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Les écrivains face à la Commune 21

Il y a tout juste 140 ans, le 28 mai 1871, la Commune de Paris s'achevait dans le sang. L'occasion est belle de revenir sur la réaction des écrivains devant cette insurrection populaire qui dura plus de deux mois.

Entre indignation morale et fascination esthétique, le coeur de ces derniers balançait. Leur plume aussi, qui pour mieux raconter l'éventration de Paris, s'était faite photographique...

 

Le 26 janvier 1871, une semaine après la proclamation de l'empire allemand dans la Galerie des glaces du château de Versailles, l'armistice franco-allemand est conclu dans la douleur et l'humiliation. Pour les ouvriers de Paris, qui ont lutté durant quatre mois, la défaite est insupportable. Rapidement rejoint par la Garde nationale, le peuple se soulève à partir du 18 mars et s'en prend aux représentants du gouvernement.

L'insurrection s'étend sur 72 jours au bout desquels elle est brutalement réprimée par les troupes versaillaises lors de la Semaine sanglante. 30 000 communards -ou supposés tels- sont fusillés sans jugement.

 

Martine Lavaud © DR

 

La féroce désapprobation des bourgeois

Comment ont réagi les écrivains face à ces événements à la fois d'une grande violence et à haute portée politique ?

Martine Lavaud est Maître de Conférences à l'université Paris-Sorbonne. Spécialisée en littérature et en esthétique (notamment photographique) du XIXe siècle, elle apporte quelques éclairages sur le rôle des intellectuels pendant la Commune, qui, pour la plupart, se sont rassemblés sous la houlette bourgeoise d'Adolphe Thiers  :

 

 

Lecture
 

 

Quant à savoir quelles formes avaient alors revêtu les productions littéraires... :

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>A travers ce diaporama, découvrez également en photographies et en citations les écrivains et leurs réactions face à la Commune :

 

 

 

Quand indignation et fascination cohabitent

Même si l'horreur prédomine chez la majorité des écrivains, elle est étroitement mêlée à un autre sentiment : celui que l'on ressent devant des ruines et qui s'apparente, qu'on le veuille ou non, au sublime. C'est alors tout un conflit qui se joue entre indignation morale et envoûtement esthétique. A l'époque, cette ambivalence va même jusqu'à permettre le développement d'un tourisme de guerre :

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Les ruines de la colonne Vendôme, par Disdéri

Les Tuileries

 

 

 

 

 

 

 

Une révolution sans images ?

Puisque décombres et destruction exerçent sur les témoins de la Commune une répulsion fascinée, on peut conjecturer que les photographes se montrent à l'époque très désireux de couvrir les événéments.

Pourtant, les images dont nous disposons aujourd'hui ont pour la plupart été capturées après la Semaine sanglante :

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Les ruines de l'Hôtel de Ville, par Liébert. La fumée a été ajoutée sur le cliché initial. Les silhouettes spectrales des passants, au premier plan, témoignent du temps d'attente nécessaire à la prise de vue au collodion.

Les Tuileries, par Andrieu. Une corde est tendue pour dissuader le promeneur de s'aventurer plus loin.

La rue de Rivoli et son horloge arrêtée. Mai 1871

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Finalement, ce sont les auteurs qui cherchent à pallier l'absence des photographes au moment de l'insurrection.

"Voilà qui appelle la résistance de l’écriture en un moment singulier où l’instantanéité photographique constitue une attente sous-jacente, et cependant une impossibilité technique…(...) Ecrire la Commune, c'est supplanter le reporter sur le terrain de l'objectivité et le photographe absent sur le plan de la rapidité de l'accommodation", affirme Martine Lavaud.

