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« Une femme à Berlin », d’après « Une femme à Berlin, journal du 20 avril au 22 juin 1945 », anonyme (critique de Fabrice Chêne) 2

 

Insoutenable ou insipide ?

En ouverture de la saison au Rond-Point, Isabelle Carré a relevé un sacré défi : sous la direction de Tatiana Vialle, être l’interprète principale d’« Une femme à Berlin », spectacle conçu d’après le journal intime tenu par Marta Hillers au printemps 1945, dans les dernières heures de la guerre. Une adaptation contestable de ce témoignage dérangeant.

Il est aisé de comprendre pourquoi ce texte, rédigé entre le 20 avril et le 22 juin 1945 puis édité anonymement à la demande de l’auteur, a provoqué un scandale lors de sa première publication en Allemagne en 1959, en pleine guerre froide. S’y trouvent en effet révélés les crimes commis contre la population de Berlin par l’armée russe qui occupait alors la ville. Le témoignage de Marta Hillers relate en particulier les viols (massifs) dont furent victimes les femmes allemandes dans un Berlin vidé de ses hommes, les soldats de l’armée Rouge « vengeant » ainsi les atrocités commises par les SS à l’égard du peuple russe. L’œuvre ne sera à nouveau publiée que de façon posthume, dans les années 2000.

« Une femme à Berlin » ©Brigitte Enguérand

Peut-on rendre justice à un témoignage aussi poignant en l’adaptant sous la forme d’un quasi-monologue d’une heure et quart ? La metteuse en scène, Tatiana Vialle, fait débuter l’action quelques semaines après les évènements, alors que l’héroïne se trouve encore dans les lieux de son calvaire. Incapable de raconter ce qu’elle a vécu à son fiancé, Gerd, qui vient d’être démobilisé, elle lui donne à lire son journal. Mais, très vite, cette lecture devient pour le jeune homme insoutenable, et il prend la fuite, non sans avoir exprimé son dégoût devant l’impudeur de celle qui ose raconter l’irracontable. C’est à la jeune femme, restée seule, qu’il revient alors de raconter la suite.

L’idée de représenter le rejet que subissent parfois les victimes de crimes odieux était intéressante, mais malheureusement le procédé sent ici vraiment trop l’artifice. D’autres choix de mise en scène se révèlent tout aussi peu convaincants, comme celui de superposer au réalisme des costumes et du décor (des vêtements d’époque, un lit, une table) des images vidéo assez prévisibles des ruines de Berlin. On aurait pu s’attendre, au moins, à ce que la parole vienne par contraste transcender cette mise en scène un peu terne. Mais là encore, déception : c’est sur un ton bien monocorde, d’une voix égale et sans beaucoup de conviction, qu’Isabelle Carré récite un texte pourtant poignant.

Si le spectacle soutient malgré tout l’intérêt et se laisse suivre jusqu’au bout sans ennui, c’est bien au texte qu’il le doit. Ce journal, écrit au jour le jour, on devine qu’il a été pour son auteur une question de survie. La jeune femme qui l’a tenu – Marta Hillers était âgée de 34 ans au moment des faits – sait trouver les mots pour évoquer dans une langue à la fois directe et pudique la faim, le bruit des canons, l’angoisse de la mort, la guerre qui déshumanise et qui transforme les vainqueurs en animaux de proie, les vaincus en bêtes traquées. Comme cette jeune femme a choisi de survivre à tout prix, elle veut « dompter les loups », et pour cela cherche à séduire des gradés pour s’assurer leur protection, non sans se demander si cela ne la rabaisse pas au rang de « prostituée »…

Certains moments ne manquent pas de force, comme l’évocation des soldats ivres. D’autres sont beaux, comme l’escapade en vélo, synonyme de liberté retrouvée. Il n’en reste pas moins que les choix opérés par l’adaptation de Tatiana Vialle provoquent un certain malaise. Les passages retenus sont en effet les plus scabreux, ceux où la femme est violentée, son corps soumis au désir soldatesque. Outre que l’on se rapproche dangereusement d’un sensationnalisme quelque peu malsain, ce parti pris fait courir au spectacle le risque du discours simplificateur. En centrant le propos sur le calvaire de cette femme, on perd en effet de vue le contexte dans lequel il s’inscrit, et l’on ne voit plus dans le livre de Marta Hillers qu’un cri de souffrance.

