Que peut l’UE post-moderne face à la volonté de puissance russe ? 0
Ernst Bloch avait inventé un mot pour désigner l’interaction, à une même époque, d’acteurs procédant à partir de principes relevant de conceptions historiquement différentes. ”Non-contemporéanité“. Le président estonien, Toomas Hendrik Ilves résume fort bien le conflit en cours entre l’Union européenne et la Russie : “Le problème est que nous vivons dans notre Europe post-moderne où tout le monde est beau et gentil. Et nous nous retrouvons avec une grande puissance du XIX° siècle. L’Europe n’est pas prête pour ça. […] Nous, c’est post-moderne. Avec la Russie, c’est pré-moderne.” (Le Monde, 29 août 2008)
C’est Robert Cooper qui, le premier, a caractérisé de “post-moderne” l’idéologie qui a soutenu l’intégration européenne, dans son livre “la fracture des nations” (Denoël, 2006). Comme il l’avait développé alors à mon micro de France Culture (émission Cause Commune), Cooper considère que l’Europe, créatrice du système de l’Etat-nation, a décidé de s’en détourner suite à l’expérience désastreuse des deux guerres mondiales. Elle a voulu tourner le dos à la logique de la puissance nationale. Elle s’est détournée de l’ancien système international, basé sur la recherche d’un équilibre approximatif entre les puissances hégémoniques de l’heure. Elle a bâti, autour de l’Union européenne, une espèce “d’empire volontaire”, qui est le contraire d’un empire, puisqu’il n’est nullement dominé par une nation. Le monde “post-moderne” qu’a tenté de faire émerger l’UE constitue une tentative originale de fonder les relations internationales sur la constitution d’une zone pacifiée par le libre-échange, et assise sur le droit.
Cette forme politique nouvelle présuppose une limitation des souverainetés nationales par la loi commune et le contrôle mutuel ; la création d’institutions communes pour la gouverner, d’agences veillant en permanence à la transparence des marchés et à la sécurité des consommateurs. Il présuppose également la transparence et la confiance mutuelle entre les Etats membres - qui, seules, permettent de sortir de la logique internationale qui voyait dans l’équilibre des puissances, la condition de la paix entre nations.
C’est pourquoi, nous expliquait-il, les Français se trompent en croyant contribuer à la constitution d’un “super-Etat” sur le modèle des anciens Etats-nations européens. L’UE travaille à créer de l’interdépendance entre les Etats ; pas à la constitution d’un Etat de type ancien - même multinational, comme le furent les empires. “L’Europe-puissance” - entendue comme acteur international de type classique - ne fascine que les Français. L’UE est une construction “post-moderne”, si on entend par “moderne”, l’époque - ouverte par la Révolution française - où les peuples ont aspiré à coïncider avec des nations et des Etats.
Zaki Laïdi a excellement développé ces intuitions dans un certain nombre de ses écrits, notamment dans “La norme sans la force” (Presses de Sciences Po, 2005) La dépendance européenne dans le domaine de l’énergie (qui représentera sous peu 2/3 de nos besoins) l’engage, soulignait notamment Zaki, à miser sur la négociation d’accomodements juridiques avec ses fournisseurs, plutôt qu’à la recherche d’une sécurisation militaire des puits de pétrole et des voies d’acheminement (comme le font les USA et depuis peu, la Chine). L’Union européenne a choisi fort raisonnablement, ajoutait Zaki, de “transformer le refus de la puissance en vertu” et de favoriser l’interdépendance entre tous les acteurs importants du jeu international, “pour valoriser les modalités post-modernes de la sécurité, qu’elle soit environnementale, sanitaire ou sociétale”.
Plus les idées “post-modernes” gagnaient du terrain à travers le monde, plus l’Europe retrouvait une partie de son influence perdue. Plus le monde se convertissait au droit international, plus il renonçait à la logique des rapports de force, plus il s’européanisait.
Or, ces idées “post-modernes” ont cessé d’avoir le vent en poupe. Le grand rêve de la mondialisation-démocratisation-pacification universelle, qui a triomphé après 1989, est passé de mode. L’optimisme clintonien aussi, qui misait sur une intégration internationale toujours plus poussée. L’époque est au contraire au grand retour des logiques de puissance.
