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"La peur de « l’Autre » dessine une géographie du « vivre séparé »" 0

 

Globe a souhaité prolonger par écrit l'entretien sur le nettoyage ethnique en posant quelques questions à Bénédicte Tratnjek. Elle est chercheuse, enseignante et doctorante en géographie à l’université de la Sorbonne (paris IV). Elle anime le blog géographie de la ville en guerre.

 

Quelles différences peut-on établir entre nettoyage et purification ethniques ? Quand ces expressions ont-elles été employées pour la première fois ?

 

Les formules « nettoyage », « épuration » et « purification » ethniques sont très récentes : ce sont des néologismes créés pour qualifier les massacres de masse, les déplacements forcés et leurs conséquences lors des guerres de décomposition de la Yougoslavie. Ce qui n’empêche pas ce phénomène de violence politique extrême d’être plus ancien, comme l’a montré le géographe Stéphane Rosière dans son ouvrage Le nettoyage ethnique. Terreur et peuplement. De son côté, le politologue Jacques Sémelin (qui a fortement contribué à l’émergence de ces questionnements dans les sciences humaines, sociales et politiques) notait, dans son ouvrage Purifier et détruire. Usages politiques des massacres de masse, combien l’emploi du terme de « génocide » était banalisé dans le langage courant, médiatique, mais aussi scientifique, pour décrire toute violence politique extrême, tout type de massacre de masse : « c’est précisément l’usage souvent abusif de cette notion qui rendait problématique son utilisation en sciences sociales, parce que trop peu rigoureux. si la reconnaissance de la nature génocidaire de l’extermination des juifs européens et des Rwandais tutsi ne faisait pas problème, il n’en était pas de même pour la Bosnie, considérée par certains comme un génocide et par d’autres comme une forme de “nettoyage ethnique” » (op. cit., p. 19). j’ajouterais que ce flou conceptuel concernant la typologie des massacres de masse et celle des « modifications coercitives du peuplement », pour reprendre l’expression de Stéphane Rosière, (problématiques qui dépassent les débats des sciences humaines, sociales et politiques, mais sont aussi de véritables outils de compréhension du contexte de gestion de l’immédiat après-guerre, tout comme des outils juridiques, notamment pour les procès menés au Tribunal pénal international – TPI – de La Haye) se traduisait, parfois, et ce dans un même texte, par des usages simultanés de « génocide » et de « nettoyage » ethnique pour décrire un même conflit. C’était souvent une question d’échelle qui se posait au regard du chercheur ou du journaliste : par exemple, il était d’usage de parler de « nettoyage ethnique » pour la Bosnie-Herzégovine dans son ensemble, mais de génocide pour la ville de Srebrenica. Mais l’usage de deux notions tend à argumenter en faveur de l’existence de deux politiques de violences selon les échelles. Pour distinguer « génocide » de « nettoyage ethnique », c’était souvent les degrés de violence ou les moyens utilisés dans le recours politique à la violence (depuis l’intimidation quotidienne jusqu’aux exécutions massives et aux viols systématiques comme « armes de guerre ») qui étaient mis en avant : néanmoins, cette conception se heurtait à la mesure du degré de violence, et plus encore à la question des conséquences qui s’ancrent dan l’immédiat après-guerre. C’est là où l’approche géographique est particulièrement pertinente, dans la mesure où elle confronte les intentionnalités des acteurs en armes et les spatialités de ces violences politiques extrêmes.

 

Contrairement au génocide (massacre du peuple « indésirable » comme finalité), le « nettoyage ethnique » a pour objectif le territoire qui doit être « nettoyé », « purifié » de populations jugées « indésirables » : le massacre de masse est alors un moyen (et non une finalité) pour obtenir un territoire homogénéisé, politique qui s’appuie sur une vision raciste qui hiérarchise les peuples selon leur « droit » à habiter le territoire. L’échantillon des violences utilisées varient depuis l’intimidation par la menace ou par la discrimination (dans l’accès au marché de l’emploi, aux soins, à l’éducation, à la protection par les autorités…) quotidiennes afin de faire fuir les populations « indésirables » hors du territoire identitaire et de s’assurer leur non-retour (la territorialisation de cette violence se construit sur l’idée d’une appropriation et d’une appartenance d’un espace considéré comme un « chez nous » par les acteurs du nettoyage ethnique), jusqu’aux viols systématiques et à l’extermination de ces populations. Le nettoyage ethnique repose sur une haine de « l’Autre » et de la mixité : l’anéantissement des lieux de rencontres intercommunautaires et des hauts-lieux de l’identité de « l’Autre » procèdent d’une théâtralisation de cette politique de terreur. Le paysage de guerre devient la scène des discours haineux reposant sur la différenciation ethnique (mais aussi linguistique et religieuse, si ces critères se superposent et viennent renforcer les lignes de fracture ethniques). Les conséquences de telles politiques de terreur s’ancrent dans les espaces de vie comme dans les espaces politiques bien au-delà le temps de la guerre : par ces violences extrêmes, une géographie de la peur est produite par les acteurs en armes, homogénéisant les espaces ruraux et certaines villes, les fragmentant en « quartiers-territoires », et faisant disparaître les espaces de mixité intercommunautaire. La disparition de la proximité entre les différents groupes communautaires (qui se traduit, par exemple, dans le système scolaire fragmenté par communauté) et la très difficile réintroduction d’espaces de rencontres dans les anciennes zones de combat, et ce bien après l’arrêt des combats, traduisent bien l’ancrage de cette « géographie inhumaine » dans les espaces de vie.

