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Nous, les autres 0

Sophia Coppola a filmé avec humour la difficulté de communication… Au lieu de lécher, « lick », le personnage principal de « Lost in Translation », commence à déchirer, « rip »,  les bas d’une japonaise. Une scène devenue emblématique du décalage culturel et linguistique entre le Japon et l’occident, voire même le reste du monde.

Pour un étranger « le pays du soleil levant » apparait souvent comme une espèce de Disneyland, où tout le monde joue un rôle bien défini. Même les étrangers, dont le rôle consiste précisément à être les « étrangers ».

Les japonais pensent que leur langue est si compliquée qu’aucun étranger ne la comprendra jamais. Au Japon, la religion et la morale sont loin des normes judéo-chrétiennes ou musulmanes. Donc, si vous voulez vraiment être dans la peau d’un véritable étranger – allez-vous installer au Japon !

Une enquête récente de Gallup montre que 700 millions d’adultes soit 16% de la population mondiale souhaite  s’installer a l’étranger. Mais ce désir n’est pas réparti de façon égale tout autour du globe.  

Plus d’un tiers des africains ont, pour des raisons évidentes, envie de partir a l’étranger. Mais seulement 10% des asiatiques partagent le même désir. Un autre fait curieux. En Corée du Sud, 42% de la population n’a jamais adressé la parole à un étranger !

Pourtant, c’est le moment pour s’y préparer – l’enquête de Gallup m’a fait penser a une chose dont on ne rend pas vraiment compte. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité être un étranger est devenu…eh bien, tout simplement, la norme !

Le Prix Nobel de littérature, Joseph Brodsky. Né a St.Pétersbourg, il a été expulsé d’URSS et s’est installé dans le pays des étrangers par excellence, les Etats-Unis. Son cas illustre bien un autre fait curieux – parmi les 11 derniers prix Nobel de littérature, 6 sont « des immigrés ». Brodsky a écrit qu’il aurait préféré connaître un échec total dans une démocratie, plutôt que d’être un martyr ou « la crème de la crème » (en français dans le texte) dans une tyrannie.  L’exil rime donc avec libertés. Libertés, avec un « s ».

En voici une. Une psychologue de l’enfance, Alison Gopnik, compare les premières images du monde reçus par un enfant avec le premier voyage d’un américain adulte à Paris. Et si on inverse la comparaison ? Etre dans la situation de l’étranger équivaudrait à conserver  sa perception originel du monde ! Etre libre de tout préjugé. Pour percevoir une chose à sa juste valeur il faut la « rendre étrangère », disait le grand linguiste Victor Chklovski.

Mais si on reste trop longtemps séparé de la mère-patrie quelque chose d’irréparable risque de se produire. Je le sais d’expérience. Une fois j’ai quitté ma ville natale pendant 6 mois, durant lesquels je me suis adonné aux joies de l’anonymat propre à tout étranger, et à mon retour, j’ai commencé à perdre mes repères et à me sentir un peu comme le héros de « Lost in translation » mais dans mon propre pays…Joseph Brodsky, même après la chute de la tyrannie, n’a pas eu le courage de revenir à St.Pétersbourg. Il en avait été absent pendant 20 ans. Cela faisait trop longtemps pour y revenir…

The Economist, dans son dossier «Comment être étranger » de 2009 édicte trois règles d’or : payez vos impôts, parlez un peu l’anglais et soyez gentils avec le pays d’accueil. Je rajouterai, « revenez de temps en temps chez vous, si vous le pouvez ».

« Liberté contre fraternité », avec cette curieuse formule « The Economist » résume l’esprit du temps. Partir de chez soi, c’est de devenir libre, mais c’est également rompre des liens. Nous, les étrangers, nous avons choisi les plaisirs de la liberté et les douleurs du déracinement qui vont avec. Je suis content qu’à partir d’aujourd’hui, 5 jours sur 7, à 11h, France Culture donne la parole aux représentants de ce nouveau monde, peuple par nous, les autres.

 

 

Thème(s): Ailleurs| Afrique| Amérique| Asie| Europe| Océanie| Idées

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