UE : fin de partie pour une utopie post-moderne ? 0
C’est joué d’avance : malgré les pouvoirs impressionnants que le Parlement européen s’est acquis au fil du temps dans toute sorte de domaines (grâce notamment à la procédure de codécision, mais aussi avec l’institutionnalisation progressive de la pratique de l’investiture de chacun des membres de la Commision), les citoyens vont, partout en Europe, bouder ces élections européennes. On va s’apercevoir que le taux de participation, qui ne cesse de baisser, est encore tombé de quelques points. Les commentateurs autorisés vont déplorer la frivolité des électorats, leur myopie nationale, leur manque de sens civique, leur ingratitude… Ils vont déplorer, une fois de plus, le détournement de ces élections européennes par les partis et les enjeux nationaux. Ils vont réclamer la création de vrais partis pan-européens, qui permettraient de “politiser” la composition du Parlement et, partant, de la Commission. Et de conférer ainsi de vrais enjeux à cette élection. Vaines invocations : être de de gauche n’a absolument pas le même sens en France et en Grande-Bretagne, en Pologne et en Suède. Comment le New Labour et le PS français pourraient-ils rédiger un programme commun ? Certains partis de centre-droit adhérents du PPE sont fédéralistes, comme la CDU, et d’autres souverainistes, comme les conservateurs britanniques - qui promettent de quitter le PPE, ce qui aurait l’avantage de clarifier les positions. Quant à la “politisation du Parlement et de la Commission”, imagine-t-on une Commission homogène, reflétant la majorité politique du Parlement, tentant d’imposer aux Etats une politique en contradiction complète avec avec les programmes sur lesquels auraient été élus leurs chefs de gouvernements ? Et si c’étaient les électeurs qui étaient dans le vrai ? Et si c’étaient les fondations intellectuelles elles-mêmes - si européennes par leur sophistication - sur lesquelles a été bâtie cette magnifique construction, l’Union européenne, qui étaient en train d’être rendues obsolètes par les conséquences intellectuelles de la crise ? Nous sommes sur le point de basculer dans un tout autre monde, un monde qui est peut-être celui de l’après-mondialisation. Or cette mondialisation, l’Union Européenne en a été à la fois un vecteur efficace et un symbole triomphant. Même si certains pays, comme la France, ont cru voir plutôt, dans l’UE, une “protection” contre la mondialisation et d’autres, comme les Britanniques et les Scandinaves, plutôt une opportunité d’améliorer encore leur capacité exportatrice. Notre pauvre Union risque d’apparaître bientôt à ce titre comme le vestige abandonné d’une illusion datée.
L’Union Européenne a été magnifiquement théorisée comme “post-moderne” par Robert Cooper, dans “La fracture des nations” (Denoël 2006). Post-moderne, parce qu’elle entendait rompre avec la logique “moderne” : celle qui naît avec les traités de Westphalie et culmine dans le principe des nationalités, entre “printemps des peuples” de 1848 et Traités de Versailles et de Trianon, au lendemain de la I° Guerre Mondiale. La logique “moderne”, c’est celle , celle des Etats-nations, imposant leur souveraineté à un territoire, regroupant plus ou moins un peuple, en tous cas une nation. L’UE, diagnostiquait Cooper, a renoncé de fait à travailler à la constitution d’un “super Etat-nation”. Celle-ci n’aurait été que la projection sur un espace plus large des caractéristiques d’une formule politique - l’Etat-nation. Formule politique, dont l’Europe est, en effet, l’inventrice et qui lui a permis de remiser les formes “empire” et “tribus”. qui, hier, encore, dominaient partout. En Europe, seuls, les Français, relevaient Cooper, ont rêvé d’une “Europe-puissance”, d’un super-Etat européen. Parce qu’ils y voyaient le moyen de relayer leurs propres ambitions nationales , dont ils ont de moins en moins les moyens ; mais les dirigeants français ont fini par comprendre qu’il n’entrait pas dans l’intention des autres (des Allemands en particulier) de jouer le rôle de force d’appoint pour les ambitions française.
Non, l’UE, expliquait Cooper, ne rêve pas d’un empire, elle travaille à créer une interdépendance de plus en plus contraignante entre des Etats-nations, les amenant ainsi à renoncer progressivement à nombre des attributs classiques de leur souveraineté au profit d’un système de relations stables et régulées par le contrôle mutuel et par droit. Adieu contrôle des prix, adieu contrôle des changes, adieu contrôle des mouvements de population, fin des barrières douanières nationales, adieu monopoles publics… Plusieurs d’entre nous ont même renoncé à leur souveraineté monétaire pour adopter l’euro, ce qui a eu pour conséquence des pressions de plus en plus fortes à harmoniser les politiques budgétaires et donc fiscales elles-mêmes. De proche en proche, selon la méthode du “spill-over“, parfaitement théorisée par les Pères Fondateurs, l’essentiel de ce qui constitue le pouvoir souverain des Etats aurait été ainsi “transvasé” au bénéfice de l’Union. Or justement, celle-ci a été conçue comme une “machinerie“, une “gouvernance“, dont la politique est largement absente. L’Union a d’innombrables politiques” (policies), elle se garde de faire “de la politique” (politics). Petit à petit, tout se trouvait heureusement régulé par un système de normes contraignantes. L’ancienne politique laissait place à une forme de pilotage automatique.
