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« Pieds nus dans le parc », de Neil Simon (critique de Laura Plas), Théâtre Essaïon à Paris 0

 

9e étage sans ascenseur : le purgatoire du spectateur

Le Théâtre des Deux-Rives propose une version théâtrale d’un gros succès de Broadway (et du cinéma américain) : « Pieds nus dans le parc ». Échec sur toute la ligne : le texte se révèle convenu et vaguement réac, les acteurs en sont conduits à surjouer et le spectateur, loin de rire, soupire.

Pieds nus dans le parc © Chantal Depagne-Palazon

On l’accorde, la transposition à la scène d’un succès du cinéma n’est pas évidente (et la réciproque est vraie). Si elle peut sembler alléchante, voire vendeuse, elle contraint en effet à faire face aux attentes déjà très précises du spectateur. On concède aussi que la comédie est l’un des exercices les plus subtils et les plus ardus qui soient, Molière le disait déjà. Il ne s’agit donc pas de tordre le nez devant la légèreté dont se réclame le metteur en scène (Yann Coeslier). Mais si la comédie avec ses bulles, sa saveur rafraîchissante peut être champagne (Cukor, Capra, Lubitsch ou Wilder sont là pour en donner la preuve), elle est aussi facilement piquette. Car un grand cru doit tenir au palais. Trop de sucre ou pas assez de goût gâche tout.

Adapter une comédie américaine, donc, pourquoi pas ? Mais pourquoi celle-là ? On vous trace à gros traits (les seuls qui existent dans l’œuvre de toute façon) l’intrigue. De retour de leur lune de miel, deux jeunes et fringants petits-bourgeois new-yorkais, Paul et Corie, emménagent dans un appartement au neuvième sans ascenseur, certes, mais hors de prix. Paul est un jeune avocat qui ne pense qu’à son travail, Corie est une jeune mariée (ça suffit bien pour une femme) qui ne pense qu’à elle (un peu au sexe quand même). Lui est conformiste mais solide, elle est marginale et évaporée. En une semaine, ce petit couple mal assorti va ainsi prendre conscience de ses différences (motif classique), se déchirer (péripétie convenue), et se réconcilier dans un final mélodramatique : what a surprise !

Comment la docilité vient aux femmes.

Pourtant ce n’est pas tant cette intrigue cousue de fil rose qui gêne que les accents réactionnaires de l’œuvre. Évoquons d’abord le dénouement. La mère de Corie lui révèle en une ou deux phrases les clés de son bonheur conjugal : la flatterie et la docilité. Alors, Corie, transfigurée par cet évangile maternel, renie tout ce qu’elle est. Donnant, donnant : Paul lui apportera ce bras solide dont elle a besoin, Corie lui mitonnera des petits plats. Et on en passe… N’aurait-on pas remonté le temps jusqu’aux années 1950 ? Mais il n’y a pas que le dénouement : la pièce entière est construite sur des préjugés. D’abord, l’opposition caricaturale entre l’homme et la femme en est l’élément déclencheur. Les femmes sont hystériques, l’homme pondéré en est la victime. Et les nuances sont illusoires sur ce point. Telle fille, telle mère : la sage belle-maman attend simplement son heure pour se révéler aussi fantasque que Corie. Quant au voisin, c’est un homme marginal, mais il ne compte pas : c’est un étranger fauché et débauché.

Devine qui vient dîner ce soir ?

Or, la guerre des sexes ne commence que lorsque le couple entre en contact avec le monde, c’est-à-dire l’immeuble, et là encore on a droit aux préjugés. L’immeuble ne comporte en effet que des fous aux dires de la vendeuse d’alcool du coin : des transsexuels, des familles aux noms étrangers qui vivent ensemble et un Barbe-Bleue (lui aussi étranger !) aux mœurs suspectes. Et si ces voisins se révèlent finalement assez sympathiques, ils n’échappent pas au folklore : l’étranger reste celui qui déprave et dont les goûts alimentaires donnent la nausée. Il ne fait plus peur, mais il fait rire, comme Preskovich dans Le Père Noël est une ordure, auquel Barbe-Bleue, alias Victor Velasko, fait ici irrésistiblement penser.

Le texte est d’autant plus contestable qu’il pousse les comédiens au surjeu. Chacun s’enferme dans la caricature, sans donner une chance véritable à son personnage, sans lui tendre la main. On a droit aux vociférations, comme aux grimaces ou aux gestes équivoques. De plus, comme pour donner du rythme aux échanges, les répliques s’enchaînent à un rythme endiablé qui sacrifie l’émotion et la vraisemblance. On éprouve alors l’impression que les comédiens n’ont même pas le temps d’entrer dans les situations, comme si pour passer du cinéma au théâtre, il fallait parler plus fort et s’éloigner du réalisme.

On ne parlera pas de la traduction truffée d’incohérences. On n’évoquera pas non plus les erreurs des comédiens sur leur texte, cela ne vaut pas la peine de s’en offusquer. Mais, au final, on a le sentiment d’être face à un gâchis. On perçoit quelques idées. Le décor inspiré des toiles de Mondrian est intéressant et met à profit la spécificité de la salle de L’Essaïon. Les comédiens pourraient sans doute mieux tirer leur épingle du jeu. Quant aux musiques, elles contribuent à nous replonger à l’époque de l’action. Il faudrait simplement fournir un autre travail dramaturgique pour pouvoir offrir un vrai spectacle de théâtre. 

Laura Plas

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

Pieds nus dans le parc, de Neil Simon

Traduction et adaptation : Julie Sibony et Steve Suissa

Cie Théâtre des Deux-Rives • 37, rue du Vieux-Versailles • 78000 Versailles

01 46 76 67 00

Site de la compagnie : www.theatredesdeuxrives

Mise en scène : Yann Coeslier

Avec : Carole Nourry, Raphaël Mondon, Marie-Laure Aubril en alternance avec Florence Cabes, Philippe Pasquini, Gaspard Legendre

Essaïon Théâtre • 6, rue Pierre-au-Lard • 750004 Paris

Site du théâtre : www.essaion-theatre.com

Réservations : 01 42 78 46 42

Les jeudi, vendredi, samedi du 25 août au 22 octobre 2011 à 21 h 30

Durée : 1 h 40

20 € | 15 €

Thème(s): Arts & Spectacles| Théâtre| Avignon| critique| lestroiscoups| Neil Simon| Paris| salle| sortir| spectacle| théâtre| Théâtre des Deux-Rives| Théâtre Essaïon| Vincent Cambier

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