 

L’expression « nettoyage ethnique » a été particulièrement utilisée dans le cas des guerres de décomposition de la Yougoslavie (guerres de Croatie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo) pour désigner la politique de Slobodan Milosevic visant par la violence à « purifier » les territoires sur lesquels vivaient des Serbes (non majoritaires dans certains cas), cherchant par là à imposer la « serbité » dans des territoires identitaires appropriés. Ce « nettoyage ethnique » est la réponse apportée à un programme politique, s’appuyant sur l’idée d’une « Grande Serbie », territoire-nation qui s’approprierait tous les espaces où vit au moins un Serbe pour les transformer en territoires serbes. Néanmoins, l’expression recouvre des phénomènes plus anciens (formation des Etats-nations balkaniques, partition de l’Inde, répression ethnique dans les régions frontalières de l’URSS) et dans des régions très variées (nettoyage ethnique de la Palestine, des Kurdes en Irak, en Birmanie, en Arménie). Alice Krieg-Planque a consacré sa thèse en science du langage (dont l’ouvrage Purification ethnique : une formule et son histoire reprend une partie) à la production de termes autour des massacres de masse et des déplacements forcés dans les guerres de l’ex-Yougoslavie. Elle note ainsi que les expressions « nettoyage », « purification » et « épuration » ethniques sont généralement entendues comme « une seule et même formule » (op. cit, p. 224) dans l’« opinion publique » dans la mesure où leur « succès » médiatique est simultané et qu’elles ont été souvent été proposées comme des synonymes dans les médias. Pourtant, ces trois néologismes recouvrent des « étapes » différentes d’un même processus : l’« épuration » désigne les violences dans leur mise en pratique, tandis que le « nettoyage » relève de la conceptualisation de ces violences, de la pensée politique excluant « l’Autre ». La « purification » en est le résultat (réel ou attendu), c’est-à-dire l’homogénéisation des territoires, ainsi « purifiés » des « indésirables ». Les « nettoyages ethniques » sont des politiques mises en place pour la constitution, la consolidation ou le contrôle des Etats-nations. La médiance spatiale n’est donc pas qu’un prisme par lequel entrent les géographes : c’est réellement une analyse opératoire pour comprendre les « nettoyages ethniques » non seulement comme des réalités, mais aussi comme des discours spatiaux, pensés et agis par les acteurs de cette violence extrême. Le géographe Stéphane Rosière rappelle ainsi « l’importance des nettoyages ethniques, considérés comme facteur d’explication de la répartition des peuples, et plus globalement comme principe actif du peuplement, mais aussi comme le reflet du niveau d’intégration d’un territoire dans le système-monde » (op. cit., p. 11). A noter également l’émergence, plus récente encore (mais moins répandue), d’expressions telles que les « nettoyages politiques » ou encore les « nettoyages idéologiques » : ce n’est plus l’ethnie comme critère qui provoquent ces « nettoyages », mais des facteurs de différenciations politiques ou sociales. Dans le cas d’une construction de « l’Autre » par l’ethnie, le social ou le politique/l’idéologie (ou tout autre critère), le processus reste le même : il s’agit d’homogénéiser, en le « purifiant » de ce qui le rend « impur » (c’est-à-dire les « indésirables »), le territoire. J’ai donc une préférence pour l’emploi, moins parlant d’un point de vue médiatique, mais plus englobant et surtout insistant

 

Un nettoyage ethnique est-il toujours organisé ou peut-il être spontané ? Un déplacement massif et forcé est-il forcément un nettoyage ethnique ?

