Pour une poignée de pattes de poulet 1
Super poulet made in Choue MQ©Radio France
En sautant sur la voie de chemin de fer, je n’étais pas absolument rassuré. J’ai gravi le talus herbeux et laissé derrière moi le train Corail immobilisé sur les rails, dans la banlieue de Blois. D’habitude j’écoute les conseils du contrôleur quand il demande de ne pas ouvrir les portes du wagon et qu’il raconte que le train va bientôt repartir. D’autant plus que je ne connais pas Blois. Alors pourquoi désobéir et aller me perdre dans la périphérie du chef lieu du Loir-et-Cher ? C’est que l’agent de la SNCF venait d’expliquer que notre Corail serait dépanné « dans moins d’une heure » – alors que j’avais rendez-vous pour un reportage dans 45 minutes – et qu’un passager en colère gueulait dans son téléphone portable qu’on était arrêtés à 200 mètres de la gare. J’ai donc pris mon sac, et le parti de m’aventurer façon trimard le long de la ligne Paris-Tours, direction Blois-centre. J’ai enjambé la grille d’un jardin, contourné un pavillon et suivi des rues courbes plongées dans l’obscurité. Il était 19h45. J’étais sur la route.
Mais le passager mentait. Le train était tombé en rade à plus de 200 mètres de la gare. J’ai donc crapahuté une demi-heure avant de retrouver mon comparse, Yvon Croizier, de monter dans une voiture de location et de prendre la direction de notre lieu de rendez-vous pour notre premier reportage blésois : la salle de prière de la rue Jean Bart, au pied d’une barre HLM de la Zup.
La suite est dans l’émission de cette semaine. À un détail près. Une histoire de pattes de poulet.
Le patron, son financier et un visiteur incognito MQ©Radio France
Le lendemain matin, après un reportage sur le chantier de la future grande mosquée de Blois, le Centre Bilal qui a déjà fière allure, nous sommes partis plein Nord, à destination de Choue. Dans le Perche. Là, aux abattoirs Gauhtier convertis à la production de volaille halal (allez donc écouter, dans ladite émission), on a suivi la chaîne de fabrication de poulet « PAC » (prêt-à-cuire) – à rebours, la visite, on ne se refait pas. Or, après le sacrifice, l’éplumage, l’éviscération et le découpage, il ne restait en bout de chaîne que les pattes du poulet. En les voyant passer au-dessus de ma tête, toujours pendues à leur crochet comme les moufles d’un skieur ayant dévissé du tire-fesse, j’ai demandé au directeur de l’établissement ce qu’elles devenaient, ces pattes. Et là, il m’a dit elles partaient en Chine. J’ai souri. J’avais déjà entendu parler des soupes de pattes de poulet cuisinées en Asie, mais les pattes de Choue exportées en Chine, ça m’a paru fort de café. Je lui ai répondu que les Chinois produisaient beaucoup de volaille et qu’ils devaient avoir de quoi se rassasier, mais il m’a dit que non. Qu’une poignée d’entreprises écumait l’Hexagone en récoltant toutes les pattes de poulets made in France pour le marché chinois. J’ai accepté l’idée : mon interlocuteur était un pro en la matière. Et puis la mondialisation, tout comme l'appétit des hominidés ont des raisons que la raison méconnaît. Le patron des établissements Gauthier m’a alors proposé de m’offrir quelques pattes de poulet en souvenir. Je me suis dit que ça me ferait un drôle de trophée, mais j’ai finalement décliné son offre. Et nous sommes repartis pour Blois dans notre voiture de location – en ayant quitté au préalable nos tenues « de visite », faites d’une veste en plastique et de charlottes pour les cheveux et les pieds. Les champs s’étiraient à perte de vue, de part et d’autre de la départementale 160. Dans l’autoradio Sting chantait qu’il se sentait seul. Il n’y avait plus un oiseau dans le ciel.
Good bye Choue MQ©Radio France
Thème(s): Ailleurs| Gastronomie| halal| Loir-et-Cher| Poulet| SNCF



1 commentaire
Toujours autant de lyrisme, toujours autant de plaisir à lire.
C'est que "sur la route" même "à contresens", elle mérite néanmoins de s'y intéresser pour permettre de donner un repère (im)pertinent malgré la sinuosité.
Ce n'est qu'un "au revoir".
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