Bagdad, ville morcelée 2
À la suite de l'émission Planète Terre du 30 juin consacrée à Bagdad (disponible à l'écoute à la carte et au podcast), retour sur ce carrefour stratégique du Moyen-Orient, qui est aussi l’une des plus chaudes régions du monde en été. Malgré cela, plus qu’une ville du désert, elle est, selon l'expression de Brigitte Dumortier, une «ville du fleuve» : elle s'est contruite sur les terrasses du Tigre. Principale source en eau de la ville, le fleuve a du être dompté : les dernières crues remontent à 1955.
Le Tigre à Bagdad ©Encyclopedia Britannica
Passée de 500 000 habitants en 1950 à près de 8 millions aujourd’hui, Bagdad concentrerait environ 17% de la population totale en Irak. A l’image de ce qui se passe dans de nombreux autres pays en développement, c’est une ville macrocéphale qui concentre les pouvoirs, à la tête d’un réseau urbain déséquilibré. L’exode rural, l’afflux de travailleurs d’autres pays du Golfe mais aussi de réfugiés : tout cela a contribué à une croissance urbaine très rapide. Au cours de la première moitié du XXème siècle, le tissu urbain se construit ainsi sur des critères socio-économiques, qui prennent le pas pour la première fois sur les ethnies et les confessions. La croissance démographique se traduit par l’apparition de «quartiers planifiés, de quartiers spontanés où les néo-citadins construisent des habitations en matériaux traditionnels (brique crue, roseaux), de villes nouvelles, mais aussi de bidonvilles» (B. Dumortier, Encyclopaedia Universalis).
L'extension de Bagdad 1919-1956 ©Le Monde 11.04.2007
Lorsque le pays devient une République, en 1958, des lotissements sont construits à l’attention particulière de certaines corporations telles que les officiers et les médecins. Les urbanistes créent le quartier de Thawra sur le modèle du quadrillage, où affluent les populations pauvres.
Par la suite, la politique urbaine du parti Baas (au pouvoir de 1968 à 2003), notamment à travers Saddam Hussein (1979-2003), est relativement élaborée. C’est la période de l’industrialisation de la ville, qui voit les vieux quartiers scindés par de grands axes, et un centre moderne sortir de l’enceinte historique pour s’implanter plus au sud, de part et d’autre du Tigre. Le quartier de Thawra est renommé Saddam-City, aujourd’hui devenu Sadr-City.
Les quartiers de Bagdad ©Globalsecurity.org
L'approche géographique de la ville par quartiers varie d'une source à une autre : ci-dessus, la division proposée par GlobalSecurity, le site américain d'information militaire. Abbas Fadil Mahmud, du centre irakien de recherches de Bagdad, explique que le Tigre divise d'abord la ville en deux, puis viennent les municipalités (5 de part et d'autre du fleuve) et les quartiers. Al Sadr est ainsi l’une des 5 municipalités de de Al Rufasa (rive gauche). Sadr City, connue pour être le bastion de Moqtada El Sadr, leader religieux charismatique, est un ancien bidonville gonflé par l’exode rural. Cet immense quartier populaire et chiite est l’un des 7 quartiers de Al Sadr et des 45 quartiers de la rive gauche.
La politique de Saddam Hussein est aussi celle du déplacement forcé de communautés, par quartiers entiers. Il réserve l’acquisition de biens immobiliers aux natifs de Bagdad, et installe des tribus sunnites dans la grande couronne de la capitale. La séparation confessionnelle, qui s’était estompée au cours des décennies précédentes, s’affirme à nouveau. À compter de 2003, la chute du régime et la présence américaine la renforcent plus encore. En quelques années, le zonage confessionnel est ainsi devenu la règle, les quartiers «mixtes» ou chrétiens étant fortement repoussés au centre de la ville. Le Tigre matérialise désormais la profonde division entre chiites et sunnites.
La capitale irakienne coupée en deux ©Le Monde 11.04.2007
«Je suis sunnite, mon épouse est chiite. J'ai été menacé de mort si je refusais de divorcer. Nous avons alors quitté le quartier de Dora (où auparavant les deux confessions coexistaient). Ma femme habite maintenant à Sha'ab (un quartier chiite), tandis que je suis installé chez des amis à Mansour (un quartier sunnite). Je cherche une maison pour nous deux, mais à Bagdad il est difficile désormais de trouver un endroit où nous soyons acceptés ensemble.»
