La victoire à la Pyrrhus des climatologues français 6
L'Académie des sciences©Radio France
Dans un premier temps, l'immense majorité des commentateurs, c'est à dire pratiquement toute la presse ainsi que nombre de personnalités politiques, la ministre de la recherche Valérie Pécresse en tête, s'est réjouie du rapport de l'Académie des Sciences sur le réchauffement climatique. Le document, synthèse des débats organisés en son sein, à huis clos le 20 septembre 2010, a été rendu public par l'Académie des sciences le 28 octobre, accréditait en effet la thèse du GIEC sur les causes humaines du réchauffement de la planète, c'est à dire le rôle du CO2 dans ce phénomène. Pourtant, la signature des deux principaux accusés de climato-scepticisme, Vincent Courtillot et Claude Allègre, aurait dû mettre la puce à l'oreille de ceux qui criaient ainsi victoire.
Le Populisme climatique : Claude Allègre et Cie, enquête sur les ennemis de la science - Denoël- 2010 ©Denoël
Il a fallu attendre le 14 novembre et la publication dans Le Monde de l'excellente analyse de Stéphane Foucart pour que cette ivresse se dissipe. L'auteur de Le Populisme climatique : Claude Allègre et Cie, enquête sur les ennemis de la science (Denoël - 28 octobre 2010) écrit: "Dans cette bataille française - semblable à d'autres escarmouches menées ces
derniers mois en direction d'autres sociétés savantes -, les tenants de Claude Allègre apparaissent bien perdants du point de vue de la science - comment en serait-il
allé autrement ? Mais, politiquement, leur victoire est indéniable".
Le journaliste regrette que l'Académie des sciences ait accrédité l'idée qu'un débat sur le climat "s'imposait d'un point de vue scientifique". Il oublie toutefois de rappeler l'origine de cette confrontation. Car ce sont les climatologues orthodoxes eux-mêmes qui l'ont provoquée et non les climato-sceptiques.
On se souvient de cette pétition de plus de 600 spécialistes du climat
adressées, fin mars 2010, à Valérie Pécresse et réclamant que la
ministre les lave
Valérie Pécresse ©RADIO fRANCE
des mises en cause insultantes proférées par Claude Allègre. Face à cette étrange requête, Valérie Pécresse, n'étant pas climatologue, s'est sagement tournée vers l'Académie des sciences afin que cette docte institution dise le vrai en la matière. Aucun climatologue ne s'est alors révolté contre une telle initiative. Ils auraient pourtant pu remarquer deux faits embarrassants. Le premier, c'est que les deux principaux protagonistes de l'affaire, Vincent Courtillot est Claude Allègre, sont des membres de l'Académie des sciences. Le second fait important, souligné celui-là par Stéphane Foucart, est que cette assemblée compte, étrangement, parmi ses
Jean Jouzel Laure Hubert-Rodier©Radio France
membres, très peu de climatologues. Ils seraient pourtant environ un millier en France. Ainsi, Jean Jouzel, l'un des principaux acteurs français du GIEC, n'en fait pas partie. Pas plus qu'un autre grand spécialiste du climat, Edouard Bard, professeur au Collège de France. Hervé Le Treut, lui, fait partie des rares climatologues de l'Académie. Stéphane Foucart en déduit, fort judicieusement, que cette institution est fort mal armée pour débattre du climat. Il note aussi que que certains de ses membres, reconnus dans d'autres disciplines, ont démontré leur incompétence lors des échanges du 20 septembre sur le réchauffement et ses causes.
Conclusions du rapport de l'Académie des sciences ©Radio France
Grâce à cette analyse,
on comprend mieux pourquoi les climato-sceptiques, sans pour autant
crier victoire, ont signé le document final, adopté ainsi à l'unanimité,
et ont ensuite fait part, dans les médias, de leur satisfaction d'avoir
vu leurs thèses débattues. Comme le remarque aujourd'hui Stéphane
Foucart, le rapport fait en effet la part belle aux incertitudes
concernant le rôle du soleil dans le réchauffement. Notons, par
exemple, qu'il va jusqu'à limiter à 2003 la période d'augmentation
avérée de la température du globe! Certes, le document affirme
clairement que le phénomène est dû aux effets du CO2 émis par l'homme.