 

En géographie, les travaux concernant les « nettoyages ethniques » participent de la notion, plus englobante, de « modifications coercitives du peuplement ». Le géographe Stéphane Rosière en distingue six types de modifications du peuplement, en insistant sur leur réalité spatiale, au moins dans les intentionnalités de leurs acteurs : « on peut considérer que la transformation du peuplement relève de six types fondamentaux de politiques. Tout d’abord, la colonisation par laquelle on implante de nouveaux habitants ; la ségrégation par laquelle on impose une résidence spatialement définie et une séparation physique ; l’expulsion par laquelle on chasse tout ou partie des habitants d’un territoire donné en générant des « déplacés » ou des « réfugiés » suivant la nomenclature du Droit international humanitaire ; le refoulement par lequel on interdit l’entrée dans un territoire, et l’extermination par laquelle on élimine tout ou partie d’une population donnée. Toute modification coercitive du peuplement peut être rattachée à l’un de ces types discernables à des échelles variables » (Rosière, Stéphane, 2007, « La modification coercitive du peuplement », L’Information géographique, vol. 71, n°2007/1, p. 9).  Tout déplacement massif et forcé ne relève pas des « nettoyages ethniques », mais bien de cette notion englobante de « modifications coercitives du peuplement ». Le « nettoyage territorial » n’en est qu’une des modalités.

 

Les principaux modes de modification coercitive du peuplement Stephane Rosière©Stephane Rosière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les principaux modes de modification coercitive du peuplement

Source : Rosière, Stéphane, 2007, « La modification coercitive du peuplement », L’Information géographique, vol. 71, n°2007/1, p. 10.

 

Le « nettoyage ethnique » relève bien du déplacement forcé/contraint. A l’instar de la géographe Liliane Barakat dans son analyse des déplacements à Beyrouth pendant les guerres de 1975-1990 (Barakat, Liliane, 1989-1990b, « Lieux d’origine et zones d’accueil », Annales de géographie, vol. 10-11, année 1989-1990, Beyrouth, pp. 69-78), on distingue les déplacements forcés et les déplacements contraints :

-       d’une part, les déplacés/réfugiés forcés qui agissent sous la menace directe des belligérants dans un processus d’expulsion (par lequel l’espace de vie devient un « territoire-interdit » pour certains de ses habitants), d’extermination (qui procède à la suppression de tout ou partie d’une population) ou de « nettoyages territoriaux » (dans lequel les belligérants exercent leur violence pour obtenir la « purification » d’un territoire considéré comme approprié par leur communauté et « sali » par la présence de « l’Autre » jugé comme « indésirable ») ;

-       d’autre part, les déplacés/réfugiés contraints qui agissent par peur de la dangerosité réelle ou représentée, le plus souvent en réaction à l’approche des belligérants vers l’espace de vie : en réponse à la menace, la migration est préparée, des réseaux de solidarité sont activés, et le lieu d’accueil n’est pas improvisé.

Dans le premier cas, les belligérants sont les acteurs directs du déplacement et les flux de populations sont dirigés et voulus, tandis qu’ils sont des acteurs indirects du déplacement dans le second cas (la peur des représailles et des combats est alors le moteur de la migration).

 

