"Le mot nettoyage parait mieux choisi que celui d'épuration" 0
Globe a souhaité prolonger par écrit l'entretien sur le nettoyage ethnique avec l'invité de Planète Terre du 14 décembre : Stephane Rosière, professeur de géographie à l'Université de Reims et directeur de la publication de la revue en ligne L'espace Politique.
Ici, écoutez l'émission avec Stephane Rosière et retrouvez l'entretien avec Bénédicte Tratnjek "La peur de l'autre dessine une géographie du vivre séparé".
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- Quelle différence y-a-t'il entre nettoyage et épuration ethnique ?
Stéphane Rosière : Il n’existe aucune différence entre les deux expressions : les deux traductions sont possibles. Le mot « nettoyage » traduit exactement ciscenje dans l’expression serbo-croate originelle d'etnicko ciscenje.
Dans le terme de nettoyage il y a aussi un écho au jargon militaire dans lequel "nettoyer" c'est sécuriser un secteur donné. De ce point de vue, le mot « nettoyage » paraît mieux choisi que celui d'épuration.
- Un nettoyage ethnique est-il toujours organisé, ou peut-il être spontané ?
SR : Il est toujours
organisé : il faut que la pression soit réelle et efficace pour qu'un groupe ethnique quitte
un secteur donné, surtout s'il y vit depuis des siècles. Certes, la pression immobilière peut avoir des résultats
similaires, mais seuls les résultats sont le sont : le "nettoyage"
est bien une opération d'ordre militaire.
Par ailleurs, tout déplacement massif et forcé ne correspond pas à un nettoyage ethnique : des réfugiés
climatiques ou écologiques peuvent générer un "exode", dans la
mesure où un exode est par nature massif.
- A l'occasion de quel évènement
a-t-on pour la première fois employé ce terme ?
SR : La formule de « nettoyage ethnique » (ou « purification ethnique ») est apparue lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en 1991, et plus précisément lors de la guerre en Bosnie (1992-1995).
- Historiquement, où et quand quels sont les nettoyages ethniques connus avant conceptualisation du terme ?
SR : Parmi les définitions de “ nettoyage ethnique ”, on pourra retenir celle de Terry Martin (1998, p.311) qui s’inspire d’Ernest Gellner (1983) d’une façon pertinente et utile d’un point de vue géographique. T. Martin souligne en effet que : “ le nettoyage ethnique est typiquement une manifestation extrême d’un projet nationaliste visant à faire coïncider frontières étatiques et frontières ethniques ”. Cette définition simple spatialise bien la “ congruence ” mise en exergue par Gellner (qui débute en effet son ouvrage par ces mots : « Le nationalisme est essentiellement un principe politique qui affirme que l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes »). Elle met en évidence le caractère éminemment géographique et plus précisément géopolitique du “ nettoyage ”. Ce processus peut être qualifié de géopolitique parce qu’il est lié à l’existence d’acteurs entrant en rivalité pour le contrôle ou la domination sur un territoire (défini comme espace approprié ou revendiqué). Cette compétition, comme dans le cas bosniaque, a pour cause première la création d’Etat. Le projet serbe en Bosnie était bien de construire un Etat serbe — Etat unifié avec la Serbie, sinon Etat serbe indépendant dans le cadre des frontières de la Bosnie-Herzégovine (ce qui est le cas de facto). Le “ nettoyage ” serait donc, en fait, une conséquence du découpage du monde en Etats-nations.
Le « nettoyage » est donc un processus qui met d’abord en jeu l’existence d’un Etat-nation. Celui-ci est perçu comme doublement « homogène » : aussi bien d’un point de vue territorial (il doit être d’un seul tenant et sans enclave – cf. le raisonnement des Serbes de Bosnie : il faut vider la poche de Srebrenica qui, dans leur esprit, met en danger leur construction territoriale), que homogène par son peuplement (il ne tolère ni minorités, ni groupes allogènes, etc.). C’est ce qu’on peut appeler un « l’Etat total » qui forme un tout dénué d’aspérités et dont la violence constitutive est aussi celle de l’Etat totalitaire.
Définir le « nettoyage » comme un processus de construction d’ « Etat total », pose implicitement la limite chronologique de validité du concept de « nettoyage ». En effet, le « nettoyage » serait une pathologie du nationalisme « territorialisé », donc un phénomène qui trouve ses racines au XIXe siècle (fondation des premiers Etats-Nations) et pas avant. On peut donc s’opposer à la thèse « maximaliste » de Bell-Fialkoff (1996) qui envisage le « nettoyage » comme un processus dont on peut trouver des exemples depuis l’Antiquité. Par ailleurs, cette définition plus restreinte en termes chronologiques est très large en termes spatiaux. En effet, elle implique aussi que ce phénomène soit désormais mondial (et certainement pas seulement « balkanique » ou européen). En effet, l’Etat-nation s’est désormais imposé comme une norme du système international contemporain (Badie, 1992), c’est donc aussi le cas de ses effets pervers comme le « nettoyage ». Evidemment — et heureusement — le « nettoyage » n’est en rien automatique ou systématique lorsqu’il y a création d’Etat. Le « nettoyage » a seulement tendance à se concrétiser dans des situations politiques paroxystiques ou dans des zones géopolitiquement les plus sensibles.
