« Laïcité positive et négative » 0
Les laïcs intégristes estiment que Nicolas Sarkozy a déterré la hache de guerre par ses discours du Latran et de Ryad. Il est vrai que la conjonction de ces appels aux religions - en tant que pourvoyeuses de sens et de valeurs - avec le slogan « politique de civilisation » peut troubler. Mais le temps est-il bien choisi pour rallumer la guéguerre entre Peppone et Don Camillo ? Faut-il y voir, comme chaque fois que Sarkozy dit ou fait quelque chose, un calcul cynique – ici, celui de chercher quelque vent ascendant pour remonter dans les sondages ?
Il ne faut pas se tromper d’époque. Ils sont bien loin, les temps héroïques où s’affrontèrent, pour la « conquête des âmes et des cœurs » des Françaises et des Français, deux cultes également exclusifs - la religion de la Patrie et celle du Christ-Roi -, deux hiérarchies également intolérantes avec leurs clergés respectifs – blouses grises des « hussards noirs de la République » contre soutanes confessant nos villes et nos campagnes. La République et l’Eglise catholique apparaissent aujourd’hui comme deux boxeurs en fin de match. Sonnés. La loi de 1905 constituait déjà une espèce de match nul. Plus tard, tandis que s’épuisait leur querelle, eux-mêmes ont subi une sérieuse désacralisation. Personne n’irait plus se faire tuer en rangs serrés pour la patrie. L’autorité des papes ne vaut guère plus que celle des pop-stars.
Et pourtant on observe, oui, un évident regain du religieux. Que s’est-il donc passé ?
D’abord, nous avons pris tardivement conscience d’une évidence : l’espace abandonné par les anciennes croyances aura été, au XX° siècle, rapidement occupé par toutes sortes de religions politiques, bien autrement redoutables. Comme le disait G. K. Chesterton, “When men stop believing in God, they don’t believe in nothing, they believe in anything.” Des communautés, des « classes », se sont prises elles-mêmes pour objets d’adoration et ont sacralisé le Pouvoir effrayant qui prétendait les incarner. (Eric Voegelin) En outre, qui proclame « la mort de Dieu » s’affranchit plus aisément qu’un autre de toute limite, de tout interdit. Les totalitarismes exterminateurs ont proclamé : « tout est permis », « avec l’homme, on peut tout faire ». Cela n’a pas peu contribué à nous dégriser.
Nous vivons désormais des temps « post-sécularisés », comme dit Klaus Eder. L’Europe
s’est longtemps pensée comme la pointe avancée d’une sécularisation wébérienne
qui devait nécessairement gagner le monde entier. Or les autres continents ne
nous ont pas suivis ; ce qui nous étonne et nous scandalise dans le cas
nord-américain. Mais on entend moins se repentir ceux qui avaient fait le faux
calcul d’un inévitable recul de l’islam, exposé à la technologie venue
d’Occident… En Europe même, qui peut nier que nous assistions à une réémergence,
dans la sphère publique, de religions longtemps cantonnées dans le privé des
familles ?
Et comment en serait-il autrement quand des minorités (ethniques, sexuelles,
culturelles, etc.) ont fait émerger l’idée d’une « politique de la
reconnaissance », qui va bien au-delà de l’ancienne revendication d’égalité
abstraite ? Les religions, enfin devenues plurielles sur une sorte de « marché
des croyances », réclament, elles aussi, d’être « reconnues », dans la mesure
où elles concourent à définir l’identité « authentique » (Charles Taylor) des
individus et des communautés, et parce qu’elles engagent les individus
d’aujourd’hui dans des « contextes de signification » qui aspirent à participer
aux débats.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’appel de nombreux politiques,
désemparés, aux religions – ressources de sens et d’identité. Et si la
tentative en ce sens du nouveau catholique Tony Blair (passée sous silence par
nos média, à l’époque) était sans doute plus crédible que celle de Nicolas
Sarkozy, est-il éclairant d’invoquer le « maurrassisme » du président de la
République, comme le fait Marianne cette semaine ? Si toute tentative
d’instrumentalisation des religions était « maurrassienne », alors Saddam
Hussein aurait été d’Action Française… Soyons sérieux. C’est d’aujourd’hui
qu’il est question.
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