C’est Zaki Laïdi qui a le mieux développé les idées de Cooper. Dans “La norme sans la force” (Presses de Sciences Po, 2008), il montre avec lucidité comment les Européens ont “transformé le refus de la puissance en vertu”. L’UE a voulu être une “puissance normative”, afin de limiter au maximum l’espace du conflit - dont elle se méfie. Elle a refoulé la politique au profit du commerce, censé pacifier les moeurs et créer des interdépendances. Elle est gérée selon le principe de la recherche laborieuse du compromis qui ne lèsera personne. Ce n’est pas par hasard qu’elle a refusé la logique de la “politisation”, qui implique l’existence d’une majorité qui décide : ce qui est recherché, c’est le consensus, même au prix d’une réduction des objectifs au plus petit commun dénominateur. A l’extérieur, elle s’est voulue “soft power“, ne misant jamais sur la force, mais sur l’attractivité de son magnifique marché intérieur, prodigieusement civilisé. Du coup, elle apparaît aujourd’hui comme un nain militaire. Et surtout, elle a cherché à entraîner le reste du monde dans sa logique d’interdépendance généralisée et de gestion des différends éventuels par le droit international. C’est pourquoi les foules européennes avaient fait de W Bush, incarnation du “hard power” américain, leur adversaire de prédilection.
Notre problème, c’est que, dans un premier, cela a marché. C’est l’Europe qui a gagné la Guerre Froide contre l’URSS et non pas l’OTAN. C’est l’irrépressible désir de faire partie du “club” et de profiter de ses avantages (la paix, la prospérité, le libre marché, la libre circulation intérieure) qui a poussé les peuples polonais, hongrois, tchèque ou slovaque à renverser leurs dictateurs communistes locaux. Selon une logique de cercles concentriques, on a vu cette séduction opérer sur des peuples de plus en plus nombreux : Ukraine, Géorgie, Turquie, Maghreb… Or, cette tendance à l’extension universelle (l’Europe refuse d’assumer des frontières précises, elle se prétend ouverte à tous ceux qui partagent ses valeurs) a fini par énerver la Russie de Poutine, qui agit selon une toute autre logique - celle, “moderne”, pour le coup, des rapports de puissance, des rapports de force. La Russie a marqué, contre la petite Géorgie, un véritable coup d’arrêt à l’expansion européenne. Elle menace à nouveau l’Europe, en prévenant qu’elle pourrait bien couper les approvisionnements de gaz en juin, si l’UE ne paye pas la facture de l’Ukraine.
Du coup, c’est l’histoire qui fait retour, cette histoire dont l’Europe croyait être sortie. Et dont elle espérait aussi faire sortir les autres. C’est que pour nous, Européens, “faire l’histoire” est un fardeau que nous avons déjà supporté et qui a failli nous écraser : les révolutions, la colonisation, deux guerres mondiales, la guerre totale, la Shoah… par combien de dizaines de millions de morts paye-t-on le privilège d’être les agents élus de l’Histoire ? Je suis très frappé que Libération ait publié, cette semaine, une tribune intitulée “l’Europe doit être prête à la guerre“. Son auteur, Peter Van Ham, y développe l’idée selon laquelle l’Europe gère fort bien ses problèmes internes avec son système normatif, mais qu’elle est absolument démunie face aux menaces de son voisin russe. Et d’invoquer la fin de l’empire romain, battu par des barbares qui ne lui étaient “pas culturellement supérieurs”, mais “parce que les Romains ne croyaient plus qu’ils devaient se battre pour eux-mêmes, pour leur culture. Ils avaient perdu le courage et la foi.” L’Europe, écrit-il encore, est “attentionnée et nourricière”. C’est une mère. Elle se veut “gentille”, ouverte à l’autre, accueillante. Mais sa gentillesse peut être interprétée comme un simple aveu de faiblesse. Cette idée me rappelle les propos tenus par Gianni Vattimo, à un colloque de l’UNESCO : “l’Occident est désormais trop sceptique pour être capable d’une lutte à mort” - dont sont capables, par contre, ses adversaires. Du coup, concluait Vattimo, mieux vaut “une élaboration consciente et volontariste d’une civilisation du déclin”. Cela s’applique parfaitement à notre Europe épuisée.
