retour en haut de page

La langue des signes encore à la peine 14

Peu connu du grand public, le tricentenaire de sa naissance est peu médiatisé. Pourtant, l'Abbé de l'Epée est un homme clé dans la vie des sourds. Le précurseur d'une langue qui n'a été officiellement reconnue qu'en 2005 et a encore bien des difficultés à être enseignée. Quand elle transmet une culture insoupçonnée.

 

L'abbé accueillant (2012) © Une oeuvre d'Arnaud Balard, sourd et "Artiste surdiste". a decouvrir sur https://fr-fr.facebook.com/Surdism ou arnaudbalard.com

C'est un monde méconnu, peut-être tabou et qui fait encore peur.

D'après les évaluations officielles, 6 millions de Français sont sourds mais de différentes façons : 80% sont des personnes âgées devenues sourdes, les malentendants et les 500.000 "signants".

Beaucoup ont célébré plus spécialement cette semaine le tricentenaire de la naissance de l'Abbé Charles-Michel de l'Epée (vidéo ci-dessous). Un personnage fondateur qui a institutionnalisé en particulier auprès des pauvres la Langue des Signes Française, interdite jusqu'à la fin des années 70 ! Car à partir de 1880, c'est "l'oralisme" qui a été imposé, pour que les sourds parlent et surtout lisent sur les lèvres.

Une langue et non un langage, avec son lexique et une grammaire propres. Comme il en existe des dizaines pour les sourds du monde entier.

Aujourd'hui, sa visibilité s'améliore, par exemple dans les médias ou les musées. Beaucoup grâce au site d'information Websourd, qui prépare une webtv, ou au CSA qui oblige les chaînes jeunesse à diffuser une fois par semaine une émission d'apprentissage de la LSF et un programme traduit.

 

Mais dans le même temps, 1% seulement des enfants sourds peuvent réaliser tout un parcours scolaire adapté en LSF !

 

Ronit LevenEric Chaverou © RF

Un problème majeur selon Ronit Leven, de l'Académie de la Langue des Signes Française, malgré la loi de 2005.

Elle pointe "un lobbying médical important pour prendre en charge la surdité d'un point de vue rééducationnel" et interpelle le gouvernement. Mardi pourtant, Aurélie Filippetti déclarait que "La langue des signes a désormais droit de cité. C'est une langue à part entière, une langue de France - je le répète solennellement au nom du gouvernement -, qui contribue, à ce titre, à son identité et à son rayonnement", ajoutait la ministre, rappelant que "la loi garantit en principe, pour tout élève concerné, la possibilité d'en recevoir un enseignement".

Sauf que Ronit Leven doit se battre pour l'éducation bilingue de son fils :

Lecture
 
Partager

 

Avec une situation plutôt favorisée à Paris, mais moins en province, même si cela s'améliore explique Marie Hure, enseignante depuis 2 ans dans un établissement médico social spécialisé pour jeunes sourds de Canteleu, près de Rouen :

Lecture
 
Partager

 

Autre grand problème : le manque d'interprètes. Aujourd'hui, 400 diplômés en exercice pour des besoins estimés à 3.000 ! Le métier s'est récemment professionnalisé, mais les promotions dans les 5 universités qui délivrent des masters sont limitées et la formation accessible aux Bac +3 dure deux ans.

Rachild BenelhocineEC © RF

 

 

Expert en langue des signes, Rachild Benelhocine l'a enseignée pendant 30 ans auprès d'élèves comme de futurs interprètes. Il évoque cette pénurie que déplorent les associations comme l'AFILS (des interprètes et traducteurs en LSF) :

 

 

Lecture
 
Partager

 

Rachild Benelhocine qui aimerait au nom de la communauté sourde que les sourds soient réellement considérés comme des citoyens à part entière, y compris chez le médecin :

Lecture
 
Partager

 

 

UNE CULTURE INSOUPCONNEE

 

La comédienne Emmanuelle Laborit, première personne sourde récompensée d'un Molière, a fait et fait énormément pour la (re)connaissance d'une langue dont elle est l'ambassadrice. Par le théâtre, elle qui dirige l'International Visual Theatre, le cinéma ou la télévision.

Pourtant, mardi, c'est une autre Emmanuelle, distinguée à ses côtés des Arts et Lettres, que la presse était avant tout venue voir : Emmanuelle Béart. L'"arrière-petite-nièce de l'Abbé de l'Épée" comme l'a baptisée Aurélie Filippetti, n'en a pas pris ombrage. Elle s'est dite  "très honorée", y voyant avant tout une reconnaissahce très importante pour toutes les personnes malentendantes. Mais "Le combat des sourds est loin d'être réglé", a-t-elle toutefois souligné. Quand la ministre a estimé que "la langue des signes participe de la pluralité culturelle de notre pays", avec pour "mérite principal de permettre l'accès à la culture et de constituer ainsi un instrument d'émancipation".

