Tunisie: une Révolution de l'intérieur 2
M. Essebsi, le Premier ministre tunisien est reçu en France, à Matignon (hier) et à l'Elysée (aujourd'hui): il s'agit de préparer sa participation exceptionnelle au double sommet G8 de Deauville, sous présidence française, ce 27 mai. En écho, Globe, le blog de Planète terre sur France Culture, vous propose un retour sur la Révolution du jasmin: une Révolution de l'intérieur.
Que ce soit en Tunisie, en Egypte ou en Syrie, le caractère territorial, souvent provincial, du printemps arabe est frappant. Planète terre et Globe vous convient à évoquer les territoires de la révolution tunisienne pour cerner les spécificités de ce premier mouvement de contestation arabe. L’émission se tient en partenariat avec le magazine trimestriel Moyen Orient : le n°10, actuellement en kiosque, consacre un riche dossier au réveil du monde arabe.
[Rendez-vous ici pour écouter l'émission du 18 mai sur "Le printemps arabe : les territoires de la révolte en Tunisie". Invités: Alia Gana, directrice de recherche au CNRS, UMR LADYSS Dynamiques sociales et recompositions des espaces, Université Paris Ouest Nanterre la Défense, et Hassan Boubakri, professeur à l'Université de Sousse, Tunisie.
Retrouvez ici les cartes et analyses "Syrie: une révolte en fragments", avec Fabrice Balanche, et l'émission du 11 mai. Et celle du 2 février, avec les photos, vidéos et analyses de la géographie du Caire en révolte.
N'hésitez pas à nous laisser vos questions et/ou commentaires dans la rubrique "Votre commentaire" en bas de page ! ]
Les territoires de la révolte en Tunisie
La Tunisie compte 10,3 millions d’habitants sur une superficie de 164 000 km2, dont trois quarts sont marqués par un climat aride (sud) ou semi-aride (centre).
Tunisie ©Larousse
Les foyers de la révolte : des villes des régions de l’intérieur rural et minier aux banlieues défavorisées de la capitale
Selon Amin Allal dans Moyen Orient n° 10, « Une géographie politique et économique rapide de la Tunisie montre que la carte des disparités socio-économiques se superpose à la carte des contestataires de ces dernières années. Les révoltes ayant eu lieu dans les régions paupérisées du bassin minier de Gafsa dans le centre-ouest dès 2008, à Ben Guerdane dans le sud-est en 2009, dans la région agricole de Sidi Bouzid en décembre 2010, ainsi qu’à Kasserine dans le centre-ouest du pays. Ces actions collectives d’une ampleur et d’une durée différentes était sans précédent dans la Tunisie du régime autoritaire de Ben Ali ».
Typologie économique et sociale des régions de Tunisie en 2004 ©Cartes réalisées par Giraud T. (CIST)
Selon Claude Grasland du CIST, "A l’aune de 9 grands critères de développement,
les régions Tunisiennes se regroupent aisément en trois grands types"
bien caractérisés qu’il explique ici.
La Révolution, on s'en souvient, avait eu pour point de départ, le 17 décembre 2010, la ville de Sidi Bouzid, 50 000 habitants, un centre de commercialisation agricole dans l'arrière-pays tunisien, à 265 km au sud de Tunis. La contestation s'était rapidement étendue à d'autres villes de cette Tunisie intérieure pauvre, sous développée, rurale et agricole : les trois bourgades de Menzel Bouzaïane, Sidi Ben Aoun, Thala, puis Kasserine, à 70 km à l'est de l'Algérie. Les banlieues de Sfax et Tunis (Le Kram, Ettadhamen ...) villes côtières bien connues, sont entrées plus tard dans le mouvement.
C’est donc essentiellement dans la Tunisie intérieure que la contestation s’est d’abord propagée. Elle s’est ensuite développée dans les banlieues défavorisées de Tunis, (dont le quartier d'Ettadhamen). Le blog d'Eric Verdeil nous a orienté vers la carte ci-dessous (extraite du dossier Geomedia Mapper 1 "Une cartographie géomédiatique de la crise tunisienne", qui comporte toute une section sur la chronologie de la révolte. Merci à Pierre Beckouche, à Claude Grasland et à toute l'équipe du CIST ;-).
