Si loin, si proche 1
Je ne suis ni professeur, ni politologue. Je ne suis même pas journaliste, mais un simple intermittent du spectacle de l’audiovisuel : tel est le statut bizarre, réservé à ceux qui parlent à la radio publique française.
Je suis, donc, un simple observateur et, une chose, importante, un citoyen. Un citoyen qui s’intéresse naturellement aux structures politiques des pays où il habite, mais un citoyen de deux pays à la fois : La Russie et La France. Je me sens donc un peu comme cet étrange oiseau a deux têtes, symbole de nombreux empires.
Alors, quand ma tête russe regarde ma tête française, elle est un peu étonnée. Etonnée par la similitude des termes avec lesquels on décrit la réalité politique de deux pays. Tout d’abord, les deux pays sont unis par cette exception à l’échelle du continent qu’est « le régime présidentiel ».
Dans les deux cas le parti au pouvoir a été créé sous la forme d’un Mouvement pour la majorité présidentielle. Et puis, dans les deux cas, ce parti de la majorité présidentielle représente un mélange très hétéroclite allant des conservateurs aux libéraux, alors que ce sont les partis, dits, « de gauche » qui sont plus nombreux.
Et puis, dans les deux pays il est de bon ton de parler du « management efficace » et débattre de l’idée que l’on peut diriger un pays comme une grande entreprise. La différence notoire, cependant, réside dans le fait qu’on ne peut pas, heureusement, imaginer en France quelqu'un vanter les mérites de Joseph Staline en tant que, justement, « un manageur efficace » de l’entreprise qui s’appelait l’URSS.
Etrange proximité donc, entre la Russie, un très jeune pays, qui n’a que 20 ans d’âge, et cette vielle démocratie qu’est la Cinquième République française. Une proximité, dûe, en grande partie au fait, que la première constitution de la Russie démocratique, adoptée il y a exactement 18 ans et un jour, a été largement inspirée par la dernière constitution française.
Une autre source d’inspiration pour les constitutionnalistes russes était la Constitution de la République Fédérale Allemande. Eh oui, par ce que, si la France partage avec la Russie deux grandes histoires, l’une étant l’histoire d’un pays en tant qu’Empire et l’autre d’un pays révolutionnaire, les Russes partagent avec les Allemands l’idée du fédéralisme.
Ayant vécu en Allemagne pendant assez longtemps, je ne cesse de m’étonner des différences qui séparent ces deux modèles d’état que sont le fédéralisme et le jacobinisme.
Mes collègues allemands, qui ont présidés aux débuts de la formidable réussite commune qu’ est la chaine de télévision ARTE, me racontait l’étonnement du Président Mitterrand qui n’arrivait pas à comprendre pourquoi sur l’accord, établissant la chaine culturelle, il n’y a qu’une seule signature coté français, et presque deux dizaines de signatures coté allemand. Eh oui, chaque état fédéré à son propre service public de la télévision ! Et cela vaut également pour la plupart des domaines publiques.
Donc, c’est compliqué pour un fonctionnaire français de trouver son égal de l’autre coté du Rhin. L’Allemagne a été construite selon le principe de subsidiarité, d’en bas vers le haut, ou on a délégué a chaque étage supérieur ce qui ne pouvait pas être exécuté par l’étage inférieur. La France, un pays centralisé et construit d’en haut, paraît aux yeux d’un fédéraliste, comme un empilement des couches de responsabilités, un empilement souvent assez bizarre.
Par exemple. Le tout premier responsable politique que je côtoie presque quotidiennement est le maire de mon arrondissement, près de la célèbre rue Saint Denis. J’ai connu son prédécesseur. Elle n’habitait pas dans un endroit aussi, disons, problématique.