Le point essentiel du débat est donc tranché en faveur des
climatologues. Mais, pour le reste, comme nous avons tenté de le décrypter ici,
les formules alambiquées et parfois contradictoires foisonnent. Jean
Jouzel lui-même l'a regretté dans Science Publique du 29 octobre. Ainsi,
la question n'est pas, comme certains se le sont demandés, de savoir
pourquoi les climato-sceptiques ont signé le rapport de l'Académie des
sciences mais bien, plutôt, celle de comprendre pourquoi les climatologues l'ont
fait.
L'analyse de Stéphane Foucart démontre, sans le dire
explicitement, que les défenseurs du GIEC sont tombés dans un piège
qu'ils se sont eux-mêmes tendu. En adressant leur pétition à Valérie
Pécresse, ils ont allumé la mèche qui a conduit à la situation actuelle.
En effet, leur action a provoqué mécaniquement l'organisation d'un
débat solennel dont ils ne pouvaient sortir vainqueurs. En cherchant
l'unanimité des signataires de son rapport, l'Académie des sciences ne
pouvait que ménager ses membres climato-sceptiques.
Avant cette aventure, les climatologues n'avaient à se battre que contre les livres outranciers de Claude Allègre et les positions de Vincent Courtillot qu'ils réfutent. Désormais, les thèses des contestataires du réchauffement climatique sont imprimées dans un document émanant de la plus haute assemblée scientifique française. Une reconnaissance dont ils ne rêvaient sans doute pas et que les climatologues leur ont servi sur un plateau. D'où une victoire politique effectivement indéniable des climato-sceptiques. Preuve que les scientifiques ont encore pas mal de progrès à faire lorsqu'ils s'aventurent dans les controverses de plus en plus nombreuses qui naissent au croisement de la science et de la politique. Dans ce domaine, il leur est bien difficile de se mesurer à des adversaires rompus à la dialectique. Fussent-ils, comme le pense Stéphane Foucart, des "ennemis de la science".
Quelle suite pour le débat sur le climat? Aujourd'hui; il semble plus bloqué que jamais. Les climatologues n'ont pas tiré les leçons de l'échec du sommet de Copenhague. Et le rapport de l'Académie des sciences a fait plus reculer leur cause qu'elle ne l'a fait avancer. Face à cette situation, plusieurs questions se posent:
- Au delà de la "vérité" scientifique, les climatologues du GIEC ne doivent-ils pas prendre acte de l'échec de leur stratégie d'affrontement direct des climato-sceptiques?
- Le combat pour le réchauffement climatique anthropique a-t-il un avenir politique?
- La réduction des émissions de CO2 n'a-t-elle pas d'autres vertus aux effets plus immédiats qui permettrait d'en justifier l'urgence?
- Peut-on mobiliser les peuples et les gouvernements pour servir une cause dont les effets ne se feront sentir que dans plusieurs décennies lorsque tant de problèmes bien actuels n'ont pas de solutions?
- N'est-il pas possible de publier, chaque année, la température moyenne du globe afin que chacun connaisse son évolution, au risque de devoir expliquer certaines baisses ponctuelles, et en précisant le degré d'incertitude ?
- A partir de quelle date peut-on estimer que les premiers symptômes météorologiques du réchauffement climatique deviendront clairement perceptibles, en dehors des zones polaires?
- Est-il raisonnable, en matière de communication, de se contenter d'un rapport du GIEC tous les 6 à 7 ans?
Michel Alberganti
Comme toujours, vos commentaires sont hautement souhaités.
A consulter également:
En quête de science:
L'Académie des sciences tempère le débat sur le climat
La science, le doute, le climat et le pari de Pascal
Le climat à huis clos
La Terre plus chaude de 4°C
Science Publique:
Académie des sciences : le débat sur le climat est-il réglé ?