La dynamique de la révolte ©Bennasr A. (Equipe SYFACTE - Sfax) et Grasland C. (CIST);
La ville de Kasserine est emblématique. Elle a été le théâtre de violents affrontements avec les forces de l’ordre, en particulier les 8 et 9 janvier 2011. Selon le journal Libération, les forces sont intervenues dans le but de tuer les manifestants.
« Ici les gens n’ont rien », livre l’un deux au quotidien. « A Tunis, ils se méfient de nous et ils nous méprisent. Pour eux nos vies ne valent rien (…) Même les fonctionnaires en ont marre ». Selon The Guardian , cette ville connait « le taux de chômage, le taux de criminalité, le taux de suicide et le taux de divorce les plus élevés en Tunisie » ; elle vivrait en grande partie de trafics transfrontaliers illicites.
Kasserine, ainsi que les villes agricoles de Thala et de Regueb, ont été les principales victimes de la répression terrifiante orchestrée par le gouvernement.
Voir les photos prises par la photographe freelance Caroline Poiron du 10 au 20 janvier 2011 à Kasserine.
La révolte s’est propagée jusqu’aux périphéries de la capitale tunisienne. La pauvreté et le sentiment d’injustice dans l’accès aux infrastructures urbaines et aux emplois, ont contribué à propager la mobilisation à une autre échelle : celle des quartiers de la capitale.
Vidéo : « Scènes de chaos dans la capitale tunisienne » (Figaro.fr)
De profondes disparités territoriales et sociales, creusées par une économie de prédation
Les pans les plus dynamiques de l’économie tunisienne sont l’industrie textile, l’agroalimentaire et le tourisme. Ce dernier comptant à lui seul 40% des actifs. Cette production de richesse est concentrée territorialement : dans la région de Tunis et dans le Nord ; dans les plaines côtières : le sahel tunisien, polarisé par Sfax, Monastir, Sousse. Le secteur agricole représente au moins 20% des actifs, 10% du PIB. Le chômage est bien plus élevé que le taux officiel national de 13%. L’importance de la corruption et de la main mise de la Famille du président Ben Ali sur l’économie est un facteur déterminant de ces déséquilibres : l’économie tunisienne de l’ancien régime était une économie de prédation. La crise actuelle, depuis 2008, a accentué les injustices et les apories de ce système.
La transformation de l’économie tunisienne en économie capitaliste fondée sur l’innovation, l’investissement et la création de richesse est un des défis de la révolution en cours. La question de la démocratisation de la propriété l’est tout autant. Tout comme celle du déploiement des services publics et de l’accès aux biens publics.
1) Taux d'analphabétisme, 2) Taux de chômage, 3) Part des actifs dans l'agriculture ©Cartes réalisées par Giraud T. (CIST)
1) La part des jeunes, 2) Exode migratoire ©Cartes réalisées par Giraud T. (CIST)
Disparités socio-économiques et mouvements contestataires en Tunisie ©Moyen Orient n°10, Avril-Juin 2011
Les villes foyers de la contestation en 2008, 2009 et 2010 sont dans la Tunisie pauvre et marginalisée par la politique économique de l’Ancien Régime (carte Moyen Orient n° 10). Un certain nombre de traits de la contestation caractérisent l’ensemble du territoire tunisien. La révolte tunisienne a éclaté le 17 décembre 2011 suite au suicide d’un jeune diplômé chômeur qui s’était vu confisquer les fruits et légumes qu’il vendait pour subsister. Mohamed Bouaziz faisait partie des 30% de jeunes diplômés tunisiens chômeurs, souvent issus de milieux modestes voir pauvres où l’éducation supérieure des jeunes passe par l’endettement de leurs familles. Ils sont nombreux à quitter l’intérieur du pays, notamment les régions montagneuses à la frontière algérienne, pour les grandes villes côtières. La population tunisienne est caractérisée par sa jeunesse (un quart a moins de 15 ans). L’asymétrie criante entre un marché de l’emploi saturé et un système d’éducation qui produit toujours plus de diplômés n’a fait qu’accentuer la pauvreté au sein de ces milieux.