Quand, au bout de quelques années de batailles constantes avec des gens qui croyaient que notre mini cours était un endroit idéal pour faire pipi, j’ai finalement décroché le téléphone pour appeler la mairie, j’ai eu l’honneur de parler avec son adjoint. Il a écouté mes plaintes et m’a répondu : « cher Monsieur. Vous avez la malchance d’habiter dans un quartier difficile. On y voit plein de clients de prostituées …Et puis il y a également, vous savez, tous ces étrangers, qui n’ont pas de culture. Chez eux, ils pissent partout, eh bien, ici ils font pareil… »
Je dois avouer que j’ai raccroché assez rapidement car j’ai compris que la solution à ce problème…eh bien, sera démocratique et passera par les urnes !
L’année suivante la mairesse et son adjoint ont été virés de la mairie et ont été remplacé par les représentants de la nouvelle génération de politiques français. Le maire aujourd’hui est un journaliste, un vrai, parait-il, et puis un vrai écolo.
L’ambiance a changé toute de suite ! Sur les marches de la mairie on a collé des autocollants avec des messages très forts : « Diversité ! » « Citoyenneté ! » « Valeurs républicaines ! » Et puis un jour on a installé une table à côté de ma cour, là où les gens avait l’habitude de pisser, avec des produits bio et le maire y a organisé « une consultation citoyenne » ou quelque chose du genre. Je m’y suis rendu, assez énervé, je dois dire.
La veille, ma copine s’était faite agressé à 19h à l’endroit même de la consultation citoyenne par trois gamins de 14 ans qui ont essayé d’arracher son sac et le soir précédent, un ami a eu le malheur d’accepter mon invitation de venir boire un verre chez nous – à 21H, il a été agressé au couteau et s’est fait voler son téléphone.
Racontant ces faits divers au maire et en lui montrant les toilettes publiques dans la rue, j’ai essuyé une réponse surprenante : « je ne peux rien faire, cher Monsieur. »
« Mettre plus de policier ne fera que déplacer le problème ailleurs. Et de toute façon je ne contrôle pas la police. Et même le maire de la ville ne la contrôle pas. Et concernant la propreté je crois que la mairie, pas la mienne, la grande, celle de Paris, fait le nécessaire… »
Cette conversation a eu, néanmoins, deux conséquences.
Tout d’abord, le maire a agi ! Et comment ! Lui ou la grande mairie, je ne sais plus qui, a installé des toilettes gratuites sur une placette, à 50 mètres de nos toilettes populaires. Résultat ? Eh bien, c’est toujours aussi crade qu’il y a 10 ans. Parce que les toilettes sont désormais utilisées par les prostituées comme lieu de travail !
Et puis, l’immeuble voisin, habité par des chinois, a compris que ni le maire d’arrondissement, ni le maire de Paris, ni le préfet de police, ni même le président de la république ne pouvaient rien contre les clients des prostituées et… ils ont installé une porte devant l’entrée d’un passage public, le transformant manu militari en un passage fermé a clé à partir de 21H.
Franchement, moi, comme mes voisins, on ne sait plus pour qui voter. Et pourquoi voter pour quelqu'un qui n’a pas le pouvoir de rendre une ruelle historique au cœur de Paris à peu près propre.
Hier, j’ai eu la visite de mes amis suisses. Ils ont été un peu désarçonnés en observant ma rue et la porte blindée au milieu d’un passage public. « Et pourquoi vous attendez que la mairie fasse quelque chose ? Chez nous on aura fait des propositions et on les aurait soumises au vote populaire. Et puis les élus auraient été obligés d’exécuter la décision populaire ! »
Toute la soirée j’ai dû leur expliquer la différence entre la démocratie directe à Bale et la démocratie représentative à Paris…
Un autre exemple. Une autre ville. Cette fois en Lorraine. Je suis assis après un diner un peu arrosé avec le chef du cabinet du maire et ancien secrétaire d’état. S’en suit la conversation sur les services publics en France. « Vous savez, cher Alexis », m’a dit le chef de cabinet, « malheureusement ça sera toujours comme ça. On ne peut rien changer. Les syndicats se mettront en grève. Donc, si un jour on a vraiment besoin de réformer, on va tout casser et puis refonder à partir de zéro. C’est le seul moyen. Nous sommes un pays révolutionnaire. Ca fonctionne comme ça chez nous. »
En rentrant à la maison je suis tombé sur un entretien avec Jean-Louis Bourlanges dans lequel il disait : « En France c’est l’état qui a précédé la nation et non l’inverse, cela explique bien des anomalies : l’écrasement des corps intermédiaires, l’instrumentalisation du service public au bénéfice de ses agents, autant de formes modernes du fait de prince. »
Chaque responsable politique s’occupe d’abord de la construction de son fief. Chaque titulaire du fief définit les pratiques du moment en fonction des systèmes de loyauté et de vassalité réciproques qui sont les siens.