La Russie, en particulier, ne joue pas ce jeu-là. “Plus question de jouer selon les règles occidentales”, analyse la politologue Maria Lipman. Poutine a considéré, dès son accession au pouvoir que son pays n’avait rien à gagner à se laisser ligoter par un système de normes juridiques internationales.” Non seulement il est insensible aux charmes du ”soft power” européen (l’attraction qu’exercent son marché intérieur et la perspective d’adhésion au club), mais il considère l’Union européenne comme un dangereux concurrent, intervenant au sein de la zone où la Russie entend bien rétablir l’hégémonie impérialiste de l’ancienne URSS. Il n’est pas anodin que, depuis l’arrivée de Poutine au Kremlin, la Russie ait pris l’habitude de considérer toute révolution démocratique (Révolution Orange ukrainienne, Révolution des roses géorgienne, etc.) comme autant de dangereuses incursions occidentales dans son pré carré. Alors que les autocrates les plus obtus et les plus liberticides sont automatiquement considérés par le Kremlin comme gens raisonnables dont on peut se faire des alliés. (cf. la Biélorussie de Lukashenko). C’est qu’en effet, en Europe, la conversion des peuples à la démocratie précède généralement l’adhésion au marché européen, et celle-ci l’adhésion à l’UE elle-même. Or l’UE, un temps considérée par Poutine comme un contrepoids à l’influence américaine en Europe, est dorénavant perçue comme une rivale qu’il faut mettre au pas.
L’agression russe contre la Géorgie n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elle a été précédée par toute sorte de provocations, allant de la violation continuelle de l’espace aérien de ce pays indépendant au boycott commercial. En août 2007, les Russes ont carrément bombardé le territoire géorgien, sans auncun avertissement. La Russie ne supportait pas la réussite économique insolente de ce jeune Etat aux taux de croissance à la chinoise. La Géorgie apportait la démonstration que la démocratie et la lutte contre la corruption paient. La Banque mondiale l’avait classée, l’an dernier, au premier rang parmi les pays les plus réformateurs du monde.
Les avertissements n’ont pas manqué. Je retrouve dans mes archives l’article du directeur de recherche de l’institut du Caucase et d’Asie centrale et du Programme d’études sur la route de la soie, Svante Cornell. Il écrivait dans le Figaro du 21 août 2007 : “Si l’Europe avait répondu aux attaques printanières dans les gorges de Kodori, la Russie en aurait peut-être conclu que ses actes de guerre contre un pays vosin avaient des conséquences internationales. Au lieu de cela, le Kremlin en a conclu qu’il avait les mains libres.”
La suite ne s’est fait attendre qu’une petite année : l’annexion de facto d’une partie de la Géorgie, laquelle sera suivie, n’en doutons pas, de l’installation à Tbilissi d’un gouvernement du genre de celui qui fut installé à Prague à l’automne 1968…
La Russie est-elle pour autant une “puissance du XIX° siècle” ? Je ne le crois pas. Certes, elle continue à miser sur le rapport de forces, comme nos nations avant 1914. Elle n’a pas non plus ce respect de la vie humaine, qui est le crédo de notre Europe : on l’a vu lors des assauts, au gaz de combat, contre le Théâtre Nord-Est de Moscou en octobre 2002 (116 morts parmi les otages), à la mitrailleuse contre l’école de Beslan, en Ossétie du Nord, en septembre 2005 (près de 300 morts parmi les otages). La Russie n’a rien d’une démocratie. Elle est gouvernée par un complexe militaro-industriel issu d’un réseau d’anciens kagébistes, qui est parvenu à mettre au pas les oligarques propriétaires des richesses énergétiques du pays. La transparence y est inexistante : les journalistes qui osent faire leur métier y connaissent un taux de morts accidentelles extravagant (Anna Politovskaïa, Paul Khlebnikov, etc. assassinés). Les siloviki qui gouvernent à Moscou ont même renoué avec la sinistre habitude d’exécuter ceux qui leur déplaisent sur le sol européen. Même si le sort réservé aux Tchétchènes, dans l’indifférence coupable de l’Occident - qui a avalé le mythe du risque de “menace islamiste” - a démontré le degré de violence “pré-moderne” que pouvait déployer la Russie, sa politique étrangère use des moyens les plus contemporains de la puissance.
