Ce qui restera de culture après la crise 0
Un passe-temps de retraité? ©wikimedia commons
Encore un débat qui a lieu chez les autres, mais pas chez nous. J’ai trouvé dans la revue intellectuelle britannique Prospect, à quelques mois d’intervalle, deux articles dont les auteurs s’interrogeaient sur les effets probables de la crise dans le domaine de la culture. Le hasard fait qu’ils s’appellent tous deux Toby. En décembre, c’était Toby Young, qui revenait sur les thèses énoncées il y a quarante ans par son père dans son fameux essai, “The Rise of Meritocracy”, pour diagnostiquer une victoire par K.O. des cultures de masse sur la haute culture, en tous cas chez les moins de 45 ans. En ce mois de mars, Toby Mundy constate, lui, la montée en puissance de la presse sérieuse - parce que les gens ont besoin d’une information qui prenne de la hauteur.
Et chez nous, qui sortira le mieux son épingle du jeu ? Les élites de la compétence - malgré leur incapacité à prévoir et à empêcher la catastrophe en cours ? Ou plutôt l’esprit de dérision qui prend pour cible ces mêmes élites, parce que c’est facile et qu’elles sont à terre ? Le besoin de comprendre ce qui se joue favorisera-t-il un regain d’intérêt pour le savoir et l’étude ? Peut-on rêver d’une réhabilitation de la culture humaniste traditionnelle, parce que les diverses branches de l’expertise ont définitivement manqué le coche et n’offrent aucun horizon de sens ? Ou la crise va-t-elle, au contraire, achever la culture littéraire et humaniste, en en faisant l’ultime passe-temps de quelques retraités ?
Un mot sur la “méritocratie”. Toute une génération de jeunes diplômés d’après-guerre, exaspérés par l’incompétence, la fermeture d’esprit et l’arrogance sociale des élites sociales de leur temps, avaient misé sur cette fameuse “méritocratie“. L’idée était de renouveler les classes dirigeantes, en misant sur une sélection par la compéténce universitaire. Dans l’entreprise, de virer l’actionnaire et le patron de droit divin, pour donner le pouvoir au cadre supérieur. En politique, de dégommer les corps intermédiaires et les élus locaux, réputés corrompus et insensibles à l’intérêt national, pour confier le pouvoir à des hauts fonctionnaires, intègres et compétents. Mon propre père était un adepte des ces théories. Il se reconnaissait en J.F. Kennedy, le premier président “tête d’oeuf” et décontracté, qui paraissait incarner cet idéal en Occident - et dont Obama est un autre représentant.
Le paradoxe est que l’inventeur du néologisme, Michael Young, n’était pas lui-même favorable à la “méritocratie”. Il devinait sans doute comment la nouvelle élite, assise sur la légitimité indiscutable de ses fameux diplômes, se muerait en une caste, sure d’elle-même et dominatrice. Chez nous, où le modèle général de la société est celui de la toute-puissante fonction publique, le système du recrutement par concours allait produire la fameuse “tyrannie du diplôme initial” - dont on connaît les méfaits : filières d’excellence trustées très tôt par les enfants des classes culturellement privilégiées (cadres et enseignants), trajectoires de vie conditionnées par une prédisposition précoce au conformisme, etc.
C’est l’une des raisons pour laquelle la méritocratie fait à présent l’objet d’un rejet massif. Mais il en est d’autres. L’hostilité de nos démocraties ‘tocquevilliennes” à toute forme de supériorité, même (et surtout) fondée sur l’excellence, bien sur. La nécessité de promouvoir la “diversité” - ce qui implique de choisir d’autres critères de sélection que le niveau de culture générale. Mais surtout l’incapacité de nos élites, prétendument omniscientes, à anticiper la crise et, maintenant, à la juguler.