Dans le cas particulier des « nettoyages ethniques », on retrouve les deux types de déplacement. Ceux-ci sont liés au degré de violence exercée contre les populations jugées « indésirables » sur le territoire. Le cas du Kosovo est particulièrement emblématique de ces problématiques : dans l’immédiat avant-guerre (1998) et pendant la guerre du Kosovo (1999), les Albanais du Kosovo ont subi un « nettoyage ethnique actif », dans la mesure où tous les types de violences ont été exercés contre ces populations, depuis la discrimination quotidienne et systématique (par exemple, Slobodan Milosevic, alors Président de la troisième Yougoslavie – qui, suite aux indépendances de la Slovénie et de la Croatie en 1991, de la Bosnie-Herzégovine et de la Macédoine en 1992, s’était « rétrécit » et se composait de la Serbie, Kosovo inclus, et du Monténégro – avait décrété le renvoi des Albanais du Kosovo aux postes de fonctionnaires – soit la majorité des emplois dans une économie ayant gardé les héritages de l’économie socialiste de la période titiste –, la fermeture des écoles en langue albanaise ou encore avait levé l’état d’urgence supprimant les droits accordés au Kosovo en tant que « province autonome », tels que l’existence d’institutions locales exerçant certains pouvoirs régaliens) jusqu’aux exactions les plus atroces. Dès 1998, les flux de déplacés et de réfugiés d’Albanais du Kosovo se sont multipliés (à l’intérieur du Kosovo, il s’agissait de se regrouper dans les espaces majoritairement peuplés d’Albanais du Kosovo, et notamment de fuir le Nord du Kosovo ; à l’extérieur du Kosovo, de nombreux Albanais du Kosovo se sont installés dans des camps de réfugiés, soit à proximité du Kosovo, soit plus à distance en Europe occidentale). En 1999, ce « nettoyage ethnique actif », voulu, planifié et organisé par les autorités serbes de Serbie, s’est amplifié. Dans la même période, des Serbes du Kosovo se sont eux aussi déplacés sous la menace (réelle ou anticipée) d’Albanais du Kosovo, et notamment de la milice UCK (« Armée de libération du Kosovo »). Les exactions provoquent une peur de « l’Autre » très ancrée dans les pratiques spatiales des habitants « ordinaires ». Néanmoins, un autre type de « nettoyage ethnique » s’est mis en place dans l’immédiat après-guerre. Aux lendemains de la guerre du Kosovo, les troupes serbes de Serbie se sont retirées, suite aux accords concluant la fin de la guerre, du Kosovo et de la ligne politique séparant la Serbie centrale au Nord et le Kosovo au Sud. Parallèlement, les troupes au sol de la coalition internationale (sous l’égide de l’OTAN) n’étaient pas encore présentes au Kosovo (à l’exception des forces spéciales de certaines des armées impliquées, comme celle de la France). En effet, l’opération « Force alliée », c’est-à-dire l’opération militaire contre le gouvernement de Serbie visant à mener une guerre dite « préventive » pour empêcher le « nettoyage ethnique », était une opération reposant sur le tout-aérien : les troupes au sol de ce qui allait devenir la KFOR (« Kosovo Force ») n’étaient donc pas présente pour sécuriser le territoire du Kosovo au moment du retrait des troupes serbes. Dans les deux communautés majoritaires, des miliciens se sont donc emparés de ce moment pour commettre un grand nombre d’exactions contre « l’Autre ».

 