Victor Tanner, chercheur spécialiste des violences intercommunautaires, a recueilli ce témoignage d’un jeune artiste bagdadi en 2007. (Voir, à la même époque, le récit des menaces reçues par la famille Abou Ali, chiite dans ce même quartier sunnite de Dora, sur LeMonde.fr)
Même au-delà de cette division confessionnelle, la présence militaire américaine à Bagdad a assurément construit une «nouvelle géographie des quartiers» (Stéphane Taillat, "Battle for Baghdad"). Notamment, la canalisation de la circulation pour empêcher l’accès à certaines zones modifie en profondeur la vie quotidienne des habitants et la répartition des activités.
Un soldat américain et un traducteur irakien achètent du fromage dans une épicerie locale. ©Joe Raedle/Getty Images
Mais ce sont encore et avant tout les 30 années de guerre et de privation qui ont le plus marqué la ville. Les sept dernières années, américaines, ont vu se succéder et s'affronter raids militaires aériens et attentats terroristes.
La fumée couvre le palais présidentiel à Bagdad le 21 mars 2003, après un raid aérien massif des forces armées américaines. ©AFP/Ramzi Hai
Hélicoptère survolant la scène d'une attaque à la bombe à Bagdad, 2005 ©AP
L’occupation américaine et la chute de la dictature baasiste ont été mises à profit par les entrepreneurs identitaires dont la marge de manœuvre s’est accrue et diversifiée. « La séparation confessionnelle et politique a commencé à l’instigation des groupes armés dès 2004 à Bagdad. Elle touche d’abord ses deux principales composantes, les chiites et les sunnites. Mais des minorités, comme les chrétiens, en sont aussi les victimes. Selon une estimation basse, cette « épuration » mutuelle a fait, de 2004 à 2007, au moins 35 000 morts » (Hosham Dawod, Le Monde, 11 avril 2007).
La construction de murs de séparation par l’armée américaine en 2005 a cherché à casser cette spirale. Mais elle n’a pas empêché le départ forcé d’un million de « déplacés » vers le Grand bagdad, ni la persistance des attentats qui ensanglante la ville tout au long de l’année.
Attentats en Irak et à Bagdad ©Le Monde
Au nom de la sécurité des populations, au nom de la protection des quartiers contre les milices à base confessionnelle, l’armée américaine a érigé des murs entre différents quartiers sunnites et chiites. Pour beaucoup, cette politique a accentué les divisions entre les habitants de Bagdad et les peurs réciproques.
(Voir le court reportage de BFM TV)
(Voir aussi : comment les bagdadis perçoivent les murs, en anglais, sur le Washington Post)
Les murs de Bagdad, autour d'Adhamiya (zone chiite), d'une partie de Mansour (zone sunnite), et de la "Zone verte" américaine. ©Arte - Le dessous des cartes 8.03.2007
Une des premières mesures prises par le gouvernement et la municipalité après le retrait des troupes américaines des villes irakiennes, à l’été 2009, a été le démantèlement de ces murs. (Voir la vidéo)
On a par ailleurs appris le 30 mai dernier le projet de construction d’un nouveau mur encerclant la ville d’ici 2011, afin de prévenir l’afflux d’explosifs pouvant servir à des fins terroristes. Les sunnites, qui sont en minorité dans la ville, perçoivent cela comme une tentative de les marginaliser.
Il y a aujourd'hui un an que les troupes américaines se sont retirées d’Irak. Jusqu’alors, Bagdad ressemblait toujours à «une immense caserne», avec ses points de contrôle omniprésents. C’est ce que montre «Les sirènes de Bagdad», reportage pour lequel l’équipe d’Arte a suivi les pompiers de la ville. Si les choses ont changé depuis le retrait des troupes, le climat de terreur qui y est dépeint, lié aux attentats permanents, demeure encore actuellement. (Voir la vidéo, 26’)
Et pourtant, coiffeurs ou instituts de beauté ouvrent à nouveau, signe que les activités secondaires reprennent. Là on survit, ailleurs on vit, tout simplement. Certains se permettent même un optimisme relatif, comme le montre ce court reportage de la BBC. (Voir la vidéo)
Voir aussi :
Bagdad, ville en guerre : entretien avec Bénédicte Tratnjek sur Globe
Thème(s): Sciences| Asie| Géographie| Géopolitique| Ville| Communauté| Guerre| Religion| Bagdad| chiisme| guerre| Islam| mur| sunnisme| terrorisme| urbain





2 commentaires
Merci ! C'est corrigé.
Bon article mais je signale juste une erreur de frappe concernant le copyright d'une carte. Il s'agit de globalsecurity, non de gobalsecurity ;)
Bonne continuation :)
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