Alors que je rédigeais cet article, je suis tombé sur un article publié par la revue Esprit, qui sort aujourd’hui. Nicole Gnesotto, son auteur, y développe la même idée :”l’Europe a cherché à incarner une certaine fin de l’histoire”, mais “le choc va être brutal.” Mais dans son article, “”L’Europe : anomalie ou nécessité,” Nicole Gnesotto fait remonter plus loin que moi le choc de l’histoire. “Sortie de l’histoire depuis son origine“, l’UE “s’est retrouvée en effet totalement désemparée pour comprendre, penser, accepter et peut-être influencer les deux révolutions majeures de cette fin de siècle : la chute du totalitarisme soviétique, puis l’éclatement de la mondialisation.” Je ne suis pas de cet avis. Pour moi, l’Europe a été - malgré elle, peut-être - un acteur historique à l’époque des révolutions anti-communistes de 1989. C’est après qu’elle a joué les belles endormies.
Hervé Juvin, dans un article remarquable - et à mes yeux, proprement effrayant - de la revue Le Débat (mai août 2009), explore le modèle politico-conceptuel de l’après-crise. A ses yeux, la mondialisation s’est traduite par un “abandon” du politique au profit du marché et du droit. Le recul de l’Etat, du politique et de toutes les institutions s’est traduit par une montée de l’hédonisme consumériste - et qu’est-ce que l’Union européenne est d’autre qu’un grand marché, merveilleusement protégé par un droit minutieux ? “Nous avons laissé se défaire nos sociétés”, écrit-il, en laissant le “libéralisme des moeurs” post-68 dissoudre “les formes et les structures qui liaient l’individu et le collectif.”La crise financière a été provoquée par la perte de toute mesure, de toute décence, de toute limite. Il s’agit donc d’abord d’une crise morale, qui doit provoquer un sursaut de “retour au réel“. Par quoi il entend l’existence de “communautés qui se savent et se préfèrent” (les Etats-nations), “la maîtrise des sociétés par elles-mêmes, d’abord par la maîtrise des échanges qui les lient.” “Refonder la séparation qui assure son identité et son autonomie à une société humaine”. Couronnant le tout, il réclame une refondation de l’autorité de l’Etat, qui doit imposer sa rationalité aux marchés. Contre la “démesure”, les limites de la décence et de l’autorité. Contre les “espaces virtuels” de la finances mondialisée, des territoires sous protection, mais fermés sur eux-mêmes (strict contrôle de l’immigration et protectionnisme commercial). Et Juvin d’aller jusqu’à l’éloge de la finance islamiste, en tant que “planète séparée”, “régie par la charia” ! Pour pas mal de commentateurs, en effet, l’étanchéité des banques islamistes les aurait protégées de la contamination par les “actifs toxiques” - mais quel étrange modèle ! Contre “l’abandon” aux équilibres automatiques du marché et aux régulations par le droit, on entend monter un appel de plus en plus pressant au “retour en force du politique”. Tel est bien le fond de l’air du temps. Une mutation idéologique est en cours. Elle se traduira bien vite dans les sondages et dans les urnes. Personnellement, elle m’inquiète, même si j’en comprends les causes.
On l’a vu lorsque la crise a frappé : les stratégies de recapitalisation des banques et de nettoyage de leurs bilans ont été purement nationales. La Commission a fait mine de coordonner des plans de relance qui ont été décidés à un niveau purement national. Les stratégies budgétaires sont en train d’entrer en contradiction : les Allemands ont commencé à menacer les Français à mots couverts de sanctions s’ils contribuaient à miner l’euro par leurs déficits structurels (budgétaire et commercial). Or c’est la monnaie unique qui nous protège des dévaluations que nous auraient inévitablement valu les déficits en question. L’Europe est en train de se dissoudre sous nos yeux. Comme l’écrit Jean-Marc Vittori, dans Enjeux-Les Echos dejuin, “L’Europe telle que nous l’avons bâtie depuis plus d’un demi-siècle a disparu au second semestre 2008.” “En réalité, chacun a agi dans son coin. Londres a nationalisé ses banques, Berlin a nié le problème avant d’ouvrir les vannes en grand. Paris a garanti les prêts. Et toutes ces initiatives ont été coiffées d’un grand chapeau européen qui n’a trompé personne. Dans la crise, l’Europe des nations a définitivement vaincu l’idée d’une Europe fédérale.”
Pour nombre de membres de ma génération, reconnaissons-le, l’idéal de l’intégration européenne, qui faisait logiquement suite à l’engagement anti-totalitaire, a été l’horizon intellectuel des 20 dernières années. C’est la raison pour laquelle, personnellement, j’ai animé, sur France Culture, ces émissions consacrées à l’Europe, “Désir d’Europe”, puis “Cause Commune”. Aujourd’hui, alors que nous assistons - pour dire vite - au passage d’un moment “kantien” à un un moment “schmittien“, cet idéal européen me semble aussi sympathique que désuet. L’Europe est menacée aujourd’hui par la Russie. Elle le sera demain plus encore par un Iran nucléaire et ses clients terroristes. Le temps des palabres et des “régulations automatiques” est terminé. Des masses de chômeurs en colère vont bientôt défiler, dans nos rues en réclamant aux Etats la protections sociale auxquels ils pensent avoir droit. Ce n’est pas l’Europe qui peut la leur garantir.



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