L’échange d’amabilités entre DSK, patron du FMI et virtuel successeur de
François Fillon à Matignon, et Stéphane Guillon, dernièrement aux Matins de
France Inter, était révélatrice. C’était le face-à-face du dirigeant-expert et
du bouffon. Ce dernier est est condamné, par la nature même de sa fonction, à
risquer le pas “au-delà” qui lui sera fatal. Souvenons-nous de l’abbé mondain
du film “Ridicule”, dégringolant des sommets de la notoriété pour avoir conclu
son sermon en ayant fait remarquer qu’il venait de prouver l’existence de Dieu,
mais qu’il aurait parfaitement pu démontrer son inexistence…
La période que nous vivons est propice au bouffon. Sachant le puissant à terre,
il cherche à profiter de la situation, afin de mettre le public dans son camp,
en poussant le persiflage jusqu’aux limites de l’acceptable. Il est très
révélateur que les trois stations de radio dominantes se soient dotées d’un
amuseur pour commenter l’information. Et plus encore, que l’audience grimpe à
chacun de leur passage. Ce mélange des genres, typique de l’infotainment,
expérimenté par Canal+, a maintenant contaminé les supports les plus sérieux.
Mais les amuseurs possèdent-ils les outils conceptuels aptes à nous dévoiler
les ressorts de la crise ? Bien sur que non. Ils ne peuvent qu’en obscurcir le
sens profond, en y plaquant l’idéologie ambiante.
C’est bien pourquoi Toby Mundy a raison de s’interroger sur les effet
qu’aura la crise sur l’état de la culture. Si la “république
de l’amusement” a, comme il l’écrit, triomphé de “l’Etat des Lumières“, ces dernières années, c’est bien
parce que la méritocratie avait reculé. Dans des sociétés qui, comme les
nôtres, tirent leurs catégories mentales de la presse “people”, les gens se
comparent dorénavant aux heureux du sort - qui leur ressemblent ; et non plus à
leurs semblables, écrit Toby Young. Cela accompagne un déclin général de la
déférence, autrefois dûe aux membres de l’élite dirigeante. Les “marqueurs de
classe” sont devenus tabous. Or, la culture humaniste classique en faisait
partie. Elle succombe aujourd’hui de s’être trop identifiée, dans les classes
prépa des grandes écoles, aux élites sociales.
En outre, la hiérarchie sociale telle que la redessine la presse people
apparaît comme plus ouverte au renouvellement, bref plus démocratique. Je me
suis toujours demandé pourquoi les gens acceptaient volontiers de voir les
sportifs-stars gagner désormais dix fois plus que les grands patrons du CAC 40.
Arnaud Lagardère pèse 6 fois moins que Thierry Henry. Les vedettes de l’écran
empocher dix fois plus par an que les dirigeants politiques du pays (2 à 3
millions d’euros annuels pour la catégorie Daniel Auteuil-Gérard Depardieu,
contre 242 000 pour le premier
ministre, le mieux payé de tout l’Etat. Mais la réponse est là : le star
système apparaît plus démocratique, parce que c’est une loterie.
“If people believe there is a genuine chance they might be catapulted to the top, they’e more likely to endorse a system in which success is so highly rewarded. […] As with lottery, people may know that the actual chances of winning are low, but the selection mechanism itself is fair.”C’est pourquoi dans les pays les plus “avancés” - comme la Grande-Bretagne, les élites sociales elles-mêmes ont adopté la culture du “célébritariat“.
La crise en cours peut-elle redessiner profondément les positions sur le champ de la culture ? Toby Mundy qualifie la “république du divertissement” comme portée au sentiment - et non à la rationalité -, au cynisme - et à la méfiance envers tout discours d’expertise. C’est une culture qui interprète les évènements à l’aide des outils narratifs que lui fournissent les soap operas et autres séries télévisées. La nouvelle génération de politiciens a compris qu’il lui fallait emprunter ses codes pour “passer” auprès du grand public. Tony Blair avait ainsi recruté Alastair Campbell dans la presse tabloid. Et notre prézydent a également joué de ce registre.
Mais les temps sont peut-être précisément en train de changer. L’ancien monde se voulait dépourvu de tout horizon de signification. Nos maux post-modernes, le relativisme et le subjectivisme, constituaient l’idéologie naturelle des traders et autres inventeurs de “produits dérivés”. De même que l’esthétique des Jeff Koons traduisait leurs goûts profonds. Qui sait si les valeurs que nous avons pris l’habitude de considérer comme le dernier mot de la post-modernité ne vont pas être emportées, avec leurs promoteurs, dans le grand effondrement de la crise ?



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