Katyn II 0
Katyn © Wikicommons
Un grand merci à Marc Voinchet de m’avoir invité à ses Matins ce lundi en tant que polonologue qualifié. Il m’avait confié le rôle délicat de venir en renfort de l’excellent Aleksander Smolar, ancien conseiller de Tadeusz Mazowiecki, le premier Premier ministre de la Pologne redevenue indépendante, en 1989. Il s’agissait de commenter l’accident de Tupolev survenu à Smolensk et de le mettre en perspective avec le crime de guerre de Katyn. Julie Clarini dit que les émissions les plus réussies sont celles dont l’auditeur ressort “sur sa faim”. Celles qui donnent l’envie de s’informer davantage, de creuser le sujet par ses propres recherches et lectures. On ne saurait, en effet, traiter complètement d’un thème complexe en 40 minutes. Pour mon premier passage de l’autre côté du micro de France Culture, je dois dire que je comprends mieux la frustration des invités qui, eux aussi, je l’ai constaté, ressortent invariablement de nos émissions en ayant le sentiment de n’avoir pu dire qu’une petite partie de ce qu’ils croyaient devoir communiquer. En effet, je ne suis pas parvenu complètement à faire comprendre deux choses que je savais. Primo que, contrairement au cliché journalistique en cours, le gouvernement polonais n’avait nullement été “décapité” par cet accident. Secundo, en quoi le crime de Katyn - et surtout le mensonge persistant sur les auteurs réels de ce crime - était l’un faits les plus répugnants de la Seconde Guerre Mondiale. Et Dieu sait que l’histoire de cette période n’en est pas avare…
Les journalistes, mes confrères, s’accrochent au premier cliché qui leur passe sous les yeux sur internet. Ils ne prennent pas suffisamment le temps d’enquêter sur les faits qu’ils ont tendance à commenter à partir de leurs idées préconçues. Tous les journaux, toutes les radios, toutes les télévisions ont repris l’expression “décapité“, pour rendre compte du pouvoir polonais au lendemain du crash du Tupolev présidentiel polonais. Un examen attentif de la qualité des personnalités décédées lors de l’accident montre que n’y figurait ni le chef du gouvernement, le Premier ministre, Donald Tusk, ni le président de l’Assemblée (le Sejm), Bronislaw Komorowski, ni le président du Sénat, ni aucun ministre en exercice, en dehors d’un vice-ministre des Affaires étrangères. Seuls, le président de la République, Lech Kaczynski et ses proches ont été tué, avec le président de la Banque centrale. Or, ce président, qui est loin de disposer d’autant de pouvoirs constitutionnels que son homologue français, vivait une période de cohabitation. Son parti, Droit et Justice, a perdu les élections législatives de 2007 au profit de son rival, la Plateforme Civique, du Premier ministre, Donald Tusk. En ce sens, non, le pouvoir politique polonais n’a nullement été “décapité”. Par contre, l’armée polonaise, elle, perd d’un coup tous ses chefs d’état-majors. Ce n’est pas le pouvoir politique qui a été “décapité”. C’est l’armée. Et cela pose, d’ailleurs, un problème de procédure, comme l’ont reconnu les responsables polonais.
On peut se demander si cette erreur d’appréciation n’est pas motivée par le désir des chers confrères de focaliser l’attention du public sur ces seuls personnages, controversés, les jumeaux Kaczynski. Parce qu’ils sont plus faciles à retenir. Et parce qu’ils sont plus faciles, aussi, à caricaturer. Le portrait dressé y compris par Le Figaro du président polonais était terrifiant : homophobie, peine de mort, anti-avortement, flirt avec les antisémites de Radio Maryia… Il est difficile, de fait, de trouver, comme l’a fait Adam Michnik, au lendemain de l’accident, des circonstances favorables aux Kaczynski. Les jumeaux, obsédés par leur désir de revanche contre les communistes - l’ancien Président a connu les geôles de l’ancien pouvoir - ont détricoté un certain nombre de réformes positives adoptées par les gouvernements précédents. Ancien président de la Cour des comptes (1992-1995), ancien ministre de la Justice, Lech Kaczynski s’était construit une image d’incorruptible. Il était la figure de proue d’une droite catholique et sociale très hostile aux réformes libérales : il s’était opposé dés le début à la “thérapie de choc” de Balcerowicz à laquelle la Pologne doit sa bonne santé économique. Il était le héraut des villages et des petites villes, oubliées par le boom économique que connaissent les grandes villes. Il était le choucho des “dames au béret de mohair“, caricature de cette droite patriotique, bien-pensante et surannée d’après nos critères. Il aura aussi beaucoup contribué personnellement à détériorer les relations de son pays avec l’Allemagne et la Russie.