En effet, les vraies armes de la Russie sont moins les tanks, que les robinets de pétrole et de gaz : robinets que l’on ferme pour “punir” les Ukrainiens de leur orientation politique, mainmise sur les installations de raffinage et de distribution d’énergie dans les pays baltes et en Hongrie. Moins les bombardiers que l’arme informatique : cyber-attaque générale contre l’Estonie, coupable de refuser de célébrer sa “libération” par une Armée Rouge… qui y a déporté un pourcentage appréciable de la population et en a exterminé pas loin de 10%…
Et surtout, la Russie a mis en oeuvre un capitalisme d’Etat qui joue de manière parfaitement asymétrique, en investissant fort libéralement les revenus du pétrole et du gaz, via ses fonds souverains, dans nos économies européennes, tout en contrôlant très étroitement les investissements qu’elle autorise chez elle… “J’exige que vous respectiez vos règles, mais je ne les respecte pas dans le jeu que joue contre vous…”
A cet égard, il ne faut se faire aucune illusion : l’intervention militaire en Géorgie est d’abord une opération anti-européenne : il s’agit de ruiner les espoirs caressés par l’UE d’échapper au dangereux monopole russe sur le transit des gisements de la mer Caspienne. Si nous disposions d’alternatives aux pipelines russes, Moscou ne pourrait plus aussi aisément jouer de l’arme énergétique qu’elle le fera dans l’avenir pour nous museler. Il s’agit aussi de lancer un avertissement à tous ceux qui seraient tentés de demander leur adhésion à l’UE comme à l’OTAN.
Que faut-il attendre du Sommet européen de demain, convoqué à l’initiative du président Sarkozy ? Rien, bien entendu, puisque Poutine continue à diviser les Européens entre eux, en promettant du gaz et du pétrole à bas prix aux uns, tout en menaçant les autres. Les réactions à l’affaire géorgienne ont à nouveau illustré nos divisions. Si la Grande-Bretagne, la Suède, la Pologne et les Baltes ont réagi avec vigueur, l’Italie de Berlusconi, résolument pro-russe, a réservé ses flèches aux Géorgiens ; la France et l’Allemagne ont tenté de se placer en médiateurs entre Poutine et Saakachvili. Même si Sarkozy et Kouchner ont bien du prendre acte de ce que “l’accord” négocié avec les Russes demeurait lettre morte et que Poutine ne respectait pas sa signature.
Pourtant, la situation est bien différente de l’époque où Chirac et Schröder rêvaient d’un axe “Paris-Berlin-Moscou” pour contrer l’influence américaine en Europe. Angela Merkel parle fort bien russe et elle sait d’expérience personnelle ce que signifie l’impérialisme russe en Europe. A rebours de son prédécesseur, cadre sup sur-payé chez Gazprom après son passage à la Chancellerie (et avant… ?), elle n’est pas personnellement sensible aux “arguments” de Poutine. Sarkozy, lui, est moins tenté que Chirac de voir dans la Nouvelle Europe des “gens mal élevés qui feraient mieux de se taire”.
Mais le plus incisif a été le ministre suédois des Affaires étrangères, Carl Bildt, comparant l’attitude russe dans le Caucase à celle des hitlériens dans les Sudètes. Et la comparaison n’est pas dénuée de fondements. Le procédé est connu. Pour étendre sa sphère d’influence, on commence par soutenir des mouvements séparatistes chez un voisin récalcitrant (les “Allemands des Sudètes”, les Ossètes du Sud, etc.). On y distribue des passeports. On intervient militairement pour “séparer” les combattants irrédentistes - qu’on a armés soi-même - de l’armée nationale. Et puis on intervient franchement à leurs côtés, en prétextant des “vexations” et des “persécutions” subies par ses protégés… Enfin, on met l’Etat récalcitrant sous tutelle. Et on procède au “nettoyage ethnique” des territoires qu’on a ainsi arrachés. C’est ainsi qu’Hitler a commencé la guerre en dépeçant la Tchécoslovaquie.
