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Stratégies de sortie de crise - et émission ratée 0

 

 

Caspar David Friedrich ©Wikicommons

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il arrive que l’on loupe complètement une émission. C’est le sentiment que j’ai éprouvé en sortant du studio 167 mercredi dernier. C’était pourtant un sujet que je préparais depuis plus d’un mois, alerté par Nicolas Véron (jeune et brillant économiste, membre du think tank bruxellois Brueghel). Sur le plateau, le climat était excellent, détendu - grâce en particulier à l’humour et à la sympathie contagieuse de Jean-Paul Fitoussi (le président de l’OFCE). Et nous jouissions, en outre, du prestige et de l’expérience d’un ancien ministre des Finances, Jean Arthuis (actuel président de la très redoutée Commission des Finances du Sénat). Et cependant, je le répète, j’ai eu le sentiment que, par ma faute, l’émission était largement passée à côté d’un sujet les plus sérieux du moment. Il aura été question de toute sorte de choses, des agences de notation, des spéculateurs, des causes de la crise, mais pas de la sortie de crise et des risques que celle-ci comporte. Car personne ne peut croire que la mise sous perfusion de l’économie, qui a débuté en 2008, peut se prolonger indéfiniment. Les affaires islandaise, irlandaise, de Doubaï, grecque ont valeur d’avertissement. Demain, l’Espagne, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis eux-mêmes, pourraient bien se retrouver incapables de faire face aux intérêts des dettes gigantesques, accumulées par leurs Etats pour soutenir leurs économies et tenter d’apurer les comptes de leurs banques. Au point qu’on peut se demander si, avec la crise qui se termine, n’est pas en train de s’en ouvrir une autre, peut-être plus destructrice encore de richesses et d’emplois. Il va donc falloir, à un moment prochain, commencer à fermer les vannes du crédit, faire face aux intérêts des emprunts - alors même que les banques sont encore mal “purgées” et que l’état du malade, l’économie des vieux pays industriels, à peine remis, pourrait bien ne pas résister à l’arrêt du traitement de choc. 

Depuis la fin 2008, quelles que soient leurs options politiques, les gouvernants, ont appliqué les mêmes recettes face à la crise : celles préconisées par Keynes lors de celle des années 30. L’économie de chaque pays a été mise sous perfusion. Jean-Paul Fitoussi préfère la métaphore de la “tente à oxygène”; mais l’idée est la même. Les Etats ont pratiqué la relance de la consommation et de l’investissement par des politiques budgétaires ultra-laxistes, injectant dans l’économie des milliards qu’ils n’avaient pas et qu’ils ont donc dû emprunter sur les marchés financiers. Dans le même temps, les banques centrales ont prêté aux banques à des taux proches du zéro, afin de ranimer un secteur financier qui menaçait de paralysie pour cause de défiance mutuelle. Cela, ajouté aux colossales réserves de change, accumulées par les grands exportateurs classiques (Chine, pays pétroliers, en particulier) a provoqué la création d’une “liquidité mondiale incontrôlable”, selon les termes employés, dans leur tout récent et (comme d’habitude excellent) ouvrage, par  Patrick Artus et Marie-Paule Virard. La liquidité mondiale augmentait au rythme soutenu de 13 à 15 % l’an au début de ce siècle. Elle s’est mise à croître au rythme de 30 %. Ce qui est irresponsable. Les Etats ont également incité les banques centrales à aider les banques à se “purger” de leurs actifs toxiques, afin de leur éviter les faillites qui les menaçaient. Du coup, les bilans de ces banques centrales sont désormais truffés de ces “produits toxiques”; au point de commencer à inspirer la méfiance.

 Dans certains pays, comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, la stratégie retenue s’est apparentée à un transfert massif des dettes (colossales) des particuliers vers les Etats. Mais cette transmutation n’a pas fait disparaître les dettes. Bien au contraire. Cet endettement est-il désormais hors de contrôle ? C’est toute la question. Mais il en est une autre, qu’on ose à peine poser, tant elle est lourde de menaces : derrière les particuliers et les banques, il y avait les Etats. Mais derrière les Etats, qui ?