Cet « Autre », par ailleurs, n’était pas seulement serbe pour un Albanais, ou albanais pour un Serbe : il s’agissait également d’un « nettoyage ethnique actif » contre les « petites minorités » (que l’on entend comme les peuples vivant au Kosovo et représentant, pour chacun d’entre eux, moins de 5 % de la population totale ; au Kosovo, elles sont très variées : Roms/Rroms, Ashkalis, Gorans/Gorani, Turcs, Monténégrins, Bosniaques/Bochniaques, Croates…). Le cas des Roms du Kosovo est assez emblématique de l’assimilation des « petites minorités » au « camp » de « l’Autre ». « Le virulent racisme anti-rom cultivé par les Albanais [du Kosovo] se nourrit de rumeurs largement infondées. Ainsi, selon les Albanais, les Roms auraient été les auxiliaires des forces serbes, participant au pillage des biens albanais, ce qui justifierait aujourd’hui [au début des années 2000] leur expulsion. Si certains Roms se sont effectivement compromis avec les forces serbes de répression, c’est toute une communauté qui est aujourd’hui victime d’un nettoyage ethnique impitoyable. Les maisons roms ont été systématiquement pillées et brûlées dans les villes albanaises, on déplore de très nombreux assassinats, et les derniers Roms de la province s’entassent dans les enclaves serbes. La plupart des Roms du Kosovo ont dû prendre le chemin de l’exil vers la Macédoine, la Serbie et le Monténégro » (Dérens, Jean-Arnault et Catherine Samary, 2000, Les conflits yougoslaves de A à Z, Les Editions de l’Atelier, collection Points d’appui, Paris, p. 318). Les Monténégrins du Kosovo, peuple slave orthodoxe, ont été assimilés aux Serbes, tandis que les Turcs du Kosovo l’ont été aux Albanais du Kosovo. En fonction des rapports de force, chacune des « petites minorités » s’est retrouvée, souvent malgré elle, impliquée dans les « nettoyages ethniques », en tant que victimes ou qu’assimilées aux bourreaux. Depuis la fin de la guerre du Kosovo, s’est installé un « nettoyage ethnique passif » de part et d’autre de la ligne séparant les aires de peuplement très majoritairement serbe dans le Nord du Kosovo, et très majoritairement albanais dans le centre et le Sud. Les « nettoyages ethniques passifs » sont produits non par la violence systématique et exacerbée, mais par la peur de « l’Autre ». Plus que des déplacements forcés, ce sont désormais des déplacements contraints. Cette peur de « l’Autre » dessine une géographie du « vivre séparé », comme en témoignent les affrontements, depuis l’été 2011, pour les postes sur la ligne politique entre le Nord du Kosovo et le Sud de la Serbie centrale (« Le nord du Kosovo : une zone toujours sous haute tension », Le Courrier des Balkans, dossier ouvert le 26 juillet 2011). Ce « nettoyage ethnique passif » prend des formes très variées, depuis la destruction des hauts-lieux de « l’Autre » – tels que le cimetière serbe de Mitrovica, situé dans le quartier albanais, dont les tombes ont été détruites, tagguées ou ouvertes pendant les pogroms de mars 2004 (Tratnjek, Bénédicte, 2011, « Carte postale du cimetière serbe de Mitrovicë/Kosovoska Mitrovica (Kosovo) », Les Cafés géographiques, rubrique Cartes postales du monde, 28 août 2011) – jusqu’aux menaces quotidiennes contre la sécurité des individus se trouvant en situation de minorité dans leur espace proche, en passant par la discrimination dans l’accès aux marché de l’emploi ou par les entraves aux mobilités, comme pour les Serbes ou les Roms du Kosovo vivant dans ce qui a été nommé les « enclaves du Kosovo » , c’est-à-dire des villages ou des petites villes d’où ils n’osent sortir sans protection de la « communauté internationale » ou sans être accompagnés d’un groupe suffisamment massif pour ne pas craindre de représailles : « cette ghettoïsation des Serbes (ainsi que des Roms) s’est imposée très rapidement pendant l’été 1999, lors du retour des Albanais auparavant expulsés et en dépit du déploiement des forces de l’OTAN et de la mise en place de la mission de l’ONU. À côté des expulsions, elle constitue un aspect d’un “nettoyage ethnique” qui, même s’il ne relevait pas du pouvoir organisé et des plans préconçus d’un appareil d’État, a été efficace. Ce nettoyage est dénoncé par les Serbes comme relevant d’un vieux projet albanais de “Kosovo ethniquement pur” appelé à faire partie d’une “Grande Albanie” » (Roux, Michel, 2005, « Le Kosovo en voie d’homogénéisation : quelle est la part du “nettoyage ethnique” ? », Revue Géographique de l’Est, vol. 45, n°1/2005, p. 31). Si ce processus ne relève pas de l’usage de la violence de masse par le politique, il s’agit bien d’un « nettoyage » qui procède à l’homogénéisation des espaces de vie et à la territorialisation des identités, en produisant des territoires de « soi » et des territoires de « l’Autre ». L’espace se fragmente à mesure que cette homogénéisation s’inscrit dans les pratiques spatiales et les imaginaires spatiaux des habitants « ordinaires » dont les quotidiennetés sont marquées par un entre-soi excluant. Quelque soit le degré de la violence exercée contre les habitants, c’est une géographie de la violence qui se dessine par le rejet de « l’Autre » qui fabrique des frontières mentales plus difficilement franchissables que des murs.

 

Quelles sont les échelles du nettoyage ethnique : nationale, urbaine ?

 

Les « nettoyages ethniques » se pratiquent et s’inscrivent dans les espaces à différentes échelles : à la fois à celle de l’espace politique borné par des frontières (reconnues ou non) comme la Bosnie-Herzégovine ou le Kosovo, et à l’échelle locale (pas seulement urbaine, bien que ces processus soient plus « visibles » dans les villes qui sont, par essence, le lieu d’un « vivre ensemble » et qui sont donc directement affectées en tant qu’espace géosymbolique d’une proximité, voire d’une mixité, jugées « impures », et en tant qu’espace médiatique). Les deux échelles doivent toujours être confrontées pour prendre en mesure l’ancrage spatial de ce type de modifications coercitives du peuplement, pas seulement dans le temps des violences ou de la menace, mais dans le long terme. Les spatialités (qui, pensées à différentes échelles, permettent de comprendre le lien entre violences – vécues ou anticipées – et flux de populations forcés/contraints), les temporalités (qui ne peuvent être pensées seulement au prisme des massacres de masse, c’est-à-dire des « pics » de violence, qui ne sont qu’un moyen dans le « nettoyage territorial », et non une finalité) et les différentes formes de « nettoyages » (les « nettoyages passifs » produisant eux aussi des modifications du peuplement qui ancrent dans les espaces du quotidien une géographie de la peur) doivent être confrontées pour comprendre toute la mesure de l’inscription spatiale de ces phénomènes, autant dans les pratiques quotidiennes que dans l’imaginaire collectif.