Mais, encore une fois, le pouvoir politique est exercé, en Pologne depuis 2007, par la Plateforme Civique, héritière via l’ex Union de la Liberté, de la tendance libérale et pro-européenne de l’ancien syndicat Solidarité. Donald Tusk, chef du gouvernement, est un personnage hors norme. Il appartient à la minorité kachoube (comme les personnages du “Tambour”), ces Slaves germanisés de Poméranie. Il n’est pas catholique. Politiquement, s’il vient, lui aussi, de Solidarité, il a commencé sur la scène politique, à la tête d’un petit parti ultra-libéral, le Congrès Libéral-Démocrate. Sous sa direction, la Pologne connaît une phase florissante : le pays aura été, l’an dernier, le seul dans l’OCDE, à avoir connu la croissance. Le rattrapage est bien entamé. Ces dernières années, la croissance s’est maintenue au rythme de 5 à 6 % l’an. Komorowski, actuel président de la Diète et président de la République par intérim, est le favori des sondages pour la présidence de la République.
En ce qui concerne le crime de Katyn. Première observation : notre représentation de la II° Guerre Mondiale est occidentalocentrée. Pour nous, Français, les choses se terminent bien. Malgré la collaboration, la faiblesse numérique de la participation des forces françaises à la victoire, le pays est libéré, il retrouve l’indépendance, la souveraineté, la démocratie. Nous baignons dans un climat de ferveur nationale, cimenté par l’impression que les “forces antifascistes” ont triomphé. Mais c’est se dissimuler le fait que cette victoire avait été obtenue au prix d’une alliance contre-nature passée par les démocraties anglo-saxonnes avec l’un des deux totalitarismes contre l’autre. Or cet aspect des choses ne pouvait échapper aux nations d’Europe centrale, “délivrées”, elles, des nazis par les Soviétiques…
Au premier chef par les Polonais qui, au jour de la victoire constituaient la 4° force armée alliée, derrière les Soviétiques, les Américains et les Britanniques. Et ce malgré des conditions d’occupation que les Français ne sauraient imaginer. L’enseignement secondaire et supérieur était interdit sous peine de mort. Idem de la possession d’un poste de radio. Une partie de l’ancienne Pologne avait été annexée purement et simplement au Reich allemand et la population devait en être progressivement chassée. Les nazis opéraient des rafles pour enlever des travailleurs, quand ils ne tiraient pas au hasard dans les rues. L’occupation, en Pologne, a fait 3 000 morts par jour ! 6 millions de personnes ont disparu, dont 3 millions de Juifs, la quasi-totalité des Juifs de Pologne, et 3 millions de non-Juifs. Soit 22 % de la population totale de l’ancienne Pologne. Le record d’Europe. Sans oublier la décision d’Hitler de raser la capitale polonaise en représaille à l’Insurrection de Varsovie (qui a fait 200 000 morts en plus de deux mois de combats acharnés).
En outre, la Pologne est le seul pays occupé à n’avoir jamais collaboré. Pas de Pétain, pas de Quisling, en Pologne ! Comme l’a écrit Milosz, si quelque politicien polonais avait été tenté par une telle perspective, il aurait été exécuté dans la nuit par l’Etat clandestin, qui continuait à fonctionner malgré les conditions extrêmes de l’occupation - comme le montre si bien le livre de Jan Karski, “Mon témoignage devant la monde, Histoire de l’Etat clandestin“, qui vient de ressortir chez Robert Laffont. Progressivement, face à la défaite qui se précisait, les nazis ont incorporé dans leurs armées des hommes venus de tous les pays. La SS elle-même était devenue une armée plurinationale où les Allemands n’étaient plus majoritaires. Il y a eu une division norvégienne, une division bosniaque-musulmane, une division ukrainienne, une division lettone, hongroise, croate, hollandaise, italienne, albanaise, trois divisions hongroises, deux divisions russes, une de Bohême-Moravie (tchèque), une - hélas - française… Mais pas de SS polonais.