Aux revendications d’emplois, se sont mêlées des protestations contre la cherté de la vie, le système clientéliste entretenu par le clan Ben Ali (voir infographie), et la répression violente des premiers rassemblements contestataires.
La révolution : le nouveau régime face aux déséquilibres spatiaux
Dans un long article illustré du Financial Times, qui revient sur le déroulement de la révolution, la journaliste décrit le calme qui règne dans les rues de la capitale quatre mois après la chute de Ben Ali. Elle évoque la réappropriation des lieux publics par les citoyens pour discuter de politique, et le démantèlement progressif de l’Etat policier.
La situation est volatile, incertaine, indéterminée.
Des émeutes et des pillages ont eu lieu le 9 mai 2011. Le gouvernement provisoire a rétabli le couvre feu.
Les grèves sont très fréquentes ; les sit in aussi. Selon Alia Gana, invitée de Planète terre, les grands domaines agricoles d’Etat, affermés depuis 10-20 ans à la Famille, sont à l’arrêt. Des destructions de l’outil de travail y ont été fréquentes. On relève des occupations de terres. La question d’une réforme agraire est évoquée dans les campagnes et les territoires ruraux. Elle n’est pas relayée par les dizaines de partis politiques crées depuis la chute de l’ancien régime.
Dans les régions intérieures, où l’agriculture n’a pas été incluse dans des filières agro alimentaire, les comités locaux et régionaux de sauvegarde de la révolution interpellent les autorités sur ces déséquilibres territoriaux du développement.
Dans les quartiers périphériques de la capitale la disparition des policiers, totalement discrédités, pose de nouvelles difficultés.
(Voir aussi la dernière partie de l'article d'Éric Verdeil, « Villes arabes en révolution : quelques observations », Métropolitiques, 7 février 2011. Voir également le billet Globe du 2 février 2011 sur la Géographie de l'Egypte et du Caire en révolte).
De façon générale, l’administration et les fonctionnaires sont discrédités. Le gouvernement lui-même voit sa légitimité contestée en permanence.
Pour autant, la question de la démocratie politique polarise les débats et le foisonnement de la vie publique. Celle de la démocratie économique et du développement de l’économie semble ne pas faire l’objet de la même effervescence.
Le développement de la Tunisie ne peut s’abstraire des régions dans laquelle elle s’insère. La guerre en Libye bouleverse la donne à son tour. Les gouvernements européens dénoncent les mouvements migratoires en provenance de Tunisie. En France, le pouvoir exécutif refoule les Tunisiens hors de l’hexagone. Pendant ce temps, les Tunisiens hébergent, au sens propre du mot, des dizaines de milliers de Libyens qui fuient devant la guerre. M. Guéant, ministre de l'intérieur de France, propose sans vergogne à son homologue de reprendre la même politique migratoire qu'avec l'ancien régime. En contrepartie, M. Essebsi, le Premier ministre tunisien est reçu à Matignon (hier) et à l'Elysée (aujourd'hui): il s'agit de préparer sa participation exceptionnelle au double sommet G8-G20 de Deauville, sous présidence française, ce 27 mai. That's a deal, les rapports de force sont ce qu'ils sont. Quel manque d'audace et d'imagination...Dans le même temps, l’Union européenne promet d’augmenter son aide. A mon sens, cette action, certes bienvenue, s’inscrit dans la droite ligne de la politique que l’UE menait avec les dictatures de la rive sud de la Méditerranéen, dont la Tunisie : processus de Barcelone, Union pour la Méditerranée, co-développement, sous-traitance de la fermeture des frontières aux migrants et de leur refoulement. Il s’agit d’inventer une politique de coopération avec la Tunisie qui soit à la hauteur de la révolution qu’accomplient les Tunisiens. Pour dire l’urgence de changer de paradigme, j’ai proposé que les Européens proposent aux Tunisiens d’adhérer à l’UE.