(In S. Rosière, 2004, « Le nettoyage ethnique - approche géographique », Geographica Helvetica, Bâle, vol. 59, n°3, pp.227-237)
Dans les territoires grec, bulgare et turc, la convention d'Andrinople en 1913 (entre la Bulgarie et l'Empire ottoman en 1913 est la première jamais signée entre deux Etats sur l'échange volontaire d'une partie de leur minorité réciproque) et le Traité de Lausanne en 1923 ont confirmé ou causé le déplacement forcé de plus de deux millions d'individus.
Les plus grands cas sont avant tout ceux de la formation du Pakistan et de l'Inde (15 millions de déplacés), et de l’ expulsion des Allemands jusqu'à l'Ouest de la ligne Oder-neisse (1944-48). Cette dernière s'inscrit dans un "nettoyage de translation territoriale" (par lequel un Etat expulse une population à l'occasion de l'acquisition d'un territoire) et a suivi le déplacement des frontières de l'Allemagne, de la Pologne et de l'URSS en 1945. Le déplacement des populations allemandes a été avalisé par les USA, le Royaume-Uni et l'URSS lors de la conférence de Postdam du 2 août 1945 (article XII "transfert ordonné des populations allemandes" du protocole de la conférence).Mais en fait, il a concerné toutes les nationalités comprises dans cet espace (par exemple des Polonais expulsés d'URSS), ce qui a représenté plus de 15 millions de personnes (Ther et Siljak, 2001).
La Naqba a plus d'écho mais reste plus modeste (environ 0,8 M de réfugiés à l'époque).
Références complémentaires :
L'Encyclopédie en ligne de la violence de masse (dirigée par Jacques Semelin)
Stephane ROSIERE
Géographie des conflits armés et des violences politiques, Ellipses, 2011.
Le nettoyage ethnique. Terreur et peuplement, Ellipses, 2004. (Compte-rendu de lecture de Bénédicte Tratjnek)
"Nettoyage ethnique, violence politique et peuplement", Revue Géographique de l'Est, 2005.
"La diversité ethnique et le maillage territorial des Etats", Cahiers de Géographie du Québec, vol. 49, 2005.
BADIE Bertrand, (1992), L’Etat importé. L’occidentalisation du monde, Paris, Fayard.
BELL-FIALKOFF Andrew, (1996), Ethnic Cleansing, St Martin’s Press, New York & Mac Millan, London, 346 p.
GELLNER Ernest, (1999), Nations et nationalismes, Paris, Payot, Bibliothèque Historique, 208 p. [1ère éd; : Nations and Nationalism, New York, Ithaca, 1983].
MARTIN Terry , (2001), The Affirmative Action Empire. Nations and nationalism in the Soviet Union, 1923-1939, Cornell University Press, 496p.
NAIMARK Norman, (2001) Fires of hatred: ethnic cleansing in twentieth-century Europe, Harvard UP.
Jacques SEMELIN, "Reflexion sur les violences extrêmes : purifier et détruire", Cultures et Conflits, 2006.
Catherine COQUIO, "Violence et déni dans la littérature : l'ultranationalisme Serbe", L'histoire Trouée, Atalante, 2004.
Philipp THER & Ana SILJAK, Redrawing nations : ethnic cleansing in East-Central Europe, 1944-1948, Harvard UP, 2001. (accéder au livre entier)
Michel ROUX
Panaroma bibliographique à partir du blog de "Géographie de la ville en guerre", de Bénédicte Tratnjek : "Regard d'un géographe sur les Balkans".
"Le Kosovo en voie d'homogénéisation : quelle est la part du 'nettoyage ethnique'?", Revue Géographique de l'Est, 2005.
Les Albanais en Yougoslavie, minorité nationale, territoire et développement, Edition de la Maison des Sciences de l'homme.1992.
Chrisian INGRAO, "Entretien autour de la violence de guerre", Tracés, 2008.
Bénédicte TRATNJEK, « Le nettoyage ethnique à Mitrovica : intégration géographique d’un mouvement double »
"Le nettoyage ethnique à Mitrovica : interprétation géographique d'un double déplacement forcé"
Samuel TANNER : « Saisir la violence de masse : le nettoyage ethnique en Bosnie et l’apport d’une perspective locale et d’une approche de réseau", Déviance et Société, 2007.
Laurence ROBIN-HUNTER, « Le nettoyage ethnique en Bosnie-Herzégovine. Buts atteints ? » , Revue Géographique de l'Est, 2005, vol 45/1.
Dossier « La modification coercitive du peuplement », L’Information Géographique, 2007
Dossier sur les déplacements des Allemands hors du territoire après 1945, Alice Wolkwein, La clé des langues, ENS de Lyon
"Sebrenica dix ans après". Café géo avec Michel Roux et Agnès Casero.
Anciens billets de Globe
Bénédicte Tratjnek "Bagdad : ville en guerre"
Asel Doolotkeldieva "Crise au Kirghizstan"
Thème(s): Sciences| Géographie| Géopolitique| épuration ethnique| nettoyage ethnique




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