Niqab pas français 0
Sans visages ©wikimedia commons
Certains de nos intervenants lors de l’émission d’hier ont déploré que le débat d’origine gouvernementale sur l’identité française ait été “pollué” par celui qui a lieu autour des conclusions de la Commission parlementaire sur la burka et le niqab. Loin de considérer que l’un de ces débats nécessaires ait contribué à “polluer” l’autre, j’estime pour ma part qu’il s’agit bien du même débat. Notre pays a élaboré, au cours des siècles, un certain type de civilité qui repose, en particulier, sur la libre circulation des femmes dans l’espace public, sur leur participation à la formation de l’esprit public (les “salons” des XVII° et surtout XVIII° siècles), sur un certain habitus de l’échange entre les sexes qui repose sur une culture de la séduction (le marivaudage), couronnée, un peu plus tard, avec le féminisme universaliste français, par un idéal de l’égalité complète entre hommes et femmes. La coutume archaïque de cloîtrer les femmes dans des espaces à elles réservées au sein du foyer, qui suppose qu’elles ne sauraient s’exposer aux regards des autres hommes que voilées et/ou étroitement contrôlées dans leurs déplacements par un des hommes du clan, cette coutume est profondément étrangère à nos moeurs et à notre culture. Faut-il tenter de la bannir par voie de loi ou de règlements ? C’est une autre affaire. Mais voyons l’état du débat politique à ce jour.
Tout a commencé, me semble-t-il, par le cri de colère poussé par un député communiste, ancien maire de Vénissieux, André Gerin, en juin 2009. Je me souviens de l’émission à laquelle nous l’avions invité, à ce moment-là. Il paraissait furieux. Il parlait d’une vague de défis et de provocations à l’égard des idéaux républicains et laïcs. Il décrivait les services de la mairie de Vénissieux comme quotidiennement agressés par les maris de femmes qui refusaient d’oter leur voile.Il réclamait un débat national sur la question et demandait aux responsables politiques nationaux qu’ils “sortent de leur aveuglement”. Cet été, a donc été confié à cet élu communiste la présidence d’une commission parlementaire sur le sujet. Après 6 mois de délibération, cette commission est parvenue à des conclusions. Elle propose une Résolution parlementaire condamnant le port du voile intégral comme contraire aux valeurs de la République ; elle propose d’adopter une disposition interdisant l’accès aux services publics à toute personne dissimulant son visage ; elle propose de modifier le Code de séjour des étrangers de manière à opposer un refus systématique du droit d’asile aux personnes qui manifesteraient une “pratique radicale de leur religion” ; elle demande enfin au gouvernement de recueillir l’avis du Conseil d’Etat en vue de la rédaction d’une Proposition de loi parlementaire interdisant la dissimulation du visage.
Le problème politique a éclaté dés la remise du Rapport Gerin. 6 membres de la Commision ont voté pour, 6 autres ont voté contre. Seule, la voie prépondérante du président Gerin a donc permis son adoption. Et l’empoignade politique, qui couvait, s’est alors déchaînée. Mais ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est qu’elle transcende le clivage gauche/droite. Certes, il ne faut pas négliger ce qui ressort de tactiques purement politiciennes : Jean-François Copé, président du groupe UMP de l’Assemblée Nationale entend bien couper l’herbe sous le pied à son rival Xavier Bertrand, patron de l’UMP, en prenant l’initiative précoce d’une Proposition de loi d’interdiction.
Mais on voit surtout s’opposer, au sein de la gauche comme de la droite, deux conceptions de la République.
Pour les uns, comme Manuel Valls et Aurélie Philipetti (PS), ou Nathalie Kosciuszko-Morizet, Nadine Morano ou Fadéla Amara (UMP), la défense de la laïcité et de la dignité des femmes passe par le “bannissement” d’un voile qui constitue “une atteinte à la dignité humaine” (Valls et Filippetti), “un cercueil” (Amara), “une prison de tissus” (Morano).
