, lui, était l'invité de la répétition générale, la veille en compagnie de quelques directeurs de salles parisiennes et son intérêt est immédiat mais Antoine Lumière n'a rien voulu savoir. Pas question de lui vendre son invention.
Quelques semaines plus tard, en Janvier 96, Méliès traverse la Manche et se rend chez William Paul, qui lui, ne fait aucune difficulté pour lui vendre son animatographe très éloigné du cinématographe du Boulevard des Capucines. Prix de l'appareil : 1 000 francs-or. Méliès en profite pour acheter quelques bandes tournées par Thomas Edison pour son Kinétoscope et quelques films vierges. Son idée est simple : présenter des images animées dans son théâtre s'il veut profiter de la manne miraculeuse de cette nouvelle invention. Pendant ce temps-là, il aura tout le temps de réaliser son propre projecteur qu'il baptisera Kinetograph.
Son premier essai cinématographique, une partie de cartes. La même partie de cartes filmée par Lumière auparavant et que Charles Pathé filmera à son tour. Le film mesure 17 mètres et dure moins d'une minute. Le temps de recharger l'appareil et une autre scène est filmée puis une autre. Pour développer les films, Méliès a acheté des seaux qu'il remplit de révélateur et de fixateur mais les bandes de 17 mètres s'y trouvent à l'étroit. Il faut les couper ou les enrouler en spirale autour de bocaux à cornichons pour pouvoir les faire tremper complètement dans les solutions. On fait ensuite sécher les bandes sur des cordes à linge avant de recoller les morceaux, de préférence dans le bon ordre.
Le Voyage dans la Lune ©DR
Lorsque le stock de films se termine, Méliès retourne à Londres. William Paul vient de recevoir de la pellicule vierge envoyée des Etats Unis par la puissante firme Eastman. Mais il a des exigences. Le cinéma n'est peut être qu'un feu de paille sans lendemain. Il accepte la commande à l'unique condition que Méliès lui achète la caisse complète. L’homme de Montreuil n'hésite pas. Il lui en coûte 45.000 francs soit presqu'autant que lors de l’achat du Théâtre Robert Houdin. De retour à Paris, Méliès aura une très mauvaise surprise : le film qu’il vient d’acquérir à prix d’or est dépourvu de perforations. Il est donc inutilisable en l’état.
Georges Méliès a été un visionnaire du cinéma et lui a tout sacrifié. Il a associé le nouvel art avec celui de la scène. Le mot trucage n’a-t-il pas pour origine les trucs qu’emploient les illusionnistes ? L’homme de Montreuil a inventé le premier studio de prises de vues bien avant que ne commence l’aventure hollywoodienne. Il y tournera quelques 503 films.
La mort de sa première épouse en 1913 s’inscrit cruellement dans la période sombre qui va conduire le magicien de Montreuil à la ruine et au plus grand dénuement. En 1923, la vente aux enchères après saisie est prononcée. Méliès est dépouillé de son œuvre. On ne lui laisse rien. Ses films seront emportés pour une bouchée de pain par des chiffonniers qui en récupéreront le celluloïd - on en faisait alors des cols durs - et ils jetteront les bobines de métal, vides, à la ferraille. Ces bobines iront rejoindre les canalisations de cuivre, les cuves de plomb que ces hommes avaient arraché de la propriété de Montreuil. Après le désastre, Méliès disparaît sans dire un mot.
La triste légende du cinéma veut que des jeunes cinéphiles aient retrouvé par hasard Georges Méliès en 1929, six ans plus tard, alors qu'il tenait, dans le vent et le froid, une petite boutique de confiserie et de jouets de quatre sous à la gare Montparnasse.
21 janvier 1938, sur son lit d'hôpital, un homme au sourire encore narquois, manipule entre ses doigts une boite d'allumettes. Curieuse activité en un tel endroit, sauf peut-être pour un illusionniste âgé et hospitalisé. La boite d'allumettes s'échappe de ses doigts noueux et tombe sans faire de bruit. Georges Méliès vient de s’éteindre, terrassé par la maladie et dans la misère. Pour payer les frais d'hôpitaux et l’enterrement du maître de Montreuil, celui dont David W. Griffith disait : Je lui dois tout…, une collecte devra être organisée.
Coïncidence, la disparition la veille d’Emile Cohl, le père du dessin animé en France, ami de Méliès et qui, lui aussi aura connu la même misère, le même oubli, la même ingratitude.
En 1995, à la veille du Centenaire du cinéma, seuls 170 films de Georges Méliès ont été retrouvés. Mais parfois, le miracle se produit même si le temps détruit inexorablement les copies de film nitrate dont la durée de vie n'excéderait pas cinquante ans. Cette année-là, deux colis arrivèrent presque en même temps au siège de l'association des Amis de Georges Méliès à Paris. L'un venait des Etats Unis, l'autre d'Espagne. Deux films ainsi sauvés et offerts pour que la France retrouve une petite partie de sa mémoire à l'heure d'un centenaire.
Thème(s) : Arts & Spectacles| Cinéma| Georges Méliès| précurseurs du cinéma


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