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Reviens, Orwell, ils sont devenus fous ! 0

 

Georges Orwell © Wikicommons

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A quoi reconnaît-on une société totalitaire, d’après Orwell ? A sa novlangue. Au fait qu’un interdit social pèse sur le simple constat de réalités que chacun a sous les yeux. A ce que des institutions spécialisées font la chasse aux “mots interdits” et punissent ceux qui les profèrent. A ce qu’il devient prohibé de prononcer de simples évidences, dans le but de créer, chez les sujets, l’accoutumance à des phénomènes de double-conscience : je sais que c’est mauve, mais c’est vert qu’il faut dire. Il faut n’avoir jamais acheté de drogue de sa vie pour ignorer encore que la grande majorité des dealers de drogue sont noirs et maghrébins. Comme les marchands de charbon, autrefois, étaient auvergnats. Comme les Corses dominaient le milieu dans les années 1940-1960. Pour avoir relevé ce fait, que beaucoup de non-consommateurs peuvent, eux aussi, constater de la fenêtre de leur immeuble, Eric Zemmour, dont je ne partage pas toutes les idées, risque son job de chroniqueur au Figaro. On rêve. L’un des rares à relever l’incongruité de cette situation, l’avocat général de la Cour d’Appel de Paris, Philippe Bilger écrit sur son blog : “je propose à un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles et parfois criminelles à Paris et il ne pourra que constater la validité de ce fait. […] Tous les Noirs ou les Arabes ne sont pas des trafiquants, mais beaucoup de ceux-ci sont Noirs et Arabes.” Mais le paradoxe de la situation que nous traversons veut que, la même semaine, un autre humoriste, bizarrement classé à gauche, lui, dérape de manière autrement plus grave en accusant Eric Besson d’être un sous-marin du Front National, infiltré d’abord au PS, puis à l’UMP. Et volilà que les mêmes bonnes âmes qui accablent Zemmour, courent au secours de Guillon. Parfaite illustration de ce que Raymond Aron appelait un double standard moral. Voyons pourquoi.

 

L’épigramme est l’esprit de la haine, de la haine qui hérite de toutes les mauvaises passions de l’homme, de même que l’amour concentre toutes ses bonnes qualités. […] Malgré la facilité, la vulgarité de cet esprit en France, il est toujours bien accueilli. L’article de Lucien [de Rubempré] devait mettre et mit le comble à la réputation de malice et de méchanceté de son journal.” (Balzac : Illusions Perdues, p. 428) Quand Stéphane Guillon s’en prend à Eric Besson, il le fait précisément dans cet esprit. Celui de l’épigramme. Mettre le lecteur/l’auditeur de son côté en faisant rire aux dépends de quelqu’un qui ne peut pas se défendre. Ricaner tous ensemble aux dépends de quelqu’un qui est seul et qui est censé incarner une autorité, en faisant semblant de croire qu’elle est redoutable. Même si c’est au prix de la désinformation, du mensonge. Comme Lucien de Rubempré, faisant rire aux dépens du “vieux beau d’Empire”, le baron du Chatelet et de son “os de seiche”, madame de Bargeton.

 La gauche bobo, dont Stéphane Guillon est l’un des hérauts, est bimi : bien intentionnée, mal informée. L’humoriste croit sans doute oeuvrer à une bonne cause, en s’attaquant à un ministre qui lui semble incarner à la fois le ralliement d’une partie du centre-gauche à Nicolas Sarkozy et l’utilisation de thèmes patriotiques, potentiellement scabreux, à l’approche d’élections. La gauche bobo, qui prétend interdire le constat que les dealers sont majoritairement d’origine immigrée, voudrait interdire aussi tout débat sur l’identité nationale. Mais le paradoxe, c’est que son héraut Guillon le fait dans un style qui appartient en propre à l’extrême-droite. C’est Léon Daudet, dans l’Action Française, qui comparaît Naquet à une “araignée torve”. C’est dans Gringoire et dans Je suis Partout que les ministres du Front Populaire étaient moqués pour leur petite taille, ou la forme de leur nez…. De nombreux auteurs (Barthes, par exemple) ont relevé combien cette réduction de l’adversaire à l’animalité préparait les esprits à la négation de son humanité. Afin de s’attribuer le droit d’exterminer les gens, il est utile de les avoir au préalable expulsés symboliquement de l’espèce humaine… Cette rhétorique-là est précisément celle du racisme - contre lequel l’humoriste croit combattre.

