Fukushima: Absences, mensonges et désobéissances 2
28 mai 2011 - Une centrale nucléaire en ruine, des dizaines de milliers de personnes évacuées, des ouvriers dont la vie est probablement menacée par les irradiations, un danger persistant d'aggravation sur trois réacteurs, quelque 100 000 tonnes d'eau radioactive à traiter, une pollution importante de la mer environnante, des pertes financières abyssales, un management démissionnaire... Cette situation que l'on peut qualifier, sans risquer l'exagération médiatique, de catastrophique, vient de s'aggraver avec une nouvelle crise. La presse et le gouvernement japonais se liguent en effet pour instruire le procès de la franchise de Tepco, l'opérateur de la centrale de Fukushima Daiichi. Plus question d'invoquer la colère divine et le déchaînement des éléments. Les attaques concernent désormais le management de l'entreprise. Plusieurs faits révélés par les journaux nippons entament la crédibilité, déjà vacillante, des déclarations et de l'attitude de Tepco:
Masataka Shimizu, ex-président de Tepco ©Tepco
1°/ Mensonge sur le voyage du président le 11 mars 2011
Dans son
édition du 28 mai, le journal Mainichi révèle que Tepco a menti sur les raisons
de l'absence de son président, Masataka Shimizu à l'époque, pendant la journée
du 11 mars 2011. L'entreprise avait mentionné un voyage d'affaires destiné à
rencontrer des leaders de l'industrie dans la région de Kansai. En réalité, M.
Shimizu, accompagné de son épouse et de son secrétaire, profitait de sa qualité
de président de la Fédération des compagnies électriques du Japon (FEPC) pour
visiter le site du palais impérial
Le premier palais reconstruit sur le site de Heijokyu ©Takenaka Corporation
d'Heijokyu. en 2010, la FEPC avait sponsorisé le 1300ème anniversaire du transfert du trône impérial dans ce palais. Le journal Mainichi déduit son enquête que M. Shimizu n'était pas en voyage d'affaires mais bien en visite touristique dans la ville de Nara. Il s'était installé dans un hotel de la ville le 10 mars, pour deux nuits. Les 10 et 11 mars sont des jours de semaine, note perfidement le Mainichi... Aussitôt après le séisme du 11 mars, M. Shimizu a tenté de rentrer à Tokyo où se trouve le siège de Tepco. Mais son avion a fait demi-tour et il n'est parvenu à rejoindre la capitale que le 12 mars. Manque de chance pour l'entreprise, son président du conseil, Tsunehisa Katsumata, était, lui aussi, absent pour un voyage d'affaires, réel semble-t-il, en Chine. C'est lui qui a pris la direction des opérations lorsque, le 30 mars, M. Shimizu, qui ne s'était alors pas exprimé devant la presse depuis le 13 mars, a été admis à l'hôpital en raison de problèmes de vertiges et de tension. Il est sorti le 7 avril. Finalement, M. Shimizu a démissionné le 20 mai 2011.
Masao Yoshida, directeur de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi ©Tepco
2°/ Malgré l'ordre du gouvernement, Tepco a repris l'injection d'eau de mer.
Plus de deux mois ét demi après le drame, il semble de le ministère japonais de l'industrie apprenne enfin que Tepco n'a pas suivi ses injonctions et poursuivi l'injection d'eau de mer dans le réacteur N°1. Le journal Manichi du 26 mai raconte que ce refus d'obtempérer est
Fukushima: Réacteur N°1 ©Tepco
dû à la décision de Masao Yoshida, le directeur de la centrale de Fukushima Daiichi. Selon sa nouvelle version des faits, Tepco déclare que l'injection d'eau douce pour refroidir le réacteur N°1 s'est arrêtée le 12 mars à 14h53. L'entreprise a commencé le pompage d'eau de mer à 19h04. Mais à 19h25, Ichiro Takekuro, le représentant de Tepco qui se trouvait au domicile du premier ministre Naoto Kan a contacté la direction de l'entreprise pour l'avertir que l'autorisation d'utiliser l'eau de mer n'était pas acquise et qu'elle était en cours de discussion. Après une vidéoconférence entre le siège de Tepco et la centrale, la décision d'arrêter l'injection d'eau de mer a été prise. Pourtant, selon l'Asahi Shimbun du 28 mai, l'injection d'eau de mer a repris à la centrale à 20h20, le 12 mars, soit 55 minutes après son arrêt. Les témoignages expliquant cette décision révèlent une grande confusion dans les relations entre le siège de Tepco, la centrale et le cabinet du premier ministre. Ce dernier motive son rejet de l'injection d'eau de mer dans le réacteur N°1 par le risque d'un phénomène nommé "recriticalité". Cela signifie que l'eau de mer peut provoquer une reprise de la réaction de fission dans le réacteur pourtant à l'arrêt après la remontée des barres de contrôle qui inhibent cette réaction. Opération réalisée automatiquement juste après le séisme dans tous les réacteurs en fonctionnement. Il semblerait que Masao Yoshida révèle cette désobéissance en raison de l'arrivée sur place des experts de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) qui n'auraient pas manqué de soulever ce point. Difficile, en effet, de ne pas imaginer que la fusion totale du cœur des réacteurs N°1, 2 et 3 n'est pas due, au moins en partie, à ce phénomène de recriticalité. D'autre part, sans eau douce disponible, fallait-il arrêter tout refroidissement? Les prochaines enquêtes, dont celle de l'AIEA, répondront peut-être à ces interrogations.
Yukio Edano, chef de cabinet ©NHK
3°/ Le gouvernement accuse Tepco de dissimulation de données sur les radiations.
Le 27 mai, le gouvernement japonais dit avoir appris que Tepco n'avait pas entièrement rendu publiques les données sur le niveau de radiation à la centrale de Fukushima Daiichi. Informé par Goshi Hosono, conseiller spécial du premier ministre Naoto Kan, Yukio Edano, chef du cabinet, a déclaré lors d'une conférence de presse qu'il avait donné instruction à Tepco de rendre publiques ces informations et de vérifier à deux fois qu'un tel manquement ne se reproduirait pas à l'avenir. Après l'épisode de l'injection d'eau de mer, Yukio Edano n'a pas exclu d'autres découvertes. Il a exhorté vivement Tepco à dire la vérité au gouvernement.
M.A.
Vidéo:
NHK le 24 mai:
Thème(s): Sciences| Entreprise| Industrie




2 commentaires
Bravo. Merci beaucoup pour toutes ces infos.
A tout cela s'ajoutent:
- l'arrivée ce soir du cyclone Songda; certes il aura perdu de sa force, et les vents souffleront à moins de 100km/h, mais on attend des pluies torrentielles, alors que le sous-sol des bâtiments des réacteurs est quasiment saturé;
- la panne du système de refroidissement du réacteur 5, qui s'est produite la nuit dernière, avec une augmentation de la température.
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