 

Si l’on garde l’exemple du Kosovo (dont on a brièvement décrit la question des temporalités), on remarque qu’une « guerre des chiffres » (« Recensements dans les Balkans en 2011 : comptes, décomptes et polémiques », Le Courrier des Balkans, dossier ouvert le 2 avril 2011) s’est établie : le dernier recensement « valable » datait de 1981 (les Albanais du Kosovo ayant boycotté celui de 1991, en signe de résistance pacifique à la politique de répression menée par le gouvernement de la Serbie, alors dirigé par Slobodan Milosevic), et celui de 2011 a été boycotté par un très grand nombre de Serbes du Kosovo. Au final, 30 ans d’estimations qui ne permettent pas réellement d’établir l’évolution des populations du Kosovo : chacune des deux communautés majoritaires déploient ainsi des chiffres pour « effacer » (en surestimant sa propre présence) « l’Autre ». Le « nettoyage ethnique » produit des espaces géosymboliques, que l’on entend, à l’instar du géographe Joël Bonnemaison, comme l’« expression de la culture et de la mémoire d’un peuple, [qui peuvent] se définir comme un lieu, un itinéraire, une construction, une étendue qui, pour des raisons religieuses, culturelles ou politiques, [prennent] aux yeux des groupes ethniques une dimension symbolique qui les ancre dans une identité “héritée” » (Bonnemaison, Joël, 1996, Les fondements géographiques d’une identité : l’archipel du Vanuatu. Essai de géographie culturelle, Livre 1 : « Gens de pirogue et gens de la terre », ORSTOM, Paris, p. 164). Cette géographie de la peur est donc l’expression de conflits de représentations : les espaces de l’identité sont territorialisés par le rejet de « l’Autre », par leur homogénéisation. Dans cette perspective, en tant que lieux médiatiques, les villes polarisent les enjeux identitaires et symboliques. A l’intérieur des villes, la réappropriation des quartiers (par expulsion de « l’Autre ») est un enjeu quotidien, qui relève à la fois de la volonté de construire un territoire identitaire homogénéisé et du processus de peur de la proximité de « l’Autre ». Cette distanciation peut être à la fois intentionnelle (projet politique) et inconsciente (stratégies de survie).

 

Villes et répartition ethnique au Kosovo  ©Bénédicte Tratnjek 2011

 

 

 

Les quartiers serbes de Pristina (la plus grande ville du Kosovo, avec environ 200.000 habitants) ont disparu, les Serbes du Kosovo ayant été expulsés vers les « enclaves serbes » situées à proximité, vers le Nord du Kosovo (très majoritairement peuplé de Serbes), ou hors du Kosovo. Dans les villes situées au Sud de la ligne entre les aires de peuplement majoritairement serbe au Nord et albanais au Sud, les Albanais étaient nettement majoritaires, et les Serbes ne disposaient que de micro-quartiers, au même titre que les autres « petites minorités » urbaines : les Albanais représentaient ainsi, en 1991, 78,7 % de la population de Priština/Prishtinë, 75,6 % de celle de Prizren/Prizeren, de 79,4 % celle de Pec/Pejë, 78,1 % de celle de Gjilan/Gljilanë... La plupart du temps, les Serbes travaillant dans ces villes vivaient à l’extérieur, dans des petites villes/villages où ils étaient majoritaires, comme par exemple les petites villes/villages ethniquement homogènes de Partes, Donja Budriga, Silovo et Kusce, aux alentours de Gjilan/Gjilanë. Les deux villes situées dans la région Nord du Kosovo (Zvečan et Leposavic), petites villes sans rôle structurant dans l’organisation du territoire, étaient quant à elles, très majoritairement peuplées de Serbes (respectivement 79,1 % et 87,8 %, selon des estimations de l’OSCE et de l’UNHCR). Seule la ville de Zubin Potok, située à 20 km à l’Ouest de Mitrovica présentait un cas de répartition de la population « mixte » (46,4 % d’Albanais, 52,6 % de Serbes et 1,0 % de « petites minorités »), mais il s’agit là plus d’un « gros bourg » (moins de 8 500 habitants en 1991). Aujourd’hui, Zubin Potok s’est très largement « serbisée ». L’OSCE estime en 2009 la population de la ville de Zubin Potok à 14 900 habitants (la croissance démographique exceptionnelle s’expliquant en grande partie par l’arrivée de déplacés/réfugiés de guerre), dont 14 000 Serbes. Parmi les Serbes vivant à Zubin Potok, 2 800 seraient des déplacés de guerre provenant d’autres régions du Kosovo, et 220 des réfugiés serbes de Croatie (vivant, en partie, dans des centres d’accueil). Environ 800 Albanais vivraient désormais dans un village proche, Čabra/Cabër, devenu un espace-refuge pour les Albanais dans le Nord du Kosovo. De part et d’autre de la ligne entre les aires de peuplement des Serbes et Albanais du Kosovo, la ville, par ce processus continu d’homogénéisation, se construit comme un discours spatial : celui de la « serbité » au Nord, celui de l’« albanité » au Sud. Dans les deux cas, c’est le « vivre ensemble urbain » qui a disparu, ce qui fait de la ville un géosymbole des nettoyages territoriaux, dans la mesure où la mise en scène et la médiatisation de ceux-ci y sont visibles, voire « sensationnelles ».

