La cité des éléphants perdus 0
L'éléphant de Calder MQ©Radio France
Je vois des éléphants partout. Ce n’est pas l'effet de la chartreuse ou d'un autre alcool médicinal. C’est la vérité. Devant la gare, le vieil éléphant de métal sculpté par Calder n’a pas bougé depuis ma dernière visite dans la capitale des Alpes. À croire qu’il m’attendait, comme un chien son maître. On s’est regardés en chiens de faïence pendant un moment et je me suis éloigné pour éviter de me faire renverser par un tram. Grenoble est un vrai bestiaire à ciel ouvert. Un zoo grillagé de montagnes. Les trams glissent sur l’asphalte comme des serpents paresseux et domestiqués. Des serpents à sonnette, dont la clochette retentit quand ils s’approchent de vous en crissant sur leurs rails d’acier. Je ne me suis pas attardé place de la gare, mordu par le froid et peu désireux d’attraper la rage. Traversant la rue Gueymard j’ai alors compris le sens du nom de l’équipe de hockey de la ville : les « brûleurs de loups ». Le vent hululait dans mes oreilles rougies. Il hurlait jusque dans la porte-tambour du China Moon. Le bar-resto-buffet-à-volonté-asiatique, blindé de produits passés par le bureau d’importation des Frères Tang à Vitry. Mais il n’y avait pas de pattes de poulet dans les potages en vitrine. Alors, j’ai pensé être quitte de la ménagerie ambulante et immobile de la cité de Stendhal.
C’était sans compter sur les gauchistes du cru. En me dirigeant vers mon hôtel, dans une ruelle étroite, je suis soudain tombé sur un dinosaure. Un dinosaure à tête de femme, imprimé sur une affiche de Lutte ouvrière. La secte préhistorique m’invitait à venir faire la fête à Echirolles. Et m'a télétransporté contre mon gré un siècle en arrière. Quand le NPA s’appelait LCR et l’UMP, RPR. Quand il y avait encore un Rideau de fer. Je me suis pincé. Ce qui n’était pas nécessaire, vu le blizzard qui commençait déjà à me gercer les arcades sourcilières. J’étais éveillé. Mais j’ai quand même sursauté quand des têtes d’éléphants me sont apparues. Plusieurs têtes de pachyderme qui sortaient d’un mur. Pas un mur made in DDR, non : un mur en ciment moulé, 100% Isère hergestellt – vu que c’est là que cette technique révolutionnaire est née. Je me suis dit : allons bon, Martin, te voilà cerné. J’étais Avenue Alsace-Lorraine. Et ça m’a rappelé St Dié.
Des oeufs au sucre pour la Bastille MQ©Radio France
J’ai alors décidé de changer de
quartier. Direction St Laurent, le long du fleuve, au pied de la Bastille.
Derrière le téléphérique et ses œufs vitrés qu’on voit dessinés sur l’enveloppe
des sucres qu’on vous distribue dans les cafés. Le quartier italien. Là, j’ai
pensé être enfin en paix, loin des animaux dégelés venus du fond des âges.
Quand j’ai croisé un septuagénaire en jogging et casquette de lascar, portant
une grosse chaîne dorée autour du cou, je me suis senti rassuré. J’ai
pensé : ce type est un rappeur old school de la génération d’Eddy Mitchell. Je
retrouve mes racines : Sarcelles et Brooklyn. J'ai pensé le checker à
l’ancienne – pendant un bon quart d’heure, avec des jeux de mains compliqués, façon Flavor Flav. Et puis je suis
passé sous un porche, au-dessus duquel était vissée une plaque barrée de
l’inscription : « Ici a vécu Lionel Terray, conquérant de
l’inutile ». J’étais venu là pour travailler. CQFD. L’auteur de
science-fiction Jean-Pierre Andrevon est alors arrivé et je l’ai suivi jusqu'à sa maison, perchée à flanc d’escarpement. Chemin faisant, le bougre m’a révélé que
sa préoccupation number one c’était la
cause animale. Ça m’a fichu un coup. Il a rigolé. J’ai pas de dinosaures dans
mon jardin, a-t-il ajouté. Et puis quoi encore? ai-je pensé très fort. Mais
j’ai avisé un œuf géant dans le frais cresson vert. Pas un œuf vitré pour monter à la Bastille. Un gros œuf peint comme dans Jurassic Park. J’ai regardé Andrevon et sa baraque biscornue
flanquée d’une tour de guet. Et je me suis intérieurement écrié : doubledieu,
te v’là dans un album de Franquin, chez le comte de Champignac. M’enfin.
Andrevon a tâté l’œuf de la
semelle et m’a dit cette fois sans rire : je regrette de ne pas avoir
d’éléphant dans mon jardin. J'ai failli barrir. Mais que se passe-t-il donc à Gre, avec tous ces
éléphants en circulation ? Perturbé, j’ai tourné cette question dans ma tête toute la
journée. Et c’est là que j’ai réalisé que ce bordel remontait à
Hannibal, qui n’a jamais traversé les Alpes.
L'oeuf du mésozoïque MQ©Radio France
Thème(s): Ailleurs| Préhistoire| Champignac| ciment moulé| pachydermes| sucre



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