Mais cette langue est déjà en elle-même une culture, via par exemple son argot, raconte Rachild Benelhocine :

Lecture
 
Partager

 

Une langue pour des pièces, des contes, de la poésie, des bandes dessinnées, des films mais aussi des oeuvres comme celle de l'artiste "surdiste" Arnaud Balard, également chroniqueur dans un magazine culturel passionnant : Art'Pi. Son hors-série gratuit exceptionnel à l'occasion du tricentenaire de la naissance de l'Abbé de l'Epée s'ajoute aux 600 documents réunis jusqu'à lundi soir à la Bibliothèque publique de Beaubourg, à Paris. La BPI expose "A pleines mains" à la demande de la Fédération nationale des sourds de France et dans le cadre du Mois Extra-Ordinaire de Paris.

Initiation à la langue des signes à "A pleines mains" Eric Chaverou © Radio France

 

L'occasion dans un lieu de culture important (5.000 lecteurs par jour) de déplacer la réflexion et de passer l'invitation à découvrir cette langue de la sphère du handicap à l'univers culturel. Précisions et premier bilan d'Hélène Deleuze, bibliothécaire à la BPI en charge du projet :

Lecture
 
Partager
 

 

 

Vidéomaton dans "A pleines mains", pour sourds et entendants EC © RF

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Eric Chaverou

Thème(s) : Information| Politique| Société| langue des signes| malentendants| sourds| Abbé de l'Epée

Événement(s)

  • Exposition

    A pleines mains

    A pleines mains

    La Bibliothèque Publique d'Information du Centre Georges Pompidou, à Paris, fait honneur à la langue des signes et au monde sourd à l’occasion du tricentenaire de la naissance de l’Abbé de l’Épée, précurseur de la langue des signes, célébré dans le monde entier. Exposition sur et pour les sourds, ateliers de langue des signes, bibliothèque éphémère, débats, projections, heures du conte ...
    05/11/2012 - 03/12/2012

14 commentaires

Portrait de Anonyme CA SIGNE A LA MAISON10.12.2012

Merci pour ce dossier.
Lors du colloque célébrant les 300 ans de la naissance de l'Abbé de l'Epée fut rendue publique le texte de la charte pour l'enfance sourde élaboré conjointement par les principales associations nationales de Sourds, interprètes, parents d'enfants Sourds, IVT, et 2LPE.

Consultable sur le lien ci-dessous :
http://www.avaaz.org/fr/petition/Charte_LSF_pour_les_enfants_sourds/

Nous invitons tous les lecteurs de France Culture sensibles à la situation des enfants Sourds à signer cet appel et à le faire connaître le plus largement possible.

L'association CA SIGNE A LA MAISON (Marseille).

Portrait de Anonyme ben09.12.2012

Bonjour,

Je suis très intéressé par votre reportage, mais impossible de lire certaines vidéos ou certains témoignages audio.
Pourriez-vous m'aider.

Merci

Portrait de Eric Chaverou Eric Chaverou10.12.2012

Bonjour,

Essayez d'en profiter avec d'autres navigateurs que celui que vous utilisez d'habitude ou actualisez le avec la version la plus récente.

Merci pour votre fidélité,

Cordialement

Portrait de Anonyme Mains Diamant03.12.2012

Très beau dossier, qui rend hommage et met en lumière toute une communauté !

Si vous souhaitez découvrir quelques signes, ou même demander comment se disent certains signes découvrez la communauté du site http://www.culinan.net

Un espace de partage des signes du monde entier.

Vidéo de présentation pour en savoir plus : http://youtu.be/T6iE1zT4uik

Portrait de Anonyme orchidée02.12.2012

Bien que n'étant pas sourde je n'ai pas pu écouter les deux premières communications. Dommage !!!

Pourquoi les sourds ne sont pas très intéressés par les livres ? S'ils sont instruits, l'accès est le même que pour les entendants.

Portrait de Eric Chaverou Eric Chaverou02.12.2012

Bonsoir,

Les deux "communications" comme vous le dites fonctionnent depuis la mise en ligne. Je les ai testées dès lors. Un souci avec navigateur ou votre ordinateur peut-être.

