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« Je meurs comme un pays », de Dimitris Dimitriadis 0

« Une pulsation de galaxies » *

L’auteur grec Dimitris Dimitriadis est l’auteur invité de cette saison au Théâtre de l’Odéon. Le premier volet du cycle qui lui est consacré s’intitule : « Je meurs comme un pays ». Une expérience de théâtre profonde et bouleversante, servie par des comédiens sublimes.

 

Je meurs comme un pays © Ch. Bilios

Tout commence à votre entrée dans les ateliers Berthier : après l’inspection réglementaire du sac à main, vous apercevez une file de gens qui attendent devant la salle. Instinctivement, vous allez vous placer derrière, et là, on vient vous dire que ce sont des figurants. Vous vous étonnez, mais on ne veut rien vous dire de plus. Dans le hall, résonne la voix d’un femme manifestement paniquée qui mélange l’espagnol, l’anglais, le français, le grec. Vous ne la voyez pas. La tension monte dans l’attente. La voix vous perce de son angoisse.


Puis vous entrez, vous longez les gradins et vous constatez que la file continue jusqu’au fond de scène. À sa tête, côté cour, une flèche, juste devant le rideau de la coulisse. Vous prenez votre place et vous vous retrouvez face à la scène : la voilà enfin cette femme que vous entendiez souffrir. Elle est debout, en avant-scène. Un micro monté sur pied, un tas de journaux brûlés, une photocopieuse et un bureau surchargé forment l’essentiel de la scénographie. Sur le mur du fond, la projection vidéo de la file d’attente, que votre regard de spectateur ne peut plus atteindre.

C’est ici que s’arrête l’expérience commune. Le reste du spectacle est une aventure profondément personnelle, même si les nombreux spectateurs grecs qui peuplent la salle ont manifestement été touchés dans une dimension de leur Histoire propre. Pour ma part, la violence des émotions ressenties m’a laissée, à la fin de la représentation, dans un état proche de la dévastation, comme si mon être avait été labouré sans discontinuer par une horde d’animaux sauvages en fuite et terrorisés. Et je suis restée, longtemps après la fin, le cœur étonné et les yeux perdus, à contempler les ecchymoses qui me recouvraient toute.

Paru en 1978, Je meurs comme un pays n’est pas un texte dramatique. Il a la forme d’un texte continu d’une trentaine de pages. La mise en scène de Michæl Marmarinos est donc une totale interprétation, libre et personnelle, du texte de Dimitriadis. Politique, brutale, violente, cruelle, hurlante, rebelle, insultante, désespérée, l’œuvre est tout cela. Et si, dans la mise en scène, Marmarinos n’a pas choisi ostensiblement de reprendre ces caractéristiques, le jeu des comédiens n’est centré que sur cette tension physique du cri. On pourrait croire que l’appareil de musique, de chant, de danse, de contrebasse et de trompette, permettrait d’adoucir quelque peu l’intensité du spectacle, de lui donner des instants de pause. Il n’en est rien : cela ne permet que de mieux entendre.

L’intensité des voix et des corps pénètrent immédiatement dans le spectateur avec une puissance hors du commun. Ce ne sont presque plus les mots qui comptent, ces langues européennes volontairement mêlées et surtitrées. Le sens est lâché. Si les mots, le langage, peuvent être considérés comme le centre de ce texte, le fil qui lie les galaxies humaines, la mise en scène les dépasse. On sent. On ressent. Peu importent les signifiants. La douleur, la haine, le désespoir, la destruction lente et sûre, on les reçoit. Par le cri sous la parole, par le corps se débattant sous les mots : « Car il s’était accumulé tant de choses dans le cœur des hommes que les cœurs ne parvenaient pas à tout contenir ». *


* Dimitriadis, Je meurs comme un pays, traduit du grec par Michel Volkovitch, éd. Les Solitaires intempestifs, Saint-Étienne, 2005.
Je meurs comme un pays, de Dimitris Dimitriadis
Mise en scène : Michael Marmarinos
Dramaturgie : Michael Marmarinos, Myrto Pervolaraki
Avec : Theodora Tzimou, Dimitris Lignadis, Mrs. Smaro Gaitanidou, Kim Soo-jin, Adrian Frielding, Kritharas Giorgos, Konstantinou Andreas, Ilias Algaer, Rena Andreadaki, Melina Apostolidou, Elena Topalidou, Anastasia Eden, Lambros Filippou, Reana Fourtouni, Margarita Kalkou, Virginia Katsouna, Thalia Ioannidou, Tilemachos Mousas, Alexandra Pavlidou, Vasilis Spiropoulos, Aris Tsaousis, Giorgos Vrondos, Melina Zacharopoulou, Mr. Michalis Chatiris, Maria Stavraka, Dimitris Dimitriadis
Décor : Kenny MacLellan
Lumières : Yannis Drakoularakos
Costumes : Dora Lelouda
Musique : Dimitris Kamarotos
Danse : Valia Papachristou
Vidéo : Stathis Athanasiou
Odéon-Théâtre de l’Europe, ateliers Berthier • angle de la rue Suarès et du boulevard Berthier • 75017 Paris
Réservations : 01 44 85 40 40
Du 7 au 12 novembre 2009 à 20 heures, le dimanche à 15 heures, relâche le lundi
Durée : 2 h 30
De 16 € à 32 €

Thème(s): Arts & Spectacles| Théâtre| Les Trois Coups

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