Casino noyade 0
Vegas-en-Provence MQ©Radio France
Dans le TGV pour Aix-en-Provence, deux types au look de traders pianotent sur leur ordinateur. Un brun bouclé et un blond cendré barbu. Ils sont faciles à reconnaître: costume, chaussures en cuir pointues et cheveux mi-longs coiffés en arrière. Le hic, c'est que nous sommes mercredi et que l'un d'eux n'a pas de ceinture pour tenir son pantalon. Me serais-je trompé? Ces deux messieurs presque bien mis et gominés seraient-ils des geeks en route pour un salon du jeu vidéo ayant loué un costard pour la journée, ou des tueurs à gages dont la ceinture serait restée nouée autour du cou d'un doulos? Je regarde l'écran du brun à boucles: des colonnes colorées composées de cellules, sur lesquelles il clique sans discontinuer. Mmm. Soit c'est bien un trader, soit il joue à la bataille navale. C'est peut-être pareil, au fond. Bataille navale dans le port du Pirée. Ou dans le Vieux port, la destination finale du TGV.
Au bout d'un moment, le brun s'adresse fièrement au blond cendré: "je me suis fait 730 euros". Petit joueur. À Aix, les deux chevelus restent à bord. Ça se confirme: j'ai voyagé avec deux authentiques traders de la bourse de Marseille.
L'objet de Sur la route, cette semaine: le casino d'Aix-en-Provence. Là où les accros laissent en général plus que leur ficelle. Dans la salle des jeux traditionnels, la salle de roulette et de poker, des grappes de jeunes, rebeus et toubabs, plus quelques asiatiques et une paraplégique s'agglutinent autour des tapis verts. Une chose est sûre: ils y ont déjà abandonné leur chemise. Tous sont en t-shirt. Ni ceinture, ni cravate. La classe à l'américaine, le style des flambeurs à l'ancienne, c'est du passé. Vive les temps modernes, où les lascars jouent leur SMIC ou leurs APL au Texas Hold'em, et repartent en chaussettes après avoir misé leurs baskets niquées.
Dans la salle des machines à sous, de l'autre côté de l'allée centrale du casino, les bandits manchots scintillent et tintinnabulent. Chaque bécane porte un nom singulier. J'en pince pour la sexy "Cougarliscious", ornée de MILF décolletées, et la bilingue "Palace of the riches". Il y en a pour tous les goûts. Courant de l'une à l'autre, un vieux moustachu ramasse des tokens dans de grands gobelets. Il me semble avoir la main heureuse: les jetons pleuvent comme la flotte à l'extérieur du bunker. Pas d'erreur, les Bouches-du-Rhône ont été placées en vigilance orange. Je m'approche du veinard, me présente. "Que vient faire France Culture dans ce pays d'inculture?" me demande-t-il. Je lui souris. Affable, Moustache m'explique qu'il vient de toucher un jackpot de mille euros tous ronds, mais qu'il en a déjà joué deux-mille six-cent ce soir. Ici, la chance est comme la gloire télévisuelle: elle ne dure qu'un quart d'heure. Après quoi, il enchaîne sur des considérations antisémites, à propos des producteurs de France Culture. Il est Libanais, se justifie-t-il. À Las Vegas-en-Provence, dans un lieu hyperréel, comme dirait Baudrillard, là où tout est "plus réel que le réel", quoi d'étonnant à ce que la haine suinte elle aussi des machines à fente ?
Thème(s): Ailleurs| Sexualité| Pauvreté| hasard| trading| vieux port



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