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Crise au Kirghizstan : 3 questions à Asel Doolotkeldieva 7

 

Asel Doolotkeldieva est doctorante de Sciences Po Paris, rattachée au CERI. Elle travaille sur les questions de transformations sociales et politiques en Asie Centrale contemporaine. Pour Globe, elle donne ses élements de compréhension de la crise au Kirghizstan où elle effectue actuellement son terrain. L'entretien a été réalisé les 15 et 16 juin.

 

Le Kirghizstan, petit pays d'importance stratégique ©AFP

 



Comparée aux autres villes du Kirghizstan, quelles sont les caractéristiques (culturelles, sociales, économiques et politiques) d’Och et de sa région ?

Il faut savoir que la géographie du Kirghizstan est montagneuse. Plusieurs chaines de montagnes traversent le pays et le divisent en 7 régions d’une façon presque naturelle, ainsi chacune des régions est plus au moins concentrée autour d’une vallée entourée de montagnes. 

Relief du Kirghizstan ©InterCarto

Les régions du Kirghizstan ©TLFQ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Composition culturelle au Kirghizstan D'après The World Factbook, CIA ©Wikipédia

Une telle spécificité forme des identités propres à chaque région. Par exemple, les discours populaires stigmatisent le peuple du « sud », dont la province d’Och, comme un peuple laborieux et commerçant en raison d’une culture d’agriculture et de commerce forte avec les régions frontalières ouzbèkes.  En dehors de ces discours populaires, les régions du sud sont connues pour leur diversité ethnique et culturelle. Ainsi la minorité ouzbèke du Kirghizstan vit au sud, où elle forme en fait une majorité. Cohabitant les uns à coté des autres depuis des décennies, les kirghizes et les ouzbeks traversent ensemble depuis l’indépendance du Kirghizstan la difficile période de construction d’un Etat-nation. Durant cette période les relations sociétales, les rapports entre le gouvernement et les minorités nationales se transforment. Avec la fin de l’Etat providence, l’accès aux ressources naturelles, sociales, économiques et politiques est devenu complexe, ce qui a accentué les tensions entre les citoyens d’origine kirghize et d’origine ouzbèke. Ces tensions s’en ressentaient ces derniers temps.

 

La presse évoque une «crise ethnique jamais réglée» (The Independent) et le «sud du pays bastion de Bakiev» (LeMonde.fr) pour rendre compte des affrontements et de la crise actuels. Qu’en pensez vous ?

C’est très fort de dire « crise ethnique jamais réglée ». Ce à quoi nous assistons au sud du Kirghizstan est une mauvaise gestion par l’Etat de l’accès à l’éducation publique, à la médecine et aux services publics. Ces problèmes touchent toutes les composantes de la société indépendamment des origines ethniques, donc il s’agit d’une crise socio-économique. A un autre niveau, l’Etat n’a jamais mené de véritable politique dans le domaine des minorités nationales. Les autorités espéraient que la concordance ethnique pourrait éternellement continuer sur les lignes de la fameuse politique soviétique des nationalités et de l’internationalisme. Pourtant, comme les événements le montrent aujourd’hui, le Kirghizstan n’a pas réussi à construire une nation sur une base civile plutôt qu’ethnique, qui aurait pu permettre aux diverses nationalités de dépasser leurs cadres ethniques. Par conséquent, cette «carte» ethnique a toujours servi des objectifs politiques, lors des élections législatives et des luttes de pouvoir.

Kourmanbek Bakiev©eurodialog/Flickr

De la même manière, aujourd’hui les forces destructrices, comme la famille de Bakiev (l'ancien président évincé lors de l'implosion sociale et politique du 7 avril 2010), ou d’autres forces qui se sont retrouvées écartées du partage du pouvoir actuel, cherchent à renverser le gouvernement provisoire via la déstabilisation d’une région du pays et assurer ainsi leur retour sur la scène politique.