J’ai vu que Bill Emott aussi. Philippe Perchoc, fondateur de Nouvelle Europe, me répond par une alternative: proposer à la Tunisie des liens avec l'UE identiques à ceux de la Norvège. L'option d'un plan de financement massif, à l'image du plan marshall ou de la réunification allemande, proposée par économistes et experts demeure, cependant et classiquement, l'option la plus médiatisée: elle est jugée sérieuse et réaliste. L'un n'empêche pas l'autre, n'est ce pas ?
En savoir plus :
Sur France Culture
24h en Tunisie, le 21 janvier 2011
La Fabrique de l'histoire : « Les années Bourguiba »
La Fabrique de l’histoire : « Emission spéciale Tunisie »
« Crise sociale, crise économique... les Raisons de la colère »
« Une semaine sans Ben Ali : choses vues, entendues, à Tunis »
Les Pieds sur terre : « Tunisiens de France »
Les Enjeux internationaux : “Tunisie”. 24 janvier 2011
Deux vidéos, en arabe et en français, d'Entretien avec Béji Caid Essebsi, Premier ministre tunisien, sur Europe 1, le 18 mai 2011, et sur le site Artiste tunisien. Celui-ci participe au G8-G2O les 26 et 27 mai 2011 à Deauville
Blog "Printemps arabe" de LeMonde.fr, section Tunisie.
"L'Europe face au "printemps arabe"", Dossier Presseurop.
Approche comparative
"Geomedia Mapper - Dossier 1: Une cartographie géomédiatique de la crise tunisienne", Beckouche P., dir. (UMR-LADYSS), Bennasr A. (Equipe SYFACTE, Sfax), Didelon C. (GIS-CIST), Giraud T. (GIS-CIST), Grasland C. (UMR Géographie-Cités & UMS RIATE), Severo M. (GIS-CIST).
Éric Verdeil, « Villes arabes en révolution : quelques observations », Métropolitiques, 7 février 2011.
Éric Verdeil, « Révolutions en Tunisie et en Egypte : regards de géographes et d’urbanistes », Hypothèses, 5 février 2011
« Le monde arabe dans la crise », Revue Maghreb Machrek, Editions Choiseul, Numéro 206 - Hiver 2010-2011, 157 p.
Dossier : « Le monde arabe en ébullition : la Tunisie », Radio Canada, 25 février 2011
Planète terre « Le printemps arabe : les territoires de la révolte en Syrie », 11 mai 2011.
Planète terre "Géographie de l'Egypte et du Caire en révolte", 2 février 2011.
Le Blog de Gilles Kepel.
Propagation de la révolte
« Infographie - Tunisie : retour sur un mois de révolte ». LeMonde.fr, 14 janvier 2011.
« La révolte s'étend en Tunisie ». Radio Canada, 7 février 2011.
« Kasserine, le point de non-retour », Libération, 5 février 2011.
« Infographie - Tunisie : retour sur un mois de révolte ». LeMonde.fr, 14 janvier 2011.
Le rôle d’Internet
« Tunisie : comment Internet propage la révolte ». TV5. 12 janvier 2011.
Chômage et pauvreté
Rapport Cyclope 2011, sur "un nouveau choc sur les matières premières".
« Le chômage des diplômés, moteur de la révolte tunisienne ». LeMonde.fr, 7 janvier 2011.
“It’s Always the Urban Pot That Boils Over”, Economix, Blog du NYT, 1er février 2011.
“Tunisia protest town fears for unfinished revolution”, The Guardian, 7 février 2011.
Eric Verdeil, « Nouveaux enjeux de l’approvisionnement en eau dans les villes tunisiennes », Hypothèses, 15 octobre 2010.
Sylvain Kahn, « Proposons à la Tunisie d’adhérer à l’Union européenne », LeMonde.fr, 2 mars 2011.
Thème(s): Sciences| Géographie| Printemps Arabe| Révolution arabe| territoires| Tunisie




2 commentaires
Revolution in the Far East this is new phase of our history!!!!!
Étant un témoin sur la place de la révolution tunisienne, j'ai ouvert un site relatant au jours le jour les nouveautés dans la Tunisie de l'après Ben Ali :
http://tunisieanun.wordpress.com
Venez nombreux !
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