Pour d’autres, en interdisant le port du voile intégral à 1 900 femmes en France (estimations de France-Soir, mais ça monte tout le temps…), on risque de stigmatiser la communauté musulmane tout entière (5 millions de personnes d’après les spécialistes, mais le décompte est impossible dans le cadre de notre législation). Le Conseil français du culte musulman avait d’ailleurs, dés juin dernier, opposé un “ferme refus” à la création d’une commission parlementaire d’enquête sur le niqab et la burqa, mettant en avant ce risque de stigmatisation. Robert Badinter, Arnaud Montebourg et Laurent Fabius incarnent ce refus de la loi par crainte de “stigmatisation”, à gauche, comme Rachida Dati et Christine Boutin, le représentent, à droite.
A ceux qui redoutent la stigmatisation des musulmans de France, il faut rappeler que plusieurs imams se sont prononcés pour le vote d’une loi d’interdiction. C’est notamment le cas de l’imam de Drancy, Hassan Chalgoumi - actuellement menacé par des islamistes radicaux pour son dialogue avec des responsables religieux juifs. Le Coran impose-t-il, ou non le voile, comment et sous quelle forme ? Ce sont des débats dans lesquels il est bien hasardeux d’entrer. Notre République est laïque. Les responsables politiques, les éducateurs, les médiateurs n’ont pas à entrer dans des débats théologiques qui ne concernent que les croyants. Imaginez un peu le Parlement discuter de la virginité de Marie, mère de Dieu… Ou, moi-même, ici, de la grâce suffisante…
Mais parce qu’elle est laïque, parce qu’elle est la forme politique que s’est choisie le peuple français, notre République est en droit d’exiger de tous ceux et de toutes celles qui la rejoignent le respect de ses valeurs et de son identité. Notre conception de la nationalité, telle qu’elle s’est manifestée lors de l’évènement fondateur, - la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790 - est une conception ouverte et incluante. Elle n’est pas, elle n’a jamais été ethnique, fondée sur les mythes de la race et du sang. Elle est culturelle et civique. Or cette culture demande à être respectée. Nous nous trahirions nous-mêmes et nous cesserions d’exister en tant que peuple et donc en tant que Souverain collectif si nous acceptions la présence en notre sein de personnes qui viennent nous mettre au défi par des comportements provocateurs. C’est pourquoi je n’ai pas aimé la formule d’Eric Besson, selon laquelle “la France n’est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion, c’est un conglomérat de peuples qui veulent vivre ensemble.” (La Courneuve, le 5 janvier 2010) Non, nous ne sommes pas des “populations” qui tenteraient, vaile que vaille, de cohabiter plus ou moins pacifiquement sur un territoire, autrefois habité par le peuple français, lequel aurait mystérieusement disparu…. Même les nations politiques les plus rationnelles et les plus citoyennes sont inscrites dans des réalités historiques et culturelles concrètes. Rousseau lui-même insistait pour que tout Etat cultive ce caractère national.
Il y a des aspects de l’identité française qui, en tant que fan à la fois du libéralisme anglo-saxon et de la social-démocratie scandinave, m’exaspèrent. En particulier, le goût national pour l’honneur, les castes, les privilèges, les avantages acquis, les rentes de situation, les professions fermées, etc… (cf. Philippe d’Iribarne). D’autres m’énervent, mais je ne peux m’empêcher de les aimer parce qu’elles sont miennes et me viennent de loin : l’esprit “mousquetaire” : le sens du panache, de l’acte gratuit, de la folle bravoure, cette frivolité qui pousse le Français à l’exploit inutile. Je pense en particulier à l’épisode des Trois Mousquetaires, refusant de quitter leur bastion Saint-Gervais, assiégé, parce qu’ils n’ont pas fini leur repas.
” Une petite troupe s’avançait.
- Si nous retournions au camp ? dit Porthos, il me semble que la partie n’est pas égale.
- Impossible pour trois raisons, répondit Athos : la première, c’est que nous n’avons pas fini de déjeuner ; la seconde, c’est que nous avons encore des choses d’importance à dire ; la troisième, c’est qu’il s’en manque encore de dix minutes que l’heure ne soit écoulée.”
(Alexandre Dumas : Les Trois Mousquetaires”, (chapitre XLVI)
Thème(s): Information| Société



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