Émission du
29 octobre 2010
Vidéo:
Entretien avec Vincent Courtillot après
le débat à l'Académie des sciences:
Articles:
- La science, le doute, et la faute de l'Académie - Stéphane Foucart - Le Monde - 14 novembre 2010.
- Allègre: pourquoi tant de haine? Jean-Yves Nau - Slate.fr - 5 avril 2010
Thème(s): Sciences| Géopolitique| Débat| Environnement| Académie des sciences| Claude Allègre| climatosceptiques| réchauffement climatique| Stéphane Foucart| Vincent Courtillot




6 commentaires
Une majorite de scientifiques accepte la theorie du rechauffement climatique anthropique, cela devrait suffire aux decideurs pour commencer a poser les questions difficiles auxquelles nous allons devoir repondre collectivement.
Bien sur, il reste des doutes. Cependant s'il faut avoir des certitudes absolues avant de commencer a reagir, nous allons dans le mur. D'autant que, au dela de probleme climatique, nous sommes confrontes a une penurie toujours plus inquietante de diverses ressources (eau, metaux, petrole...). La question energetique a elle seule necessite de prendre des decisions qui vont automatiquement limiter le degagement de GES.
Je peux comprendre la frustration de scientifiques tels que Mr Courtillot: tant qu'une theorie n'est pas "prouvee" au sens mathematique, elle peut etre debattue. Il a raison.
Malgre tout, il me semble que l'attitude responsable (et pragmatique) est bien de mettre les differences "academiques" de cote, de se mettre d'accord sur le fait que nous ne pouvons pas continuer a croitre (demographie, PIB...) dans un monde fini, et enfin de mettre en place de vraies solutions!
Je me permets de signaler un témoignage d'un journaliste présent lors de la remise du rapport avec une anecdote croustillante :
http://alasource.blogs.nouvelobs.com/archive/2010/11/12/la-science-va-ma...
Sur le fond l'analyse est proche...
Bravo pour votre émission du 29 octobre (j'ai adoré la réplique d'Edouard Brézin qui en a un peu marre des déclarations de Courtillot...)
Merci pour cette réflexion sur le lien entre recherche scientifique et politique qui mériterait sans doute un colloque entier. Dans les débats actuels il me semble qu'il en émergent deux qui sont peu suffisamment abordés en tant que tels mais qui sont à la marge des controverses. Le premier est sans aucun doute la question de la définition du vrai au sein de la recherche scientifique. J'ai le sentiment que tout le monde, y compris les chercheurs, est inconsciemment porteur d'une image stéréotypée de la démarche scientifique héritée du 17ème siècle, celle d'une vérité incontestable procédant d'une "expérience décisive" (du type les sphères de Magdebourg pour démontrer la pression de l'air"). Or les systèmes "complexes" (nombre de facteurs, inertie différentielle des composantes, unicité et ampleur du phénomène n'autorisant aucune "expérience" que l'on puisse répéter, etc...) ne nous autorisent plus à rêver d'une vérité absolue et incontestable. Le climat n'aura pas ses sphères de Magdebourg, météo france le saurait ! Nous devons nous habituer à gérer en vertu du vraisemblable (plus ou moins) en fonction de faisceaux d'indices. En résumé au vrai/expérience nous substituons du vraisemblable/enquête. De ce point de vue en dépit du formidable appareil d'équations, les recherches sur le climat s'apparentent plus à l'histoire qu'à la mécanique. Pour moi le réchauffement climatique semble hautement vraisemblable comme est hautement vraisemblable la victoire de César sur Pompée. Les climato-sceptiques piègent leurs interlocuteurs en leur demandant de donner une preuve absolue de l'existence de César et en affirmant qu'en l'absence de preuve absolue toutes les positions sont équivalentes. Et si nous entrons si facilement dans leur piège c'est que nous-mêmes nous restons attachés au vrai et ne nous satisfaisons pas du vraisemblable.