On comprend bien l’intention de la metteuse en scène : faire de cette femme anonyme la représentante, la porte-parole de toutes les femmes victimes de la guerre. Mais il est des œuvres auxquelles on ne peut toucher qu’avec d’infinies précautions, sous peine de leur faire perdre justement ce qu’elles ont d’unique et d’exemplaire. Ce texte était-il représentable sur une scène de théâtre ? Les deux comédiens présents sur le plateau, Isabelle Carré et Swann Arlaud, semblent un peu dépassés par ce qu’on leur demande de jouer. Aurait-il fallu, pour interpeller le spectateur, opter pour le saisissement d’une mise en scène plus radicale ? Ou simplement dire le texte, le lire comme un témoignage, sans aucun artifice ? Se situant dans un entre-deux plutôt fade, le spectacle manque en partie son but. 

Fabrice Chêne

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

Une femme à Berlin, d’après Une femme à Berlin, journal du 20 avril au 22 juin 1945, anonyme

Texte disponible aux éditions Gallimard (collection « Folio »)

Traduction : Françoise Wuilmart

Adaptation et mise en scène : Tatiana Vialle

Assistante à la mise en scène : Margaux Eskenazi

Avec : Isabelle Carré, Swann Arlaud

Lumières : Dominique Fortin

Costumes : Marie-Claude Altot

Décors : Jean Haas

Musique : Dominique Mahut

Traitement sonore : Paul Kendall

Vidéo : Julien Schickel

Accessoiriste : Isabelle Donnet

Théâtre du Rond-Point • 2 bis, avenue Franklin-D.-Roosevelt • 75008 Paris

Métro : Franklin-Roosevelt ou Champs-Élysées

Réservations : 01 44 95 98 21

www.theatredurondpoint.fr

Du 7 septembre au 10 octobre 2010 à 21 heures, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi et le 12 septembre 2010

Durée : 1 h 20

29 € | 25 € | 16 € | 14 € | 10 €

Tournée :

– 28 et 29 octobre 2010 à Bruxelles

– du 17 au 28 novembre 2010 à Nice

– du 30 novembre au 2 décembre 2010 à Lyon-Decines

– le 4 décembre 2010 à Conflans-Saint-Honorine

– le 8 décembre 2010 à Taverny

– du 13 au 18 décembre 2010 à Aix-en-Provence

Thème(s): Arts & Spectacles| Théâtre| cambier| chêne| isablelle carré| lestroiscoups

2 commentaires

Portrait de Anonyme Wuilmart Françoise01.10.2010

Merci Madame d'avoir cité mon nom, celui de la traductrice, même si ce n' est qu'àla fin de l'article. Vous êtes une des rares journalistes à le faire. Je suis heureuse de voir que vous aimez le livre, son écriture, sa voix... que j'ai recréés avec passion, et justesse je crois. Je suis entièrement d'accord avec votre analyse pour ce qui est de la pièce dans laquelle je n'ai pas reconnnu "ma femme". Quand à Gerd... quel manque de maturité, de crédibilité... ce n'st pas ainsi que je l'ai traduit et imaginé...
Merci encore d'avoir apprécié ce qui est aussi un peu "mon" texte, car le traducteur, constamment gommé, est quand même un co-auteur, non? et si les journalistes aiment l'écriture de ce journal, c'est uassi "mon" écriture qu'ils apprécient, non? J'aurais pu très bien mal traduire, ou traduire tout autrement ce texte ardu, nuancé, subtil... Le traducteur aussi est une sorte d'acteur... mais il ne monte pas sur scène alors on ne l'applaudit jamais (quand il le mérite)...

Françoise Wuilmart

Portrait de Les Trois Coups Les Trois Coups03.02.2011

Merci, Françoise.

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