Jacques Julliard, notre invité d’hier pour sa « reine du monde » 0
Jacques Julliard ©Jacques Julliard
Il peut arriver qu’on éprouve pour quelqu’un une admiration absolue et qu’on ne soit pas d’accord avec tout ce qu’il dit. C’est ce que j’ai éprouvé vendredi face à Jacques Julliard, venu défendre au « Grain à Moudre » les idées qu’il développe dans son livre sur la démocratie d’opinion, « La Reine du monde » (vient de paraître dans la collection d’intervention, « Café Voltaire » de Flammarion).
Jacques Julliard – qui n’en sait rien - a joué un rôle capital dans ma vie.
Et pas seulement parce qu’il représente pour moi, depuis longtemps, une espèce
de modèle. C’est lui, en effet, qui m’a tiré du maoïsme dans cette même
Université de Vincennes où m’y avaient entraîné les prêches ahurissants d’Alain
Badiou, quatre ans plus tôt. Nous étions en 1973 et je devais assister au
séminaire de Michel Winock sur le fascisme. Jacques Julliard, qui enseignait
dans ce même département d’histoire, est venu nous avertir que Winock étant
malade, son séminaire, ce matin-là, était annulé. Je ne sais plus comment nous
nous sommes retrouvés tous les deux, mais je revois encore la scène tant elle
m’a frappé. Nous étions assis face à face sur ces horribles tables recouvertes
de formica bleu à la mode de l’époque et Julliard m’expliquait les bonnes
raisons de la social-démocratie dans ce temple du gauchisme frénétique et
post-soixantuitard. Il développait avec sérénité et bonhomie quelques évidences
qui me bouleversèrent au point que je m’en souviens encore.
Que disait-il en effet de si renversant ? Que, par exemple, la gauche
réformiste n’avait pas à rougir de ce qu’elle avait réussi pour l’amélioration
concrète de la vie des travailleurs par rapport à ce que leur avaient infligé
les Etats communistes. Que le progrès social n’était nullement incompatible
avec la démocratie politique. Ou encore que Lénine avait eu tort de considérer
les syndicats comme des « courroies de transmission du Parti », car c’est de
liberté que les ouvriers ont besoin pour se défendre, et non d’un parti unique
qui prétend parler en leur nom, mais les considère comme des mineurs auxquels
il faut apporter de l’extérieur une « conscience de classe » dont il les juge
spontanément incapables. Bref des évidences pour nous aujourd’hui, mais qui
pour moi et beaucoup d’autres, alors, vous avaient des allures de provocations.
Sans doute étais-je déjà mûr pour une remise en cause des pauvres idéaux qui
avaient été les miens dans cette période de confusion et de délires. Reste qu’il
fallait que quelqu’un me parle avec sagesse. Et que ce fut lui.
Six ans plus tard, c’est Jacques Julliard, que je n’avais jamais revu et qui ne
se souvenait certainement pas de moi, qui publia mon premier article politique,
dans la revue, « Faire », d’orientation intellectuelle rocardienne. C’était une
critique d’un livre de Régis Debray, qui me semblait incarner un certain «
pessimisme de gauche », convaincu d’avance que le cours des choses, la
modernité – et en particulier, le pouvoir déjà grandissant à l’époque, de
l’opinion et des média - ne pouvaient avoir que des conséquences désastreuses
pour l’intelligence et donc pour la gauche. J’écrivais : « Au fil de ses
romans, Debray confesse inlassablement son péché originel d’intellectuel,
incapable de parvenir au manichéisme sanglant auquel on reconnaît les ‘vrais
révolutionnaires’ » - ce qui n’était pas mal tourné.
Et puis je suis devenu un lecteur assidu des éditoriaux de Julliard dans L’Obs.
Les réflexions de Julliard sont toujours étayées par sa vaste culture. Elles
témoignent d’une ouverture d’esprit qui se fait rare. Sa bonne foi est si
manifeste qu’elle autorise une expression sans détours. J’en conserve encore un
certain nombre dans mes archives. Tenez, je ne résiste pas au plaisir de vous
citer celui du 11 octobre 2001 à propos de Ben Laden et des « sauvageons » qui
avaient acclamé son nom au Stade de France en sifflant « la Marseillaise ». «
En vérité, nous ne sommes pas respectés parce que nous ne nous respectons plus.
A qui nous demande nos valeurs, du ‘sens’ comme dit la piétaille sociologique,
nous répondons par du football. […] Et comme nous ne croyons plus à rien, ne
nous étonnons pas que d’autres croient à des sornettes ou à des loups-garous.