Le second point est celui du poids des données de la recherche scientifique dans la vie politique. Durant les dernières décennies, l'effacement du politique a conduit à une situation telle que dans de nombreux cas, l'argument scientifique est le seul retenu pour justifier ou non d'un refus (par exemple de commercialisation). Bref l'effacement du politique a conduit à un sur-investissement d'enjeux sur la sphère scientifique.Et soyons justes, les scientifiques n'ont pas toujours boudé l'idée d'être au coeur de la cité rationnelle. Le phénomène se combine d'ailleurs au précédent sur la complexité des systèmes sur lesquels nous voulons avoir une représentation. Le débat actuel sur l'économie en offre un exemple caricatural (encore que l'économie soit souvent une défense d'intérêts bien compris parée d'oripeaux mathématiques !). On se bat à coup de modèles. Mais les modèles sont-ils des objets scientifiques ? Cette évolution est peut-être inévitable, mais ni la politique ni la recherche scientifique n'ont, à dire vrai, rien à gagner de ce mélange de genres.
En tant qu'alpiniste, je participe régulièrement à des expéditions depuis 30 ans.
La question de savoir "A partir de quelle date peut-on estimer que les premiers symptômes météorologiques du réchauffement climatique deviendront clairement perceptibles, en dehors des zones polaires?
pour moi, ne se pose pas : TOUS les glaciers que j'ai visité il y a 20 ans ont diminué de 15 à 20% en longueur, certains ayant même complètement disparus.
Sans aller très loin, les glaciers Pyrénéens comme celui du Vignemale ont perdus certaines de leurs plus belles voies d'ascensions glacières, comme le couloir de Gaube.
Il suffit d'avoir des yeux et de regarder pour voir ! Comment une telle discussion est-elle encore possible devant l'urgence de la situation ?
Quels intérêts cachés ont Claude Allègre et consort à défendre la même cause que les multinationales américaines qui nient encore le rôle des activités humaines dans le réchauffement ?
Que penser de scientifiques qui en appellent au politique pour trancher une querelle portant sur la science ? Mettons de coté ce qu'il y a de détestable dans la démarche, il faut quand même qu'ils se sentent bien faibles quelque part, au moins dans la partie communication grand public.
Sans être spécialiste de quoi que ce soit, on peut quand même observer, qu'au delà des discours "on sait tout, tout a été trouvé, circulez il n'y a plus rien à voir" qui reviennent assez souvent (sans doute de scientifiques de deuxième classe), que des vérités d'il y a quelques années n'en sont plus trop, que des ratages spectaculaires (l'avant-dernier étant les prévisions sur la grippe A) ne contribuent pas à une confiance aveugle en eux.
Exemple, dans un secteur aussi neutre à priori que les mathématiques, regardez comment était présentée la théorie des ensembles dans les années 60 et comment elle est considérée aujourd'hui.
Alors que le public n'adhère pas automatiquement aux thèses du moment, ce n'est pas étonnant et après tout, c'est sain.
Pour la science du climat proprement dite, qui peut prétendre sérieusement (à part quelques journalistes autoproclamés scientifiques ou des scientifiques psychorigides) qu'en 2010 tout soit connu, compris et expliqué ? D'un point de vue anecdotique, quand on entend qu'un froid en deçà des moyennes ne signifie rien, mais qu'un chaud au delà est une preuve du réchauffement anthropique, il faut convenir que ceux qui tiennent ces discours simplistes prennent les gens pour des idiots, s'ils ne le sont pas eux-mêmes, et font beaucoup de tort.
En tout cas, réchauffement anthropique ou pas, ce qui est certain, c'est que l'homme empoisonne son milieu et tend à occuper seul la biosphère : que nous allions dans un monde du type "soleil vert" devient de plus en plus probable et ce n'est pas très réjouissant ... Et de ce point de vue, toutes les actions de réduction d'émission de CO2 et compagnie ne sont que les bienvenues.
Je pense qu'il serait très intéressant de faire une analyse comparée des créationnistes et des climato-sceptiques. Ces deux choses là se ressemblent étrangement et utilisent les mêmes armes, de la pseudo-science en particulier. Un collègue du museum nous avait même conseillé, à nous scientifiques travaillant sur l'évolution, d'éviter tout "débat" avec ces gens là, au risque de se faire prendre, comme vous le décrivez bien ici !
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