 

L’évolution de la population de Zubin Potok : de la distanciation dans les territoires du quotidien au « nettoyage urbain » Bénédicte Tratnjek©Bénédicte Tratnjek 2011

 

 

 

Reste la ville divisée de Mitrovica, ville-symbole s’il en est. Coupée en deux « quartiers-territoires », si l’on reprend l’expression de la géographe Elisabeth Dorier-Apprill dans son travail sur les guerres miliciennes à Brazzaville au début des années 1990 (les quartiers devenant territoires par l’homogénéisation, la construction d’une identité excluante et la territorialisation par la violence), les quartiers majoritairement serbe au Nord et très majoritairement albanais au Sud de la rivière-frontière Ibar/Ibër sont devenus des territoires de conflits, où se joue la dispute territoriale du Kosovo : avec 13.402 Serbes du Kosovo sur 16.352 habitants (soit 82 %) sur la rive Nord, et 65.012 Albanais du Kosovo sur 65.092 habitants (soit 98,5 %) sur la rive Sud en 2003 (European Stability Initiative, 2004, A post-industrial future? Economy and society in Mitrovica and Zvecan, 9 p.), le « nettoyage ethnique passif » reste quotidien. Même à l’échelle micro-locale, la territorialisation par la violence produit une homogénéisation identitaire toujours plus poussée, comme en témoignent la dispute pour l’appropriation de Bosnjacka Mahala, ancienne poche de peuplement mixte (Tratnjek, Bénédicte, 2009, « Du jeu des “sept erreurs” du quartier Petite Bosnie. Les recompositions spatiales dans la ville de Mitrovica (Kosovo) », EspacesTemps.net, rubrique Mensuelles | La photo du mois, 8 juin 2006, document 7772), la mise en scène des cimetières (Tratnjek, Bénédicte, 2009, « Les espaces de la mort à Mitrovica (Kosovo) : des géosymboles de la lutte identitaire », Cahiers d’ADES, « Les espaces de la mort », n°4, pp. 105-115) ou encore la construction de lieux d’une mémoire inscrivant le rejet absolu de « l’Autre » en bornant et en signifiant le quartier-territoire (Tratnjek, Bénédicte, 2011, « Les lieux de mémoire dans la ville en guerre : un enjeu de la pacification des territoires », Diploweb, 31 octobre 2011). Chaque lieu – y compris les lieux ordinaires – sont mis en spectacle pour produire une identité excluante, qui permet la poursuite du processus d’homogénéisation ethnique. L’ensemble de ces mises à distance produisent une géographie de la peur ancrée dans les pratiques spatiales quotidiennes, et dans l’imaginaire collectif : le « vivre séparé » devient la norme de l’espace proche, de la ville, du pays. Toutes les échelles sont utilisées pour que l’« épuration ethnique » (en tant que moyen) devienne une « purification » (en tant que résultat absolu).

 

Le travail des géographes s’avère donc indispensable sur ces questions, dans la mesure où, par une analyse multiscalaire, par une sensibilité à la symbolique des lieux, par un intérêt pour les pratiques spatiales « ordinaires », et par une curiosité pour les territorialisations de et par la violence, les géographes contribuent à produire une compréhension de ces massacres de masse et déplacements forcés/contraints (et plus généralement des modifications coercitives du peuplement), qui sont autant d’enjeux de la pacification des territoires dans l’après-guerre, dans des contextes où les « sorties de crise » s’enlisent.

 

 

 En complément, voici une bibliographie indicative, qui comblera sans doutes les agrégatifs....!

(par ordre chronologique, pour respecter la progression des réflexions sur ces questions)

 

-       Roux, Michel, 1992, « A propos de la “purification ethnique” en Bosnie-Herzégovine », Hérodote, n°67, n°1992/4, pp. 49-60.

-       Grmek, Mirko, Marc Gjidara et Neven Simac, 1993, Le nettoyage ethnique. Documents historiques sur une idéologie serbe, Fayard, Paris, 340 p.

-       Bougarel, Xavier, 1996, Bosnie. Anatomie d’un conflit, La Découverte, collection Les Dossiers de l’état du monde, Paris, 175 p.

