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France, Allemagne : qui est le mauvais joueur ? 0

 

 

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L’affaire grecque en cours pourrait bien faire une victime collatérale : le couple franco-allemand. Il est évident que l’intérêt des 16 pays de l’Euroland est de ne pas laisser l’un d’entre eux, fut-il économiquement marginal, comme la Grèce, s’enfoncer. Le crédit international de la monnaie unique est fondé sur la solidité des économies des 16 Etats-membres. Les Traités interdisent de renflouer un Etat-membre, rappelle la Chancelière ; on ne peut aider les Grecs que s’ils s’engagent sérieusement sur la voie de la remise en ordre des leurs finances. Il existe, rétorquent les Français, nombre de moyens d’éviter un humiliant recours au FMI ; par exemple, de discrètes incitations passées aux banques européennes d’acheter des obligations d’Etat grecques ; voire la création d’un FME. D’accord, répliquent les Allemands, mais à condition qu’une telle institution ait pour vocation de ramener les Etats-cigales à la raison. Non pas de couvrir les fuites en avant dans un endettement public sans fin. “Les Allemands ne vont pas travailler jusqu’à 67 ans pour payer les pré-retraites que s’offrent les Grecs à 57″, tonne la presse d’Outre-Rhin. Mais derrière les “cigales” grecques, accusées d’avoir “vécu et consommé à crédit”, la “cigale” française n’est-elle pas indirectement dans la ligne de mire de Berlin ?

 

Il est amusant et instructif de voir la ministre (UMP) de l’économie, Christine Lagarde, reprendre à son compte, dans l’interview qu’elle a donnée au Financial Times, lundi de la semaine dernière, une analyse qui est développée depuis 2007 par l’OFCE (politiquement situé à gauche). Selon cette analyse, c’est au détriment de ses partenaires européens que l’Allemagne a pu rétablir sa position de deuxième exportateur mondial (derrière la Chine). En pesant sur les salaires de ses travailleurs, en faisant subir une sévère cure d’amaigrissement à son Etat-providence (sous Schröder), en abaissant l’impôt sur les sociétés, en délocalisant une partie de sa production en Europe centrale, l’Allemagne se serait comportée en “mauvaise joueuse”. D’autant que la réduction de voilure de son Etat-providence aurait poussé les Allemands à épargner davantage et donc à consommer toujours moins. Xavier Timbeau (OFCE) n’hésitait pas à comparer cette stratégie d’étouffement de la demande intérieure et de “compétitivité par les coûts” à une forme de “désinflation compétitive”. Et il mettait en garde contre un “jeu non coopératif”, dans lequel d’autres Etats européens pouvaient avoir la tentation de s’engager à leur tour. 

Mais c’est précisément ce que rétorquent les Allemands. Plutôt que de reprocher à notre économie d’être vertueuse et compétitive, faites-en donc autant avec les vôtres, sinon l’Europe sera balayée ! Ainsi, le Commissaire européen Günther Öttinger : “En Europe, il faut plus de réformes telles que celles que nous avons mises en oeuvre.” L’Allemagne, mise au défi par les nouveaux exportateurs chinois et centre-européens a “fait ses devoirs”, (Klaus Schrader de l’Institut pour l’Economie mondiale de Kiel), réformé et musclé son appareil de production. Elle s’appuie sur son réseau de PME familiales à la longue expérience des marchés extérieurs - le Mittelstand. Les autres n’ont qu’à en faire autant, au lieu de se plaindre que nous, Allemands, serions devenus hyper-compétitifs. Face aux demandes françaises de baisse des taxes, afin de booster la consommation intérieure allemande, et de réduire l’excédent commercial avec la France (30, 3 milliards d’euros en 2008), Angela Merkel rétorque : “Nous n’allons pas renoncer à nos atouts dans les secteurs où nous sommes forts. L’Allemagne continuera à améliorer sa compétitivité.” Et Christoph Steegmans, Porte-parole du gouvernement allemand : “Il n’est pas possible de dire aux compagnies exportatrices de produire des biens moins attractifs…”