Je ne pense pas que ce soit une question d'intérêt mais de grandes difficultés pour des sourds de naissance ou d'avant l'acquisition du langage à comprendre une langue écrite. Une très grande majorité de ces sourds est ainsi illetrée : http://www.cis.gouv.fr/spip.php?article339

Cordialement

Portrait de Anonyme Elwyse03.12.2012

Bonjour,

Attention, les sourds de naissances ou devenus sourds tôt ne deviennent pas automatiquement illettrés !

Avant la loi de Milan de 1880, tous les sourds de naissance ou non avaient un très haut niveau de lecture, au point de créer plusieurs journaux, également des poètes. Etc. C'est tout simplement la pédagogie oraliste pure (c'est-à-dire que la langue des signes n'a aucun droit de cité dans l'enseignement).

Donc effectivement, suivre des sourds en lisant sur des bouches silencieuses pour un enfant, c'est un challenge et le retard scolaire que cela provoque n'est pas étonnant.

Donc : les sourds sont actuellement en difficulté au niveau de français non parce qu'ils sont sourds mais tout simplement parce que leur éducation scolaire n est pas adapté.

Bonne semaine.

Portrait de Anonyme Sophie Vié04.12.2012

Bien que je sois pleinement d'accord avec votre conclusion, je suis terriblement sceptique au sujet de cet "Age d'or" d'avant 1880.

Avant la loi Milan, TOUS les sourds n'avaient pas un haut niveau culturel, pour la simple et bonne raison qu'ils n'étaient pas TOUS scolarisés comme la plus grande majorité des Français de l'époque (les lois Ferry sur l'enseignement datent de 1881-1882).

Bonne semaine

Portrait de Eric Chaverou Eric Chaverou03.12.2012

Bonjour Elwyse,

Merci effectivement pour votre précieuse précision.

A ce sujet, on pourra d'ailleurs lire le témoignage de Marie-Thérèse L'Huillier, qui avait notamment présenté dans les années 80 l'émission pour les jeunes "Mes mains ont la parole".

http://ebookbrowse.com/d-ou-vient-l-illettrisme-chez-les-personnes-sourd...

Cordialement

Portrait de Anonyme Stéphan Barrère02.12.2012

Bravo pour ce dossier complet !

Depuis le vote de la loi du 11 Février 2005 pour l’égalité des droits et des chances la participation et la citoyenneté des personnes handicapées chaque administration, chaque entreprise bref, la société française dans son ensemble se doit d’être accessible à tous, quelque soit son handicap d’où la nécessité de former de plus en plus de personne vers ce métier car aujourd'hui, en France (et plus particulièrement en province), comme vous le soulignez nous ne sommes pas assez nombreux.

Plus exactement, ce qui manque ce sont donc des postes de travail d’interprètes en lsf financés. En effet, pour garantir une accessibilité pleine et entière aux personnes sourdes de la maternité au cimetière il faudrait créer (parallèlement aux services d'interprètes F/LSF existants) des postes d’interprètes en langue des signes dans des administrations, services publics, écoles…
On pourrait imaginer des équipes d’interprètes travaillant au sein de différents ministères (Justice, Santé, Affaires Sociales, Éducation Nationale…) et mis à disposition sur tout le territoire français. Elles existent déjà sur quelques sites comme dans des écoles autour de Toulouse, dans des hôpitaux accueillant des « Pôles Santé Surdité« etc.

Aujourd’hui c’est l’inverse : l’État donne de l’argent aux personnes sourdes pour qu’elles payent elles-mêmes les interprètes dont elles ont besoin. C’est pourquoi la création de ces postes financés signifierait, logiquement, de revoir tout le circuit de financement notamment en réformant (supprimant ?) la PCH (Prestation de Compensation du Handicap) dont l’utilisation n’est soumise à aucun contrôle d’où les nombreuses dérives (on sait bien qu'elle est souvent utilisée pour rembourser un crédit ou s'acheter un beau téléviseur à écran plat).

Évidemment, à l’heure où l’État français se lance dans un vaste programme d’économies avec restrictions budgétaires, non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux… la proposition risque de surprendre (et elle n’est pas prêt de se réaliser).
Mais sans cette solution, on continuera de faire traduire des procès (quand ils sont traduits) par des interfaces incompétents (qui s'improvisent interprète car connaissant 3 signes), les élèves n’auront droit qu’à 200 heures maximum par an de cours interprétés en lsf (pour le reste de l’année ce sera un ou une charmant(e) AVS qui ne sait pas signer) et à l’hôpital le fils ou la fille entendante continuera d’accompagner sa maman en consultation de gynécologie pour lui traduire les propos du médecin.

