« Opéra d’O, hommage aux oxymores », de la Cie Ilotopie (critique d’Élise Ternat), Festival d’Aurillac 2011 0
Un songe éveillé pour humanité irresponsable
Depuis sa création en 1980, la Cie Ilotopie n’a cessé de développer un discours engagé prônant un rapport harmonieux entre l’homme et la nature par le biais d’actions de désordre artistique interrogeant l’espace public. Dans cette lignée, « Opéra d’O, hommage aux oxymores », dernière création de la compagnie présentée les 19 et 20 août 2011 à l’occasion du Festival d’Aurillac, apparaît comme une parenthèse poétique, un pur ravissement pour l’œil comme pour l’esprit.
Opéra d’O, hommage aux oxymores © Renan Zarpelão Gago
Sur le billet, aucune adresse ne figure. Pour des raisons logistiques, jusqu’au dernier moment le lieu de la représentation est tenu secret. C’est finalement à 30 minutes du centre-ville d’Aurillac que la navette conduit les spectateurs au bord d’un lac cantalien, élu terrain de jeu de la compagnie pour que s’y déroule l’Opéra d’O. Installé sur une colline de sable, le public découvre un spectacle aux allures de songe éveillé. Plus qu’une intrigue, c’est un ensemble de tableaux qui compose cet opéra aquatique à énergie positive (1).
Sur l’eau se dévoilent un à un des vaisseaux. Au nombre de dix, de tailles et formes différentes, ils évoluent avec une incroyable harmonie, selon des mécanismes qui resteront incompris de l’œil novice. Ces engins ont pour particularité commune d’être des jouets, au détail près que leur grandeur est parfaitement démesurée : un bureau immense devant lequel est assis un enfant trop petit et vieux, un rail de train sur lequel s’activent des petits soldats, un individu incarnant la mort flottant sur son cercueil, des chevaux perchés sur des pattes interminables, une bien étrange ballerine, un pompier et même un rat sont autant de personnages qui peuplent un écosystème enfantin et incongru.
Tout ce petit monde qui s’agite dans une douce folie entend révéler la terrible irresponsabilité de l’humanité, l’infantile inconscience des hommes vis-à-vis des ressources naturelles qui ne cessent de se raréfier. Tous ces Robinson Crusoé, soumis à la montée des eaux, peuplent des îlots qui se disjoignent ou se rassemblent au gré des séquences. Quant au pompier, tel Sisyphe, il ne cesse de tomber de son échelle sur laquelle il remonte inlassablement. À travers toutes ces scènes d’une rare féerie, Ilotopie transforme l’eau en un miroir social, gardant toujours le souvenir des dérives d’une humanité désespérément immature.
Les tableaux se succèdent au rythme des allées et venues de ce drôle de peuple et de la bande-son alternant chant d’opéra, séquences de musique électronique ou de musique concrète. En sus des prouesses techniques qui permettent aux personnages de flotter sur l’eau, les éclairages issus de capteurs d’énergie solaire témoignent eux aussi du remarquable savoir-faire de la compagnie, mettant en avant certains vaisseaux plutôt que d’autres selon les moments du spectacle.
Une création d’Ilotopie, par la magie et la beauté de ce qui est donné à voir, est un moment précieux, un pur ravissement. Cette parenthèse, tel un instant suspendu dans le temps, porte haut la pertinence d’un discours écologique trop rarement développé par le spectacle vivant. ¶
Élise Ternat
Les Trois Coups
(1) Dispositif qui produit plus d’énergie qu’il n’en consomme.
Opéra d’O, hommage aux oxymores, de la Cie Ilotopie
Équipe artistique : Éric Bernard, Ghislain Bertrand, Lucile Boissonnet, Fabienne Passabet-Labiste, Fanny Decoust, Emmanuel Dollo, David Ferrier, Emmanuel Fleury, Alessandro Franceschelli, Daniela Luna, Stéphane Pigeyre, Bruno Schnebelin, Ann Williams
Équipe technique : Mathias Combes, Arnaud Liegeon, Florian Wenger, Pascal Wyrobnik
Musique : Phil Spectrum
Vendredi 19 et samedi 20 août 2011 à 21 h 30
Réservations : 04 71 43 43 70
Ce spectacle est présenté dans le cadre du 26e Festival international de théâtre de rue d’Aurillac
Durée : 2 heures, trajet inclus
12 €
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