En outre, ajoutent les Allemands, c’est l’existence de la monnaie unique qui a permis aux pays du “Club Med” de continuer à consommer à crédit : dans les pays comme la France, c’est, en dernière analyse, l’Etat qui s’endette pour booster la consommation des ménages. (Marc de Scitivaux l’a montré à l’émission, hier, lorsqu’il a pris l’exemple de l’automobile : la croissance de la consommation française, en apparence impressionnante fin 2009, est due pour moitié aux achats -subventionnés - d’automobiles !). S’il n’y avait pas l’euro, les pays qui ont laissé se dégrader leurs comptes extérieurs auraient été contraints depuis longtemps de dévaluer leurs monnaies. C’est donc bien grâce à la sagesse des “fourmis” européennes que les “cigales” ont pu continuer leur fuite en avant.

Comme l’a fait remarquer Anton Brender lors de l’émission d’hier, les relations commerciales franco-allemandes rappellent celles qui unissent Américains et Chinois. Avec la différence que les Chinois peuvent jouer sur leur monnaie pour rendre le prix de leurs exportations attractifs, tout en empêchant leur population de trop s’équiper en produits importés. Mais sinon, on a un couple commercial dans lequel l’un des partenaires s’endette afin de consommer chez l’autre. Comme l’a dit le patron du FMI, Dominique Strauss-Kahn, devant le Parlement Européen, la semaine dernière, la sortie de crise passe par des rééquilibrages. Vu l’état politique dans lequel se trouve le gouvernement français au lendemain de son échec aux élections régionales, les réformes qui ont musclé la compétitivité allemande ont bien peu de chances dorénavant d’être entreprises, chez nous, avant 2012.

Je suis tombé sur ce remarquable éditorial de Nicolas Baverez dans Le point du 1 au 8 avril 2010. J’en copie ici l’essentiel de son argumentation :

“En réalité, la France est seule responsable de son déclin, qui ne peut en aucun cas être imputé à l’Allemagne. Le dépérissement de la croissance et des gains de productivité, le recul de l’innovation, l’enfermement dans le chômage de masse et la montée de l’exclusion remontent aux années 80 et ne résultent pas des réformes allemandes. Le modèle fondé sur le financement de la consommation par l’accumulation de déficits structurels (6,2 % du PIB) et de la dette publique (en hausse de 20 % à 100 % du PIB entre 1980 et 2012), au prix de l’euthanasie de la production et de l’emploi marchands, est en lui-même insoutenable.

L’Allemagne n’est pas davantage à l’origine de la crise du capitalisme mondialisé. L’implosion des modèles de développement fondés sur le laxisme monétaire, l’endettement privé et les bulles spéculatives aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Espagne ou en Irlande ne lui doit rien. A l’inverse de la Chine, l’Allemagne ne fonde pas sa stratégie exportatrice sur une monnaie inconvertible et sous-évaluée ou sur un Etat de non-droit ignorant la propriété intellectuelle.

Ce sont moins les réformes conduites en Allemagne que l’absence ou la faiblesse des réformes chez ses partenaires - la France au premier chef - qui expliquent la marginalisation de l’Europe. Nul ne peut reprocher à Berlin de conduire avec succès la politique économique que lui dictent son Histoire, tissée de culture industrielle et de troubles monétaires, et sa démographie, avec une population qui passera de 82 à 72 millions d’habitants d’ici à 2050. Il n’est pas plus légitime de prétendre réhabiliter le slogan du traité de Versailles selon lequel « l’Allemagne paiera » pour pérenniser la sous-compétitivité et les déficits chroniques d’une majorité de pays de la zone euro. Le recours au FMI dans la gestion de la crise grecque est raisonnable dès lors que l’Union ne dispose ni des compétences juridiques ni de l’expertise technique pour intervenir efficacement. Enfin, la force retrouvée de l’économie allemande constitue non seulement l’un des rares atouts de la zone euro, mais le dernier point d’ancrage justifiant les taux d’intérêt favorables dont bénéficie un pays comme la France.”

 

Thème(s): Information| Economie| Europe| Finance

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