A bord du Titanic 0
Insubmersible? ©free of rights
On vit un moment inouï. Ceux qui en savent long l’affirment :”La machine mondiale est en train de s’enrayer rapidement.” Jacques Attali, dans son article hebdomadaire pour Slate.fr - le nouveau site qui compte -, écrit : “Alors que la dette américaine aurait dû se réduire, elle est passée de 350 % du PIB du pays, à la fin de 2007, à 500 % à la fin de 2008. Cependant que “d’autres prêts sont en train de devenir non remboursables.” “Le pire est donc vraisemblable“, poursuit-il, “un effondrement du système bancaire mondial, suivi d’une inflation planétaire.” Et pendant ce temps, en France, gouvernement et syndicats discutent de l’ampleur du ”plan de relance”, comme si l’on était en 1974 - et non en 2009. Et pendant ce temps, en France, une chaîne de télévision lance un sondage pour savoir si, par hasard, elle n’en ferait pas “un peu trop” “sur” la crise ! C’est vrai, ça, on nous en parle tout le temps. Au détriment de problèmes autrement plus sérieux que sont la vague de froid et la mévente des huitres d’Arcachon et autres coquilles Saint-Jacques (sujets récurrents sur TF1…)
Le “plan de relance français” est-il “suffisant” ou non ?
Comme le fait remarquer Jean-Marc Vittori dans Les Echos du 18/2/09, ce n’est pas un plan à 26 milliards d’euros, mais à 50. Au moins. Car il faut rajouter à celui que Sarkozy vient de présenter, le Plan Tépa de juillet 2007 (13 milliards), ainsi que les baisses d’impôts qui se sont succédées depuis 2002 - toutes mesures de “relance de l’économie”, destinés - rappelez-vous - à “soutenir la croissance”, soit une bonne autre dizaine de milliards. Chaque fois, avec de l’argent emprunté… en attendant que le fameux “retour de la croissance” permette enfin de rembourser, via une forte augmentation des ressources fiscales. Tu peux rêver.
En France, comme partout, depuis quelques mois, on a l’impression que l’Etat ne cesse “d’arroser les problèmes avec de l’argent” (Lee Ohanian). Cet argent, toutes ces liquidités” déversées sur l’incendie, s’apparentent-elles plutôt à de l’eau ou à de l’huile ? Le déficit des comptes de l’Etat atteindra 4,4 % du PIB, cette année. Il devrait en représenter 5,3 %, l’année prochaine. Avec l’aggravation de la situation des comptes de la Sécurité Sociale, l’Etat va atteindre, cette année 2009, le chiffre symbolique de 100 milliards d’euros de déficits cumulés. Soit une dette publique totale qui s’élèvait à 1 313 milliards d’euros à la fin 2008. S’imagine-t-on qu’on pourra effacer l’ardoise d’un coup d’éponge ? En attendant, les marges de manoeuvre de l’Etat sont de plus en plus réduites. La charge de la dette absorbe déjà la totalité du montant de l’impôt sur le revenu. Lorsque les vraies vaches maigres vont se pointer dans quelques mois, l’Etat n’aura plus les moyens du prochain plan de relance.
Un fait peu relevé par les commantateurs - mais souligné par Eloi Laurent (OFCE) dans La Tribune : le quatrième trimestre 2008 a été plus désastreux pour l’Union Européenne que pour les Etats-Unis : un recul de la croissance de -1,5 % chez nous, contre -1%, chez eux. Et cependant, en France, la consommation demeure “robuste”. La crise serait-elle aussi efficacement arrêtée par nos frontières que le fut le nuage de Tchernobyl ?
Le paradoxe, c’est que l’édredon français est tellement épais que de larges catégories de la population peuvent encore se sentir à l’abri. Comme l’écrit Eric Le Boucher, dans Les Echos du 20/2/09, “la réalité est que la France économique est très durement touchée, mais que la France sociale n’a pas encore senti le froid.” “Si la crise n’a pas encore mordu les salariés, si elle n’a pas affecté leur pouvoir d’achat, elle a néanmoins déjà détruit 90 000 emplois au quatrième trimestre 2008. L’INSEE prévoit un nouveau coup de hache au premier semestre de 2009, mais amplifié à 170 000.”
Le sociologue Gérard Mermet (Francoscopie) distingue fort justement trois groupes, dans nos rapports à la crise et à ses effets. Les “Tranquilles” (fonctionnaires, employés qualifiés des grands groupes peu touchés par la crise, retraités aux pensions stables) ne se sentent pas concernés. Mieux : ils s’attendent à faire de bonnes affaires en tant que consommateurs. Les “Agiles“- munis des diplômes et des réseaux personnels qui donnent accès aux emplois qualifiés, savent qu’ils vont devoir travailler encore plus, rebondir plus vite - et consommer plus malin. Mais ceux qui vont faire les frais de la crise, ce sont les “Fragiles” - faiblement qualifiés, ayant des contraintes familiales lourdes (femmes seules élevant des enfants), précaires (intérimaires, CDDs, etc.). C’est ceux-là que l’Etat social devrait aider prioritairement. Mais comme ils sont très peu syndiqués, que leur pouvoir de nuisance est très faible, qu’ils ne manifestent pas dans les rues, ils ne sont pas prioritaires.
C’est pourquoi la CFDT a eu raison de réclamer la création d’un Fonds d’investissement social, spécialement destiné à les aider et à les former. Sarkozy en a accepté le principe, mais la dotation qu’il lui a attribuée est loin de couvrir les besoins. Et encore faudrait-il avoir mené à bien la réforme de la formation permanente, qui est chez nous un scandale persistant.
Mais à plus long terme, personne n’est à l’abri. Une hyperinflation, telle que nous la promet Attali, ruinerait non seulement les épargnants, mais les retraités. La vague de faillites et de licenciements qui enfle finira par toucher également les “Agiles”. Plutôt que d’ergoter sur le montant du “plan de relance” - c’est facile de réclamer le double, lorsqu’on est dans l’opposition - mieux vaudrait chercher les solutions ailleurs que dans les fausses bonnes idées qui nous ont justement précipité dans la crise.
Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, “sortir du capitalisme“. Oh qui dira la complaisance soudaine de certains journalistes, interviewant ceux dont c’est précisément le programme ! Pourquoi ce soudain changement de ton ? Où a disparu la pugnacité dont ils savent faire preuve face aux politiques ? Tout à coup, l’agressivité fait place à la complaisance. Or, ceux qui nous proposent une telle ”sortie”, n’ont, par malheur, aucune réponse à apporter à la question : “…et pour entrer dans quoi ?” Pour l’instant, les pays qui sont effectivement sortis du capitalisme, ce sont Cuba et la Corée du Nord. Et ils ne font pas envie…



0 commentaire
Votre commentaire