Je me suis dit : c’est curieux,... Alors que je participais une conférence européenne, j’ai entendu un représentant français, gardien de son petit fief politique féodal, qui s’était levé au milieu d’une discussion assez chaude, prononcer, avec émotion, une phrase qui devait, selon lui, logiquement pacifier tous le monde : « mais enfin, chers collègues, nous partageons tous les valeurs républicaines, n’est-ce pas ? » A quoi un méchant socialiste espagnol a répondu : « mais non, cher Monsieur, l’Espagne est une monarchie, tout comme la Belgique, Le Royaume Uni, les Pays Bas, et, excusez moi, le Grand Duché de Luxembourg ! »
Les particularismes français de l’exercice de ce métier curieux qu’est la politique sont très, très nombreux pour un observateur extérieur. Cela commence, évidemment, par l’idée qu’on peut apprendre à faire de la politique dans un organisme connu sous le sigle de l’ENA. Cela passe par tout ce que je viens de décrire, à savoir l’exercice de ses fonctions, et cela se termine par un fait étonnant : nos hommes politiques ont une longévité sans précédent ! Si on compare nos politiques avec les politiques d’un autre pays centralisé, l’Angleterre, par exemple : les trois leadeurs des partis appartiennent à l’horizon politique depuis moins de dix ans ! Avant ils étaient de purs inconnus ! Ce qui est loin d’être le cas en France.
Pour terminer et résumer on pourrait dire, à la manière de Philippe d’Iribarne, que « Notre société française, dans son fonctionnement quotidien et le plus souvent inconscient, garde une obsession du rang et des valeurs cléricales de désintéressement et de savoir pur. Ces valeurs s'opposent à celles, anglo-saxonnes, du contrat et du marché, ou à celles, germaniques et scandinaves, de la communauté sociale… »
Reste à savoir comment ceux qui vont occuper les rangs divers et variés de la cinquième incarnation de la république française dans les années à venir, comment vont-ils s’inscrire dans le contexte du monde 2.0, le monde qui ne se compose plus de quelques verticales du pouvoir, mais qui devient de plus en plus le monde des sociétés fonctionnant de pair à pair, a la manière décentralisé du partage de connaissances sur le net.
Parions sur la capacité extraordinaire d’adaptation de la classe politique française. Autrement, comme le suggérait mon chef de cabinet, on sera obligé de « tout casser » et faire la république 6.0
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1 commentaire
C'est très bien de se présenter comme citoyen, mais encore faudrait-il qu'il y ait une République digne de ce nom, la France l'est-elle encore, ainsi que d'autres républiques européennes sous le joug de la dictature des marchés financiers?
Je vous propose plutôt : citoyen du monde
Mais il faudra avoir une certaine ouverture d'esprit.. Par exemple vis-à-vis
d'un pays (le Vénézuela) libéré des multinationales par son dirigeant, certes fantasque, mais qui a travaillé pour son peuple (santé, éducation etc) Autrement dit M. Chavez que tout bon "démocrate" apeuré par ces peuples revanchards, par ces pauvres mal dressés adore détester et conspuer.
Encore un effort camarade!
Cordialement
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