Pour mieux comprendre cette proposition (créer des postes financés d’interprètes en lsf) il suffit de se rendre au Danemark où la langue des signes est officiellement reconnue dans l’éducation des enfants sourds depuis 1991.
Durant leurs études supérieures, les étudiants sourds peuvent bénéficier d’interprètes mis à leur disposition par les universités. La présence d’interprètes est obligatoire lors d’enquêtes policières ou d’audiences devant les tribunaux. Ils sont également présents dans les municipalités, les hôpitaux, les centres de formations… dans tous les moments importants de la vie. Surtout ils sont « gratuits » pour toutes les activités liées à la santé, la formation professionnelle, la culture… Ils sont pris en charge par la communauté ou l’organisme délivrant la prestation.
Et logiquement le Danemark arrive en tête des pays européens pour le nombre d’interprètes par habitants : 500 interprètes pour 6 millions de Danois (dont 5000 sourds signeurs).

Je vous rappelle les chiffres pour la France : 350 interprètes diplômés pour 60 millions d’habitants dont 120 000 s’exprimant en langue des signes.

Portrait de Anonyme Stéphan Barrère02.12.2012

Pour comprendre mon commentaire, j'ai oublié de préciser que je suis interprète en langue des signes française et que je travaille en région parisienne.

Stéphan Barrère
http://www.interpretelsf.fr

Portrait de Anonyme doju02.12.2012

Il existe aussi le LPC, langage parlé complété qui permet aux malentendants de lire sur les lèvres. Le code LPC est un codage manuel des sons de la langue française. Les mouvements codés de la main sont associés à la parole.

Portrait de Anonyme flo15.12.2012

Oui c'est vrai, il existe aussi le LPC.

Mais dans ce dossier, on vous parle de Langue et non pas de Langage. On vous parle de Sourds et non pas de malentendants.

Pourquoi toujours ramener le LPC à la LSF. Pourquoi confondre un outil d'aide à la lecture labiale avec une langue visuelle ?

Portrait de Anonyme Paroledemains03.12.2012

A Doju...

Le LPC n'est pas du tout la solution.

C'est toujours et dans la majeur partie des cas, aux personnes sourdes de faire des efforts, jamais l'inverse, ou rarement.

Comme vous dites, le L.P.C est un codage alors que la L.S.F est LA langue signée par le monde des sourds.

Personnellement, le mot malentendant me gène énormément : on est ou sourd, ou entendant.

Le fait de porter des prothèses auditives ne veux pas dire qu'on est "malentendant". Si je les retires, que suis-je ? Sourd ou entendant ?

Il s'agit d'un mot qui a été inventé par les médecins de parents d'enfants sourds pour les rassurer car le mot "sourd" est vu comme un drame.

Or nous pouvons tout faire : boire, manger, faire du sport, conduire, apprendre, communiquer.

LE problème est que très rares sont les choses et informations nous étant accessibles.

Si (oui, malheureusement on ne vit pas avec des "si"...), les messages audios, vidéo, là où l'information passe était traduit/transmis en L.S.F, là oui, le monde serait bien plus juste.

Imaginez un monde où par exemple (pour n'en citer qu'un parmi tant d'autres) toutes, je dis bien TOUTES, les publicités seraient UNIQUEMENT en langue des signes...

Comment prendriez-vous cela ? Comme de la discrimination ? Vous vous sentirez comment face à un renseignement inaccessible pour vous ? Même s'il vous paraît minime ?...

"Le changement, c'est maintenant"... hum...

Pendant plus d'un siècle la L.S.F a été mise de côté, les sourds enfermés chez les fous car on considérait à l'époque qu'il s'agissait d'une langue barbare, pour les fous, les demeurés... Il n'y a pas si longtemps que ça d’ailleurs : de 1880 à 1980 (trois ans seulement après ma naissance).

Oui, messieurs dames, vous qui lisez ce commentaire, vous savez encore peu de choses malgré tout ce que je viens d'écrire, il y en a encore beaucoup à raconter...

Salutations et amitiés à tout ceux/celles qui travaillent dans le monde des sourds, certain(e)s me reconnaîtrons je pense...

Sourdialement.

Votre commentaire

Type the characters you see in this picture. (Vérification audio)
Tapez les caractères que vous voyez dans l'image ci-dessus : si vous ne n'arrivez pas à les lire, soumettez le formulaire, une nouvelle image sera générée. Il n'y a pas de distinction majuscule minuscule.