Et si les écrivains comprennent que ce n'est pas à travers l'objectif photographique que l'objet devient esthétique, mais bien de par sa démolition, ils n'en utilisent pas moins le vocabulaire propre au 8e art :

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Photographies truquées, clichés littéraires... voilà donc ce qu'il nous reste aujourd'hui de la Commune. Mais pas seulement...
Leconte de Lisle accusait les intellectuels insurgés d'appartenir à la "ligue de tous les déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs, mauvais poètes, mauvais peintres, journalistes manqués, romanciers de bas étage". Il y a pourtant fort à parier que les éditoriaux flamboyants des écrivains communards, tout comme ce style pamphlétaire et revanchard, ont participé et participent encore à la fascination collective pour la Commune de Paris.

Hélène Combis-Schlumberger

Thème(s) : Histoire| 19e siècle| Commune de Paris| Martine Lavaud

Documents

21 commentaires

Portrait de Anonyme Anonyme30.11.2013

Louise Michel a été déportée en Nouvelle-Calédonie et non à Cayenne.

Portrait de Anonyme Anonyme27.06.2011

merci pour cet éclairage d'un moment fort de l'histoire ouvrière qui est souvent occulté. je ne me souviens pas l'avoir étudié à l'école de la république comme on dit.

en mai dans ma ville natale, Boulogne sur mer,un petit groupe de militants a placardé à la place de la plaque rue Adolphe Thiers,une plaque Louise Michel!

à Dieppe,une plaque officielle commémore le retour en France de Louise Michel après son séjour forcé au bagne de Cayenne!

les héros ne meurent jamais

Portrait de Anonyme bardounet05.06.2011

Les écrivains bourgeois aveugles à la misère du peuple OK, mais j'ai le sentiment qu'on ne comprend pas tout à fait comment ils voyaient les choses - nous sommes aveugles d'une part à ce qu'ils pouvaient bien voir exactement ; d'autre part nous sommes aveugles aux misères de notre temps et nous n'avons pas de leçons à leur donner ; on verra (peut-être prochainement car on dirait qu'il y a un peu d'orage qui se rassemble...) quelles seront les positions de nos beaux écrivains médiatiques devant la misère du peuple today.

Portrait de Anonyme Claude Vénézia03.06.2011

A propos de photographie, il est bon de noter que cette belle invention a servi à portraiturer les cadavres des communards, faisant ainsi entrer la photo dans l'histoire de la police.

Portrait de Anonyme Claude Vénézia03.06.2011

Ne pensez vous pas qu'il serait souhaitable de débaptiser les rues, lycées et autres qui portent le nom de Thiers, le massacreur des communards ?

Portrait de Anonyme Jean Pott01.06.2011

Beurk Thiers, Beurk les vilains bourgeois réactionnaires...

Portrait de Anonyme Louise 01.06.2011

Fascinant et prouvant, une fois de plus, que la littérature ne mène pas ipso facto, à la compréhension et l'unité vers les plus bas. Ce qui est de tout temps et en France, tôt suivi par l'affaire Dreyfus. Les propos anti-dreyfusards, donc anti-sémites, des frères Goncourt, par exemple, font sursauter -- et rire -- maintenant. Ils représentaient la majorité. Ouch. Aie.

Portrait de Anonyme Léa31.05.2011

Merci pour cet article aussi diversifié et ludique que riche!

Portrait de Anonyme bouchignol31.05.2011

1871 Beurk ! et re Beurk

Portrait de Anonyme bouchignol31.05.2011

1871 beurk !

Portrait de Anonyme Yves Jouan30.05.2011

Merci pour ces contributions, qui montrent s'il le fallait que les écrivains ne sont pas de tout temps et en toutes circonstances aux côtés du peuple. Reste qu'il me semble devoir faire une différence entre les réactions immédiates et ce qui se produit ensuite. La fascination ne vaut pas seulement pour les ruines, mais aussi pour l'évènement considérable dont le peuple a été l'acteur principal. On trouve cette fascination même chez Flaubert ("L'Education sentimentale"), quand le peuple devient un personnage plus intéressant que ses "premiers plans", comme il le disait en reprenant à son compte le vocabulaire de l'image.