 

 

Vous étiez sur place à Och la semaine dernière : la tension a-t-elle explosé d’un seul coup, de façon inattendue ; ou bien des signes de tension étaient ils perceptibles dans les jours (voire les semaines) précédant les affrontements ?  Avez-vous une idée des circonstances précises dans lesquelles les affrontements ont commencé ?

La tension n’a pas explosé d’un seul coup. Durant le mois de mai les premiers signes de tensions ont commencé à apparaitre à Och et Jalal-Abad, mais le gouvernement provisoire a réussi temporairement à restaurer l’ordre. Par ailleurs, les sondages sociaux menés auprès des populations d’Och la veille de l’éclatement des affrontements montraient que les gens étaient préoccupés par de potentiels conflits. Malheureusement ni les experts ni le gouvernement n’ont sérieusement pris en compte les résultats de ce sondage. Plusieurs facteurs ont amené à l’existence de tels sentiments chez les populations. Premièrement, une activation informelle des leaders de la communauté ouzbèke et leurs actions ambigües pendant le mois de mai. Par exemple, les discours de Kadyrjan Batyrov, un leader ouzbek de Jajal-Abad, appelaient à la création d’une république autonome ouzbèke au sein du Kirghizstan et à l’obtention du statut officiel pour la langue ouzbèke, ce qui fut mal perçu par la population kirghize. Celle-ci jugeait ces actions comme populistes à une époque de vacuum du pouvoir, avec un gouvernement provisoire faible. Et dangereuses car dans le cas de la formation d’une république autonome ouzbèke, la population kirghize serait une minorité dans son propre pays. La circulation de tels discours n’a fait qu’augmenter les malentendus et fausses craintes entre les deux populations. Deuxièmement, le maintien des anciens cadres du président déchu Bakiev sur les postes clés est devenu également un facteur fort de déstabilisation de la situation dans le sud. Ainsi la personnalité du maire d’Och Melis Myrzakmatov, soupçonné par ailleurs de liens avec des groupes criminels, n’inspirait pas confiance chez les populations des deux cotés. Cette politique de « cadres » du gouvernement provisoire a été perçue par la population comme l’incapacité de celui-ci à gérer la situation et même à asseoir sa volonté devant les criminels. Cette incapacité a été par la suite associée au manque du pouvoir central dans ces régions et la crainte chez la population que le gouvernement provisoire ne pourrait pas gérer de potentiels conflits.  Aujourd’hui la réalité de la préparation et de l’organisation des affrontements est établie. Beknazarov, un des membres du gouvernement, a dit il y a deux jours que 30 combattants privés du Tadjikistan ont été interpellés à Och. Les snipers arrêtés ne sont pas des citoyens kirghizes mais sont d’origine ouzbèke, tadjike et russe. Certains d’entre eux ont déjà avoué avoir reçu de l’argent pour une mission de pillage et de tuerie. Les circonstances précises dans lesquelles les affrontements ont commencé ne sont pas connues car beaucoup de rumeurs circulent et il est difficile d’établir la vérité. Il faut attendre qu’une enquête soit menée.

Colonne de fumée au-dessus d'un quartier résidentiel d'Och. ©Reuters/Alexei Osokin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les tirs ont cessé à Och tandis que les affrontements à Jalal-Abad continuaient encore le 15 juin. Les mercenaires sont en train d’être arrêtés et mis en justice. Le fils de Bakiev, Maxime Bakiev est arrêté également en Grande Bretagne. Il est cependant impossible de prédire si le calme est provisoire ou durable. Le gouvernement prend des mesures pour mener malgré tout le referendum [prévu par le gouvernement provisoire le 27 juin] et les élections [10 octobre], comme un moyen d’avoir une autorité bien fixe revendiquée tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Si ces mesures sont accompagnées d’un véritable programme d’apaisement du pays et de réconciliation nationale, le Kirghizstan pourra encore sortir de cette situation complexe au moins à court terme. A long terme, il faut comprendre que cette crise n’est que le fruit de l’échec de la construction d’un Etat de droit qui est un travail de longue haleine.