Que ferons-nous, demain, si la Russie prend prétexte de mauvais traitements, imaginaires ou non, subis par les minorités russophones des pays baltes, pour y rétablir son empire ? Suffira-t-il aux Russes de nous menacer de pénurie de pétrole et de gaz pour nous faire céder ?
Que faut-il faire ? D’abord faire comprendre au Kremlin que ce genre de comportement génère un coût politique. Comme l’écrit Tomas Valasek dans une note pour le Centre for European Reform, “la Russie n’est pas un Etat-voyou ; elle veut être un membre accepté de la communauté internationale. Elle se soucie de ce que le monde pense d’elle. Elle veut être traitée comme un partenaire privilégié par l’UE et par l’OTAN. Déjà, certains commentateurs russes en politique étrangère déplorent les dommages que cette guerre a infligés au statut international de la Russie. […] Le maximum que l’UE puisse faire est de faire en sorte que la Russie se sente exclue.”
L’installation du bouclier anti-missiles en Pologne, longtemps refusé par Varsovie, en constitue un et de taille. D’autant que les Polonais ont obtenu une garantie d’intervention américaine rapide, en cas d’agression. Faire savoir que nous ne laisserons pas le scénario se reproduire en Ukraine - dont la souveraineté ne doit pas être limitée. Sa population doit être libre de réclamer son adhésion à l’UE si elle le désire et le mérite. Refuser absolument une OTAN à deux vitesses, telle que les Russes cherchent à nous l’imposer - avec des pays membres de plein droit, autorisés à se doter des instruments de leur défense et d’autres, “finlandisés” sous prétexte de leur ancienne appartenance au Pacte de Varsovie.
Le monde entier est dorénavant averti et sera vigilant. Les Chinois eux-mêmes l’ont fait savoir. Contrairement à ce qu’écrit Kishore Mahbubani (Courrier International du 28 août, p. 8), il ne s’agit pas d’un conflit entre l’Occident et “le reste du monde”. Mais il faut aller plus loin, en frappant les intérêts de l’oligarchie russe - dont les gains pétroliers sont recyclés dans nos économies. Enfin, faire prendre conscience au Kremlin que les liens qui unissent producteurs et consommateurs d’énergie sont à double sens et non à sens unique. S’ils peuvent nous couper le robinet, nous pouvons aller acheter ailleurs. Investir dans les énergies renouvelables, dans le nucléaire. Cesser de baisser la garde sur le plan militaire, face à une Russie qui augmente son budget Défense de 20 % par an. Enfin, aider la Russie à sortir d’une logique économique fondée sur le seul recours aux exportations d’hydrocarbure - pourquoi la Russie est-elle incapable d’exporter des programmes informatiques, des médicaments, du matériel électrique, des voitures ou même du mobilier, elle qui dispose de tant de surfaces boisées ? Enfin, il faut convaincre la nouvelle administration américaine (quelle qu’elle soit) que la “guerre contre la terreur” ne saurait se payer au prix d’alliances contre nature avec tout pouvoir autoritaire déclarant la mener aussi.
Hannah Arendt expliquait que les “tribalismes pan” étaient plus dangereux que les nations. Milosevic a lancé une des guerres les plus meurtrières en Europe parce qu’il estimait que partout où vivaient des Serbes, c’était la Serbie. Hitler méprisait le concept de “nation” qu’il jugeait d’influence française et lui préférait celui de “Reich”. Les nations ont des intérêts concrets, déclarés et rationnels. Les “Reich“, le pangermanisme, le panslavisme, la “Grande Serbie” et la “Grande Russie” sont de bien dangereuses idéologies parce qu’on ne sait jamais où leurs promoteurs situent au juste les limites de leur volonté d’expansion. Et ce sont, en effet, des résidus pré-modernes. Nous autres, Européens, allons devoir nous habituer à vivre dans un monde redevenu dangereux. A vivre au voisinage de puissances expansionnistes. Les réactions disproportionnées des médias à l’accrochage de la semaine dernière en Afghanistan, qui a fait dix morts parmi nos soldats, laissent mal augurer de la réalité de cette prise de conscience.
Thème(s): Information| Europe| Russie



0 commentaire
Votre commentaire