Portrait de Anonyme Pineau29.05.2011

Documents bien présentés et qui incitent à se documenter davantage.
J'ai lu la correspondance de Flaubert.Il me semblait que G.Sand défendait la commune alors que Flaubert y était opposé?Merci et cordialement.

Portrait de Hélène Combis-Schlumberger Hélène Combis-Schlumberger29.05.2011

Un grand merci pour vos commentaires.

George Sand, bien qu'ayant été au coeur de la lutte lors de la Révolution de 1848, a vécu la Commune comme une "horrible aventure" : "Ils rançonnent, ils menacent, ils arrêtent, ils jugent. Ils ont pris toutes les mairies, tous les établissements publics, ils pillent les munitions et les vivres"

Très cordialement,

Portrait de Anonyme RenaudD28.05.2011

Merci pour cette page bien conçue et instructive.

Portrait de Anonyme Anonyme28.05.2011

Prosper-Olivier Lissagaray : "Histoire de la Commune de 1871" aux éditions de La Découverte

Un grand classique.

Téléchargeable aussi, car libre de droit, sur le lien suivant :

http://jeanpaulachard.com/communards/

Portrait de Anonyme Anonyme28.05.2011

Louise Michel : "La Commune : histoire et souvenirs" - Editions La Différence

Elie Reclus : "La Commune de Paris au jour le jour" - Editions Séguier

Portrait de Anonyme luroluro1428.05.2011

La bibliographie devrait être bien plus riche.
Je pense entre autre à la Légende de Montmartre racontée par Louise Michel.
Je me permets une remarque un peu hors sujet mais qui me taraude : pourquoi y a t'il autant de rues Thiers dans les villes de France ? Cette louange à la répression est une insulte faite au peuple français, le vrai, celui qui se lève tôt et qui travaille plus pour gagner moins...

Portrait de Anonyme Anonyme28.05.2011

Comment ne pas évoquer la figure de Victor Hugo - le plus grand des écrivains français - qui, bien que ne soutenant pas la Commune, comprenait que la terrible misère dans laquelle vivait le peuple avait pu amener celui-ci à se révolter, qui proposa au communards qui étaient pourchassés de venir se refugier chez lui et n'eut de cesse de se battre pour leur amnistie.

Verlaine et Rimbaud semblent y avoir participé.

Il faut lire les récits qu'en ont fait Louise Michel - qui était entre autre amie de Victor Hugo, avec lequel elle échangea une longue correspondance - et Elisée Reclus, participants et témoins directs de la Commune.

Le rejet et l'incompréhension à l'égard de la Commune par certains écrivains célèbres ne fait que montrer le dégré d'embourgeoisement, d'égoïsme, de totale indifférence à la terrible misère du peuple et à l'aspiration de celui-ci à une vie simplement meilleure et plus juste, qui était le leur.

Portrait de Hélène Combis-Schlumberger Hélène Combis-Schlumberger28.05.2011

Cher anonyme,

La figure de Victor Hugo est évoquée dans l'un des sons (réécoutez bien :)), et notamment son émotion lorsque le peuple a incendié les Tuileries et sa bibliothèque.

Il y aurait tant à dire sur chaque écrivain... Mais le sujet est vaste !

Bien cordialement,

Portrait de Anonyme Jean-Baptiste28.05.2011

A ce sujet, il est intéressant de lire (ou relire) l'ouvrage de Paul Lidsky : Les Ecrivains contre la Commune, où l'auteur analyse les réactions des différentes figures littéraires de l'époque, au travers de leurs écrits, de leurs correspondances. Etonnant à plus d'un titre.

Portrait de Hélène Combis-Schlumberger Hélène Combis-Schlumberger28.05.2011

Effectivement ! Et je l'ajoute de ce pas à la bibliographie.

Merci.

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