En outre, dans certains pays - Etats-Unis et Grande-Bretagne, en particulier, ce sont les banques centrales qui se sont mises à acheter de la dette publique de leur propre pays. Sait-on que l’an dernier, la quasi-totalité de l’extravagant déficit britannique a été pris à sa charge par la Banque d’Angleterre…. C’est-à-dire que le Trésor britannique a même renoncé à aller présenter ses “papers” sur le marché financier international. Redoutait-il qu’ils n’y trouvent preneurs qu’à des taux “à la grecque” ? En tous cas, les Etats-Unis eux-mêmes sont désormais sous surveillance. L’Agence de notations Moody’s a fait savoir le 4 février que la dette publique américaine pourrait bien perdre sa note AAA. La dette fédérale atteint d’ores et déjà les 12 400 milliards de dollars. Au rythme actuel, d’après Moody’s, elle pourrait représenter 100 % du PIB américain en 2020. Chez nous, en France, où l’Etat vit à crédit depuis 35 ans, il a ainsi accumulé environ 1 500 milliards d’euros de dettes. A la fin de cette année, cet endettement représentera 84 % du PIB. Il était de 20 % en 1980. Mais il faut souligner qu’aux dépenses supplémentaires dûes au plan de relance, notre pays souffre d’un déficit structurel : en un mot, en temps normal, il dépense déjà beaucoup plus qu’il n’engrange. On se souvient que, l’an dernier, la moitié des dépenses de l’Etat ont été financées par l’endettement, seuls 50 % du budget étant couverts par des rentrées. Néanmois, selon de nombreux experts, ce niveau d’endettement est supportable, sous condition d’un rapide retour à l’équilibre. En France, où les particuliers ont accumulé (par défiance envers notre système de retraite) de considérables épargnes, la solution pourrait passer par un grand impôt d’Etat, au remboursement étalé sur des dizaines d’années. Mais à condition de revenir, très vite, dans les clous du Traité de Maastricht : déficit budgétaire maximal à 3 %, inflation à 2 %.

On ne saurait poursuivre à la fois les deux objectifs que proclament désormais tous les gouvernements occidentaux à l’unisson : soutenir la croissance par le déficit budgétaire et réduire ces mêmes déficits en gelant les dépenses de l’Etat et en augmentant les taxes et les impôts. Or, c’est ce qu’ils font en toute impunité depuis plusieurs semaines, tenant un double discours selon qu’ils s’adressent aux marchés et à leurs électeurs. De toute façon, les Etats ne pourront pas indéfiniment avoir recours aux marchés financiers pour continuer à “soutenir” des économies qui répondent de moins en moins à ces stimuli. En Europe, en particulier, on s’aperçoit que les “plans de relance keynsésiens” ne produisent pratiquement plus d’effets. La croissance demeure atone. Le PIB allemand a stagné au 4° trimestre 2009, la croissance recule en Italie, s’effondre aux Pays-Bas. Malgré la faiblesse historique des taux d’intérêt, les entreprises investissent très peu, la consommation des ménages stagne. Or, les dettes accumulées constituent un effet boulet, comme l’ont démontré Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart dans une étude récente, qui évalue à -1 % de croissance l’effet direct d’un endettement public supérieur à 90 % du PIB. (cas du Japon et de l’Italie).

Or, il n’existe que trois issues au problème posé : 1° le retour d’une croissance supérieure ou égale à 3 % (qui permettrait de renflouer les caisses de l’Etat par l’augmentation arithmétique des rentrées fiscales) : mais on vient de le voir, même avec une économie sous perfusion, cette croissance reste molle ou nulle en Europe. 2° une politique de rigueur, misant à la fois sur de fortes hausses des impôts et cotisations et le bloquage des dépenses publiques. Mais c’est le plus sur moyen d’étouffer la croissance.  3° Un soudaine bouffée inflationniste, qui permettrait aux Etats de rembourser leurs dettes avec de la monnaie dévaluée. Mais dans la zone euro, c’est inconcevable : jamais la “fourmi” allemande, qui n’a accepté la monnaie unique qu’à condition qu’elle reste solide n’acceptera de laisser la valeur de l’euro dégringoler rien que pour venir au secours des “cigales” du “Club Med” (dont la France fait partie). Et on voit mal les Chinois, qui détiennent les trois-quarts des Bons du Trésor américains accepter de bonne grâce de se faire ainsi spolier.

Les Etats vont donc se retrouver coincés entre les exigences des marchés - qui refusent dorénavant de financer à l’aveugle leur endettement - et la colère de leurs opinions publiques - devant lesquelles ils vont devoir venir présenter la facture de la crise et de sa gestion, sous forme de sacrifices pour les fonctionnaires et les retraités, et de hausses d’impôts pour les contribuables. Nous entrons en conséquence dans une période politiquement très dangereuse pour les gouvernants impopulaires. La sortie de crise nécessiterait des élections générales dans tous les pays industriels. En France, une dissolution de l’Assemblée Nationale. On peut rêver.

Thème(s): Information| Economie| Radio| Finance

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