-       Krieg, Alice, 1996, « La “purification ethnique” dans la presse. Avènement et propagation d’une formule », Mots. Les langages du politique, vol. 47, n°1996/1, pp. 109-126.

-       Roux, Michel, 1999, Le Kosovo. Dix clés pour comprendre, La Découverte, collection Sur le vif, Paris, 128 p.

-       Guljevatej, Nikola, 2001, « L’économie du nettoyage ethnique à Prnjavor », Balkanologie, vol. V, n°1-2.

-       Sémelin, Jacques, 2002, Analyser le massacre. Réflexions comparatives, CERI, collection Questions de recherche, Paris.

-       Krieg-Planque, Alice, 2003, Purification ethnique : une formule et son histoire, CNRS, collection CNRS Communication, Paris, 528 p.

-       Rolland, Stéphanie, 2004, « Autochtones étrangers : les déplacés à Mostar après la guerre de Bosnie-Herzégovine », Balkanologie, vol. VIII, n°1.

-       Lejeau, Nicolas, 2005, « Le nettoyage ethnique en ex-Yougoslavie : le cas de la Krajina de Knin », Revue Géographique de l’Est, vol. 45, n°1, pp. 45-53.

-       Robin-Hunter, Laurence, 2005, « Le nettoyage ethnique en Bosnie-Herzégovine : buts atteints ? », Revue Géographique de l’Est, vol. 45, n°2005/1, pp. 35-43.

-       Rosière, Stéphane, 2005, « Nettoyage ethnique, violences politiques et peuplement », Revue Géographique de l’Est, vol. 65, n°1, pp. 5-12.

-       Roux, Michel, 2005, « Le Kosovo en voie d’homogénéisation : quelle est la part du “nettoyage ethnique” ? », Revue Géographique de l’Est, vol. 45, n°1/2005, pp. 23-33.

-       Rosière, Stéphane et Michel Roux (dir.), 2006, « Le nettoyage ethnique », Bulletin de l’association de Géographes Français (B.A.G.F), vol. 83, n°2006/4.

-       Sémelin, Jacques, 2005, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Seuil, collection La couleur des idées, Paris, 493 p.

-       Ardillier-Carras, Françoise, 2006, « Sud Caucase : Conflit du Karabagh et nettoyage ethnique », Bulletin de l’Association de géographes français, vol. 83, n°4, décembre 2006, pp. 409-432.

-       Rosière Stéphane, 2006, Le nettoyage ethnique. Terreur et peuplement, Ellipses, collection Carrefours Géographie, Paris, 297 p.

-       Rosière, Stéphane, 2006, « La géographie face au nettoyage ethnique : vers une géographie inhumaine », Bulletin de l’Association de géographes français, vol. 83, n°4, décembre 2006, pp. 448-460.

-       Roux, Michel, 2006, « La géographie de la population et le nettoyage ethnique en ex-Yougoslavie », Bulletin de l'Association de Géographes Français (BAFG), vol. 83, n°4, n°2006/4, pp. 399-408.

-       Tratnjek, Bénédicte, 2006, « Le nettoyage ethnique à Mitrovica. Interprétation géographique d’une double migration forcée », Bulletin de l’Association de géographes français, vol. 83, n°4, décembre 2006, pp. 433-447.

-       Rosière, Stéphane (dir.), 2007, « Modifications coercitives du peuplement », L’Information géographique, vol. 71, n°2007/1.

-       Rosière, Stéphane, 2007, « La modification coercitive du peuplement », L’Information géographique, vol. 71, n°2007/1, pp. 7-26.

-       Vandermotten, Christian et Stéphane Rosière, 2008, « Les violences faites aux peuples dans les logiques du système-monde », Espace populations sociétés, n°2008/3, pp. 385-399.

 

 

Sitographie sélective

 

-       Online Encyclopedia of Mass Violence, site d’articles scientifiques sur les massacres de masse (Sciences Po – CERI).

-       Ré-inventer la paix après les massacres, nouveau site du groupe de recherche animé par Béatrice Pouligny et Jacques Sémelin autour de la question « Faire la paix : du crime de masse au peacebuilding ».

-       Vidéo : « Identités meurtrières, massacres de masse et génocides : perspectives géographiques », Edith Mukakayumba et Jules Lamarre, Maison de la géographie de Montréal, 12 mai 2009.

-       Le Courrier des Balkans, site de traduction d’articles de la presse balkanique et de production d’articles par l’équipe.

 

 

Thème(s): Sciences| Géographie| Géopolitique| Bosnie| Kosovo| nettoyage ethnique| Serbie

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