Or, la Pologne, le pays le plus fidèle à son alliance avec les démocraties occidentales, a été trahi par ses alliés. Et il a été trahi pour avoir osé protester contre le massacre de son élite par les Soviétiques à Katyn… “Il y a une cruelle ironie”, écrit RJ Crampton, dont je fus l’élève à Oxford, dans Eastern Europe in the Twentieth Century, “dans le contraste entre le sort réservé aux Tchèques et aux Slovaques, d’une part, et aux Polonais, de l’autre, à l’issue de la guerre”. La contribution des seconds à l’effort de guerre et à la victoire des Polonais ne saurait être comparée avec celle des premiers. Et pourtant, parce qu’il étaient bien vu des Soviétiques, le président tchèque Bénès, a pu rentrer à Prague triomphalement, quand le gouvernement polonais en exil à Londres y est resté, oublié de tous. “Pour la honte éternelle de la Grande-Bretagne”, écrit encore Crampton, “il n’y eut même pas une place les héroïques soldats et aviateurs polonais lors du Défilé de la Victoire, à Whitehall, en 1945.” Malgré la participation décisive des aviateurs polonais à la bataille d’Angleterre (un pilote abattu sur 7 était polonais).
Pourquoi à cause de Katyn ? Suite au Pacte germano-soviétique de l’été 1939, il était convenu entre les deux Etats totalitaires qu’ils se partageraient la Pologne, qui n’avait pas de raison d’exister. Les Soviétiques, qui avaient été battus par les Polonais lors de la tentative de l’Armée Rouge de marcher jusqu’à l’Allemagne pour y exporter la Révolution bolchevique en 1920, avaient bien des raisons de se méfier des soldats polonais. C’est pourquoi, ses chefs attendirent que la Wehrmacht ait cassé la défense polonaise de Varsovie avant d’envahir le pays, le 17 septembre 1939. Sur son chemin, cette Armée Rouge tomba sur des divisions entières qui fuyaient l’avance allemande. Au nom, sans doute, de “la main fraternelle” qu’ils prétendaient “offrir au peuple polonais”, les Soviétiques capturèrent 250 000 soldats. Réalisant qu’ils n’avaient pas de quoi les nourrir, les Soviétiques relâchèrent bientôt les simples soldats. Mais ils gardèrent leurs officiers et les déportèrent en Ukraine, dans les camps de concentration de Kozielski, Strarobielsk et Ostachkov. Curieuse façon d’agir envers un pays avec lequel ils n’étaient pas officiellement en guerre…
La Gestapo et le NKVD collaborèrent dans l’échange de prisonniers : 43 000 contre 14 000, les Soviétiques n’hésitant pas à livrer aux nazis les communistes allemands et les Juifs réclamés ! Ils se mirent également d’accord sur un programme d’extermination des élites sociales polonaises. C’est dans le cadre de ce programme de décapitation de l’intelligentsia que doit être replacé la décision, pris par le Politburo unanime, en mars 1940, d’exécuter tous les officiers de réserve polonais tombés entre les mains des Soviétiques en septembre de l’année précédente.
Or, comme on sait, le 22 juin 1941, Hitler se retourna soudain contre son allié, Staline, en envahissant l’URSS. Les Polonais, ennemis d’hier, devenaient aussitôt des amis de la glorieuse Union Soviétique… A la suite des accords Sikorski-Staline, les centaines de milliers de Polonais qui avaient été déportés dans les profondeurs de l’URSS pour y mourir de faim, étaient soudain “amnistiés” par le Petit Père des Peuples. Ils étaient même autorisés à former une armée au Turkestan, où ils étaient appelés à tenter de se rendre par leurs propres moyens. C’est ainsi que fut constituée l’Armée d’Anders, près de Tachkent. Celui-ci chargea un plénipotentiaire, le peintre Czapski, de retrouver les officiers qui manquaient à l’appel. Il parcourut de nombreux camps de concentration avec un culot énorme, réclamant à leurs chefs ses officiers. En vain et pour cause.
Or, le 13 avril 1943, les nazis qui refluaient découvrirent les corps de 5 000 officiers, enterrés dans une fosse commune, à Katyn. Ils accusaient de ce crime les Soviétiques. Prudent, le Gouvernement polonais en exil décida de ne pas rendre publiques les conclusions de sa propre enquête, qui concluait à la responsabilité soviétique. Il demanda une enquête à la Croix Rouge internationale.
C’est le prétexte dont se saisit Staline pour rompre unilatéralement ses relations diplomatiques avec Sikorski, le de Gaulle polonais. Il devait très peu de temps après disparaître dans un accident d’avion dont l’origine demeure mystérieuse.
Le plus grave, ce n’est pas le mensonge soviétique. C’est l’acharnement des Alliés à empêcher de se dire une vérité dont ils n’ignoraient rien. “La ligne officille au Royaume-Uni a été de prétendre que toute l’affaire [la culpabilité des Soviétiques dans le massacre de Katyn] était un faux grossier. Toute autre vue aurait été de très mauvais goût pour le public, puisqu’il aurait pu en déduire que nous étions donc alliés à un pouvoir coupable des mêmes atrocités que les Allemands“, expliquait un responsable des fameux Special Operations Executive, dans The Times en 1995.
