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« Héros-limite », de Ghérasim Luca 0

Luca : la poétique du bègue

L’air doux du soir se glisse dans le passage Molière, on entre dans la Maison de la poésie avec envie. À l’affiche : un texte du poète roumain d’orientation surréaliste, Ghérasim Luca. Dans « Héros-limite », le monologue intime alterne avec la logorrhée sublime. Vidés de leur sens, les mots ripent, se tordent, s’essoufflent avant de s’ouvrir sur un air d’accordéon.

 

Héros-limite © Christophe Raynaud de Lage

Ghérasim Luca fait partie de cette tribu de poètes qui se lisent à voix haute. L’oralité y ouvre de nombreux espaces et la mutation des mots débouche sur une poétique du bégaiement : « La mort, la mort folle, la morphologie de la méta, de la métamort, de la métamorphose ou la vie, la vie vit, la vie-vice, la vivisection de la vie ». Cette syntaxe exubérante perd parfois l’auditeur en cours de route et ces effets de sampling appuyés fascinent et agacent tout autant qu’ils émeuvent. Le chant du monde semble ici se jouer sur les sillons d’un disque rayé : joli paradoxe d’une poésie qui se veut à la fois hermétique et ouverte, abstraite et sursignifiante.

Donner vie à ces poèmes nécessite un interprète de haut vol, un performeur aussi inspiré que Gherasim Luca le fut en son temps, quand il donnait des lectures publiques de ses propres textes. Alain Fromager joue ce rôle à la perfection, mêlant avec brio technicité dans la diction et investissement total dans l’interprétation. Le comédien fait naître un monde imaginaire derrière les mots. Ses variations donnent furieusement vie aux obsessions de l’auteur : la féminité, le morcellement du corps ou encore le vide et la mort. S’imposant des contraintes physiques absurdes, il dévore les textes avec frénésie, gourmandise et sincérité. Claquemuré dans cette vision violente et sombre, le spectateur cherche frénétiquement des pistes de salut, des perles murmurées comme dans ce somptueux Écho des corps : « … entre la nuit de ton nu et le jour de tes joues, entre la vie de ton visage et la pie de tes pieds, entre le temps des tempes et l’espace de ton esprit, entre la fronde de ton front et les pierres de tes paupières… ».

D’autres moments précieux, des petits miracles suspendus au cœur de cette débauche de mots se font jour grâce aux élans de l’accordéon de Johann Riche. Les yeux cernés de khôl, des bagues à chaque doigt, ce géant aux cheveux sombres donne la réplique jusque dans les silences de son piano à bretelles. C’est assez rare pour être souligné : un très bon musicien doublé d’une présence scénique intense. Par moments, ses créations musicales prennent joliment le contrepied de ce qui est dit. Parenthèses extensives et envoûtantes, ses chansons sans texte collent le frisson et font écho aux errances allitératives des poèmes de Luca.

La mise en scène, discrète, a le mérite de laisser une grande place à ce tandem très convaincant. Sur le plateau, de sages objets très usuels sont disséminés : un portemanteau, une chaise défoncée, une caisse rouge. Rien de très folichon quand on pense aux collaborations artistiques complètement barrées où se croisèrent les visions de Ghérasim Luca, Max Ernst et Piotr Kowalski. Bien loin de l’héritage dadaïste, la mise en scène se cantonne trop à quelques effets prévisibles : projection de lettres flottantes qui donnent le sentiment d’une voûte étoilée, contraintes gestuelles appuyées, texte défilant sur la scène comme un prompteur géant.

Mais ce chant intérieur du poète, qui s’est jeté dans la Seine en 1994, reste une expérience d’une belle intensité et se vit comme un huis clos d’où suintent les angoisses les plus enfouies. Entre joie et amertume, les mots s’accouplent et se répètent jusqu’à l’overdose, comme les bégaiements d’un vieux vinyle sous un diamant usé.

Ingrid Gasparini
www.lestroiscoups.com


Héros-limite, de Ghérasim Luca
Publié aux éditions José Corti
Mise en scène : Laurent Vacher
Avec : Alain Fromager et Johann Riche (accordéon)
Assistante à la mise en scène et collaboration artistique : Amalà Saint-Pierre et Virginie Galas
Lumière : Victor Égéa
Création musicale : Johann Riche
Administratrice de la Cie du Bredin : Véronique Felenbok
Chargée de diffusion : Claire Guièze
Chargée de production : Clara Prigent
Maison de la poésie • passage Molière • 157, rue Saint-Martin • 75003 Paris
www.maisondelapoesieparis.com
Réservations : 01 44 54 53 00
Du 23 avril 2010 au 23 mai 2010, du mercredi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures, grande salle
Durée : 1 heure
De 10 € à 22 €

Thème(s): Arts & Spectacles| Théâtre| Les Trois Coups

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