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« Naples millionnaire ! », d’Eduardo De Filippo (critique d’Olivier Pansieri), Théâtre de la Tempête à Paris 0

De Filippo servi par une troupe formidable

 

Naples millionnaire ! © D.R.


Aussi incroyable que cela paraisse, « Naples millionnaire ! » d’Eduardo De Filippo n’avait jamais été monté en France. Cette joie revient à Théâtre Vivant (une compagnie qui porte bien son nom !) au Théâtre de la Tempête, dans une exemplaire mise en scène d’Anne Coutureau.

Nous sommes en 1942, dans un quartier populaire de Naples, qui tremble sous les bombardements. Entre deux alertes, le petit peuple survit grâce au marché noir. Amalia, par exemple, a fait de son basso (« rez-de-chaussée ») une véritable épicerie clandestine. Gennaro, son mari, héros de la Première Guerre, mais lui-même sans travail, déteste et condamne ces pratiques. Mais que faire ? Ils ont trois enfants ! Ironie du sort, c’est lui, le pur, le naïf, qui sera arrêté et emmené dans un camp en Allemagne, juste comme les Américains libèrent le pays. Devant se débrouiller toute seule, mais aussi grisée par l’argent, Amalia devient alors une redoutable femme d’affaires, s’associant avec Settebellizze, voyou qui la courtise. Devant tant de mauvais exemples, les enfants tournent mal : la fille « fréquente », le fils vole et revend tout ce qui roule.

On aura reconnu le thème de la Bonne Âme du Sé-Tchouan de Brecht, écrite d’ailleurs, en gros, à la même époque. « C’est bien joli la morale, mais la bouffe d’abord. » Quel bonheur d’avoir enfin affaire à une vraie pièce ! Ici, pas d’entourloupe, de ruse à la gomme pour nous faire gober que deux types en survêt’ vont vraiment nous interpréter tout Victor Hugo, la Bible, ou que sais-je ? Non, de vrais personnages et une vraie intrigue, avec des dilemmes, des morceaux de bravoure, des gags et des rebondissements mettant en cause un système, qui ressemble au nôtre à pleurer. «Peu à peu, tu as le sentiment que plus rien ne t’appartient, ni les maisons, ni les logements, ni les jardins, plus rien. Tout est la propriété de ces professeurs. Ils peuvent se servir comme ils veulent et toi, tu ne peux même pas toucher à la moindre pierre. Alors, on en arrive à faire la guerre. — Et qui l’a voulue, cette guerre ? — Le peuple, disent les professeurs. — Mais qui l’a déclarée ? — Les professeurs, dit le peuple. »

Peut-on mieux dire ce qui nous arrive ? Il suffit de remplacer guerre par guerre économique, pour que le théâtre retrouve sa double fonction d’illusion et d’allusion. Naples millionnaire ! est une œuvre importante, dans laquelle Eduardo tenait lui-même le rôle de Gennaro, avant d’en faire un film, qui le rendit célèbre dans toute l’Italie. C’est l’acte de naissance du néoréalisme. Anne Coutureau s’en souvient, l’illustrant de la musique de Nino Rota, ami et compagnon de route de l’écrivain. Elle s’est entourée d’une troupe nombreuse : treize acteurs, tous bons, qui campent la vingtaine de personnages pathétiques, ridicules et grandioses de ce drame qui garde le sourire. Car Eduardo De Filippo adore rire, et ses dialogues sont un régal. Une fois de plus, on ne peut qu’admirer la science et la patience de Huguette Hatem, auteur de cette traduction lumineuse.

Un grand moment d’humour noir
L’adjectif vaut pour ses interprètes. Que ce soit Cécile Descamps dans Adelaïde, Pauline Mandroux dans Peppenella, Pierre Benoist dans Face-de-Moine, David Mallet dans Peppe-le-Cric, Francesco Calabrese dans Settebellizze, ou Gaëtan Guilmin dans Amedeo, ils sont tous d’une intensité, et d’une justesse, de funambules. La vie est là, belle et féroce. Mention spéciale à Perrine Sonnet, qui tient, de bout en bout, son terrible rôle de mère Courage napolitaine. Et à Sacha Petronijevic, prodigieux en père-martyr, clown malgré lui. La scène où il feint d’être mort, pour que le brigadier Ciappa (Patrick Courteix, aussi dense que fin) n’aille pas regarder sous le matelas, est un grand moment d’humour noir. D’autant plus qu’un bombardement y survient et menace de faire, de tous les acteurs, des morts pour de bon !

Ma chouchoute serait Sophie Raynaud, tchékhovienne, qui, sans l’air d’y toucher, fait de sa rieuse Assunta, une merveille. De même Emmanuel Gayet (Spasiano, le comptable), qu’on ne voit pas venir, et qui tout d’un coup nous assène une tirade irrésistiblement lacrymale. Je m’aperçois que je n’ai pas cité Éloïse Auria ni Pascal Guignard. Eh bien, ils sont très bien aussi. On pleure, on rit, on y croit ! On est dans ce taudis infect, que la cupidité et le cynisme vont transformer, sous nos yeux, en une clinquante demeure de parvenus. On pourrait dire la même chose des mises en scène, qui ont été faites des œuvres d’Eduardo De Filippo. Comme Brecht, son théâtre s’accommode mal du luxe. Et, si l’on doit se féliciter que la Comédie-Française l’ait récemment inscrit à son répertoire, avec une version oubliable de la Grande Magie, on lui préférera néanmoins celle de Laurent Laffargue.

De même ici, où, avec peu de moyens, Anne Coutureau nous emmène très loin, dans l’exploration de l’âme humaine. Après toutes ces années de pouvoir despotique accordé à des emmerdeurs, on veut y voir un signe d’espoir. Une hirondelle, qui pourrait bien annoncer un printemps du théâtre, retrouvant enfin le chemin de la simplicité et de la vérité. ¶

Olivier Pansieri
Les Trois Coups
www.lestroiscoups.com


Naples millionnaire !, d’Eduardo De Filippo

Texte français : Huguette Hatem (éditions L’Avant-scène théâtre, collection des «Quatre-vents», 2012)
www.theatrevivant.com
Mise en scène : Anne Coutureau
Avec : Éloïse Auria, Pierre Benoist, Francesco Calabrese, Patrick Courteix, Cécile Descamps, Emmanuel Gayet, Pascal Guignard, Gaëtan Guilmin, David Mallet, Pauline Mandroux, Sacha Petronijevic, Sophie Raynaud, Perrine Sonnet
Assistantes à la mise en scène : Amélie Cayol, Isabel de Francesco
Scénographie : Élodie Monet
Lumières : Patrice Le Cadre
Son : Jean-Noël Yven
Costumes : Philippe Varache
Maquillage-coiffure : Solange Beauvineau
Production Théâtre Vivant, avec l’aide à la création du C.N.T.
En coréalisation avec le Théâtre de la Tempête
Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris
Réservations : 01 43 28 36 36
www.la-tempete.fr
Du 20 janvier au 19 février 2012, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 h 30
Durée : 2 h 10
18 € | 14 € | 10 €

Thème(s): Arts & Spectacles| Théâtre| Anne Coutureau| critique| Eduardo De Filippo| lestroiscoups| Olivier Pansieri| Paris| salle| sortir| spectacle| theatre| Théâtre de la Tempête| Vincent Cambier

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