 

Voir aussi :

Un reportage de BFM TV sur les violences inter-ethniques.

Voir également :

L'entretien du Monde.fr avec Asel Doolotkeldieva

Les enjeux internationaux du 17 juin ("Kirghizstan") sur France Culture, émission disponible en écoute à la carte.

La revue de presse internationale du 14 juin ("Guerre civile au Kirghizstan") sur France Culture

Portfolio sonore sur LeMonde.fr, avec Marie Jégo, envoyée spéciale

Ria Novosti : l'actualité du Kirghizstan en temps réel

La fiche d'identité du Kirghizstan dans les archives de l'université Laval de Québec

...Et le clin d'œil de Chimulus

 

Je suis entré en contact avec Asel Doolotkeldieva sur les conseils d'Adrien Fauve (cf ses photos, ses articles et ceux de Cécile Gintrac dans le billet du 21 avril de Globe).

Thème(s): Information| Asie| Géographie| Géopolitique| Crise| Asie Centrale| conflit| ethnique| Kirghizstan| Ouzbekistan| révolution

7 commentaires

Portrait de Anonyme marianne3608.08.2010

IMPUNITE POUR LES POGROMISTES

Non seulement les auteurs des massacres,des « pogroms » de juin 2010(pas vraiment négligeables puisque l'estimation du nombre de victimes s'élève quand même à 2000!)restent dans une totale impunité mais en plus certains représentants de la communauté victime-c’est-à-dire ouzbek-sont arrêtés.Etat kirghize,justice internationale,ONU,représentants des Etats,Union européenne:tout le monde paraît être aux abonnés absents.Des Etats tombés sous la coupe de puissantes mafias,locales ou pas locales et des populations civiles devenues des cibles,une simple variable d’ajustement sur laquelle ces mêmes mafias font éventuellement pression pour obtenir quelque chose en échange :des populations abandonnées et transformées en otages.Quand certains plaident pour un retour de l’Etat de droit dans les affaires du monde ils ne le font pas simplement pour passer le temps ou passer pour de beaux esprits.

Portrait de Anonyme Anonyme26.06.2010

C'est beau de décortiquer le background des evenements et de pointer à une troisieme force. Mais, ca n'explique pas la haine et la brutalité des foules kirghizes qui ont massacrés les ouzbeks ainsi que la complicité bien documentée des autorités locales et nationales pendant presque une semaine de tuéries.

Portrait de Anonyme Nagoi24.06.2010

Merci pour cette analyse très claire et très circonstanciée !

Portrait de Anonyme Marie-Pierre23.06.2010

Oui,effectivement ça montre bien comment tout était organisé par les groupes criminels. Mais depuis des siècles ces peuples vivaient ensemble côte à côte, malgré toutes les tensions ethniques existantes d'après ces articles, je crois que ce n'est pas possible que le jour au lendemain les gens tuent leurs propres voisins. Mais on voit bien que les "forces" qui ont été derrière ces événements ont utilisé la population afin de reprendre de nouveau le pouvoir. J'espère que tout va s'arranger pour ce pays.

Portrait de Anonyme Douleur22.06.2010

"Les snipers arrêtés ne sont pas des citoyens kirghizes mais sont d’origine ouzbèke, tadjike et russe."
Vous les avez rencontré? Personne ne les a vu. Et la foule qui brule le boulanger à vif a Zapadnii, est-elle d'origine tadjik ou russe? En tout cas ils parlent parfaitement kirghize en scandant en kirghize "mort aux ouzbeks".

Portrait de Anonyme Lhassa23.06.2010

Cher Douleur:

"Et la foule qui brule le boulanger à vif a Zapadnii, est-elle d'origine tadjik ou russe? En tout cas ils parlent parfaitement kirghize en scandant en kirghize "mort aux ouzbeks"."

Vous les avez rencontré?

Portrait de Anonyme Anonyme19.06.2010

Merci, Je'y vois un peu plus clair maintenant.

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