Et on trouve des témoignages de cet acharnement des Britanniques et des Américains non seulement à nier la culpabilité de leur allié, Staline, mais de leur acharnement contre les Polonais lorsqu’ils s’avisaient de remettre en cause la légende de la culpabilité nazie. Ainsi, Jan Nowak - qui fut l’autre grand émissaire de la Résistance polonaise, avec Jan Karski, écrivait dans ses mémoires, “Courrier de Varsovie” (Gallimard 1983) : “Pour moi, qui arrivais tout droit de Varsovie et qui nourrissais une admiration sans réserve pour l’Angleterre, la réaction de la presse anglaise à cet évènement [Katyn] constitua le plus grand choc que j’ai reçu depuis le début de la guerre. A quelques rares exceptions prés, l’indignation, les critiques et les réprobations des journaux londoniens étaient dirigés en choeur harmonieux non pas contre la Russie, soupçonnée d’avoir commis ce crime en masse de prisonniers de guerre, mais contre la victime du meurtre, qui avait eu l’audace de faire part de ses présomptions et d’exiger que la vérité fût établie. Les Polonais se trouvaient accusés de porter atteinte à la solidarité des Alliés face à l’ennemi commun.” (p. 94)
C’est exactement ce que décrivait fort bien l’ancien ambassadeur du gouvernement polonais en exil à Washington, Jan Ciechanowski, dans son livre, publié chez Plon en 1947, “La rançon de la victoire. Les raisons secrètes de l’immolation de la Pologne“. Les Alliés étaient paniqués à l’idée d’une possible paix séparée entre nazis et Soviétiques. Jusqu’aux débarquements en Sicile en en Normandie, l’essentiel de l’effort de guerre reposait sur l’Armée Rouge. Les Alliés se savaient incapables de venir seuls à bout des considérables forces militaires de l’Allemagne hitlérienne. Entre deux alliés - dont l’un ne voulait pas de l’autre parce qu’il en avait conquis la moitié du territoire en 1939 et était bien décidé à ne pas le rendre au jour de la victoire, les Anglo-Saxons durent choisir. Malgré l’héroïsme des Polonais, ils ne pesaient pas lourd face à la colossale Armée Rouge.
Jan Nowak raconte comment, aux Communes, un député travailliste le mit au défi de répondre à la “question piège” : “qui sont les auteurs de Katyn, d’après la population polonaise ? j’exige catégoriquement une réponse” ; “comme s’il allait ainsi être amené à révéler son antisoviétisme de principe”. (p. 213) Quelle hypocrisie, lorsqu’on sait que les Britanniques n’ont pas douté un seul jour de la culpabilité de leur allié, Jospeh Staline.
J’ai lu quelque part que le héros du film Casablanca, dont le scénario fut réécrit un nombre de fois considérable et qui n’était pas achevé lorsque le tournage commença, le 25 mai 1942, par les scènes de flash-back, à Paris, devait être polonais. C’était logique. La Résistance polonaise ne saurait être comparée à la plupart des autres, sauf peut-être à celle opposée aux nazis par les Yougoslaves. Et l’histoire de Rick Blaine (Humphrey Bogart) s’inspire sans doute du réseau d’espionnage polonais monté en Afrique du Nord par un major Slowikowski, le PSW-Afrika. Finalement, ce héros est devenu tchèque, quoiqu’il porte un nom hongrois, Viktor Laszlo. Sans doute, pour faire plaisir au réalisateur, Michael Curtiz, de son vrai nom Mihaily Kertesz. Déjà, à cette époque, il ne fallait pas trop insister sur l’héroïsme polonais. Jan Karski, aussi, était censé trouver les producteurs pour un film consacré à l’extermination des Juifs de Pologne et à la Résistance polonaise. “Arrivé le 29 février 1944 à Washington, Jan Karski n’allait pas tarder à constater qu’il n’avait aucune chance d’aboutir, tant Hollywood était “mal disposé à l’égard de tout thème polonais.”", écrit Céline Gervais-Francelle, dans sa préface à la réédition de Mon témoignage devant le monde”.
Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Aussi répugnant que le massacre d’une balle dans la nuque, les mains liées dans le dos, par groupe de 250, au bord d’une énorme fosse commune, de 12 000 officiers de réserve prisonniers, le déni de justice et le mensonge complice de vos propres alliés…
Thème(s): Histoire| 20e siècle| Guerre| Idéologie



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