Et même soient capables de tuer et de mourir pour ces sornettes, pour ces
loups-garous. Et pendant ce temps, la France est envahie de bobologues
compatissants, de sociologues misérabilistes, de docteurs ‘ce n’est rien’, de
jeunologues à l’écoute. […] Ce que ces ‘jeunes’ attendent de nous, au-delà de
leurs bredouillements, c’est, de notre part, un peu plus de fierté, un peu plus
de croyance en nos propres valeurs. »
Quand « L’Evènement du Jeudi », dont je fus « chef du service idées » en eut
fini de sombrer en 2001, je me cherchais un nouvel emploi. C’est Jacques
Julliard qui m’embaucha comme rédacteur en chef (adjoint) du « Monde des Débats
», quand Jean Daniel, autre directeur du mensuel, me considérait avec une
certaine suspicion. Quelques mois de pur bonheur s’ensuivirent. « Le Monde des
Débats » n’était pas loin d’assouvir mon fantasme d’un TLS à la française.
J’ai donc quantité de raisons pour aimer Julliard.
Et cependant, je pense qu’il a tort de proclamer l’avènement de la démocratie
d’opinion et plus encore de s’en réjouir.
J’ai le sentiment qu’il prend un épisode politique conjoncturel de notre vie
politique pour une tendance de fond.
Certes, nous avons connu une crise de défiance virulente de la société civile
envers les élites – politiques, en particulier. Julliard lui-même a analysé
cette crise dans son essai « la faute aux élites » (Gallimard, 1997, reparution
en Folio). Cette crise a, me semble-t-il, culminé entre les présidentielles de
2002 et le référendum de 2005. On a vu alors une majorité d’électeurs se ruer
vers les partis et les votes protestataires, bouder les urnes ou voter blanc –
parce qu’ils étaient insatisfaits de l’offre politique qu’on leur proposait et
qu’ils avaient l’impression que les partis avaient confisqué la désignation des
candidats. La classe politique ne voulait pas entendre leurs doléances et
faisait mine de regarder ailleurs. Mais les résultats de 2007, marqués par un
record de la participation électorale et le retour des électeurs vers les
candidats issus des trois partis de gouvernement, me semblent indiquer non pas
la fin de la crise, sans doute, mais le retour à une certaine normalité
démocratique. Bien sur, nul ne peut garantir que la rivière de la démocratie
représentative, hier en crue, est retournée pour de bon dans son lit, mais la
situation de 2007 est aux antipodes de l’exaspération anti-politicienne de
2002-2005. Sarkozy, Royal et Bayrou restent en phase avec l’opinion. Pour le
moment. La suite dépendra sans doute des propositions de la commission Balladur
sur la réforme des institutions. Si la présidentialisation s’accompagne, comme
il serait logique, d’un accroissement sensible des pouvoirs de contrôle du
Parlement, d’un véritable statut de l’opposition, alors la démocratie
représentative reprendra tous ses droits.
La « démocratie d’opinion » m’inquiète pour plusieurs raisons.
La première, c’est que le premier politicien à en avoir saisi les mécanismes et
à les avoir utilisés avec astuce s’appelle Jean-Marie Le Pen, « cet éclaireur
des dérèglements démocratiques », comme l’écrit Alain Duhamel.
La deuxième, c’est que j’y vois le risque d’un face-à-face non médiatisé par
des corps intermédiaires (le Parlement, en particulier) entre un pouvoir
politique habile à utiliser les média de son temps et une opinion émotive et
versatile, gavée de sitcoms et de « télé-vérité », tenue dans l’ignorance des
défis majeurs auxquels nous sommes confrontés par mes confrères journalistes.
Troisièmement, je ferai référence à l’article excellent, publié par Joël Roman
dans le n° de mars-avril 1999 de la revue Esprit sous le titre « réforme et
démocratie d’opinion ». En France, nous n’avons pas l’expérience des réformes
menées dans le cadre d’un débat social serein, tel que celui qui a présidé aux
métamorphoses impressionnantes de l’Etat-providence suédois, par exemple. Rares
sont ceux qui, comme François Chérèque, se déclarent déterminés à prendre en
compte l’intérêt commun à long terme des salariés, plutôt que ceux, immédiats,
de catégories particulières. Du coup, la « sainte alliance » du « conservatisme
et du verbalisme révolutionnaire, en apparence opposés, en réalité complices »
peut « interdire toute réforme » (Roman). On l’a bien vu lors des grèves de
1995 – qui nous auront fait perdre 12 ans : les régimes spéciaux de retraite
ont fini malgré tout par être alignés sur ceux des fonctionnaires. L’opinion a
mis tout ce temps à le trouver juste et nécessaire.
Enfin, je me méfie d’une assimilation, que Julliard ne fait pas, mais dont a
bien vu pendant l’émission qu’elle tentait Yves Sintomer, entre la démocratie
d’opinion et la rue. Certes, la manifestation pacifique est l’un des modes
d’expression des minorités pour appeler l’opinion à la rescousse. Mais la rue
peut facilement devenir également le terrain choisi par des minorités
extrémistes pour prendre leur revanche sur les choix de la majorité des
électeurs. Mon passé maoïste m’en appris assez long sur cette dérive. Et je
rappelle toujours à mes amis d’extrême-gauche - que ces propos choquent - que
ce sont les plus violents qui tiennent le mieux la rue. Les SA par exemple…
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