Stéphane Guillon s’en prend au “physique antipathique” de Besson, à “ses yeux de fouine, son menton fuyant, un vrai profil à la Iago, idéal pour trahir.” Ayant travaillé sur ce sujet pour une très ancienne maîtrise, je peux assurer que la polémique de gauche, par tradition, ne recourt jamais à ce genre de stylistique. Elle peut être très violente dans le combat d’idées, menacer de mort l’adversaire, mais jamais, par principe, elle ne s’en prend à son apparence physique. Et je trouve dramatique qu’un tel tabou soit tombé.

Il est plus facile de s’indigner à bon compte que de s’informer. Bimi, disais-je, bien intentionné, mal informé. Accuser Eric Besson d’être un sous-marin du FN et un raciste est d’une grande injustice et manifeste une absence complète d’information. Il suffirait à Stéphane Guillon d’avoir, par exemple, pris la peine de lire le livre de réglement de comptes de Sylvie Brunel, l’ex-épouse de Besson, pour savoir à quoi s’en tenir à ce sujet. Mais il s’agit de défendre une thèse en faisant rire, n’est-ce pas, et non d’informer.

Citations : “Nous vivons dans une ville connue pour son importante population d’origine maghrébine, ce qui lui a valu longtemps d’avoir d’avoir mauvaise réputation - Comment avez-vous pu choisir de de vous installer à Donzère ? C’est le Bronx ! nous a-t-on dit lorsque nous y avons acheté notre maison en 1989.” “Les immigrés avaient été parqués dans une cité HLM assez glauque, baptisée de façon suggestive “l’Enclos”. Eric [Besson, devenu maire] a mis un point d’honneur à le réhabiliter, refaire la crèche, créer des espaces verts et un terrain de sport tellement beau que pas un jeune n’a osé le dégrader depuis. ” “Mon Mari [Eric Besson] est considéré comme celui qui a réconcilié les communautés et pacifié la ville. Personne n’oublie qu’il est né à Marrakech et qu’il a vécu dix-huit ans au Maroc. Peu savent, en revanche, que sa grand-mère maternelle ne parlait pas français.” (Manuel de Guérilla à l’usage des femmes, p. 144, 145)

A Donzère, Eric Beson a attaqué politiquement un FN qui y réalisait des scores extravagants. Et il a obtenu, lui, des résultats en ce domaine que les billets d’humoristes quotidiens sont bien incapables de produire. Quand ils n’ont pas l’effet inverse à celui qui est recherché : l’exaspération d’une population - qui ne vit pas dans les beaux quartiers, mais peut-être dans ceux où l’on vend de la drogue aux enfants - envers les humoristes matinaux ignorant les fins de mois difficiles.

L’humoriste de droite Eric Zemmour est attaqué de toutes parts pour avoir osé dire à un micro ce que tout le monde sait pour vrai et que confirme l’une des personnalités les mieux informées dans le domaine. Ceux qui s’en scandalisent devraient plutôt travailler à expliquer un phénomène qui a des causes objectives dans la réalité sociale de nos quartiers : lorsque l’accès à l’emploi est rendu impossible, il ne reste que le “bizness”. La même semaine, l’on court au secours de l’humoriste de gauche Stéphane Guillon, menacé d’une éventuelle réprimande, pour avoir lancé une accusation mensongère à un autre micro.

Double standard moral. Aron parlait aussi, à propos de Sartre, d’un “moralisme à sens unique” (Polémiques, 1955), qui fait qu’on se scandalise ou s’émerveille des mêmes actes, selon qu’ils sont commis par l’adversaire ou par l’allié politiques. Et dans l’Opium des intellectuels, il explique le “double jeu de la rigueur et de l’indulgence” auquel parvient l’intellectuel aveuglé par l’esprit partisan. Qu’on en soit encore là dans ce pays 20 ans après la fin de la guerre froide est affligeant.

Thème(s): Information| Médias| Radio| Télévision| Débat| Idées| Société| Morale| Opinion

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