Situation politique et espaces du débat citoyen en Russie : Internet [2/2] 0
Alors que les médias traditionnels demeurent largement sous contrôle étatique et ne peuvent servir de plateforme au débat politique, le débat citoyen s’est décalé en Russie vers la sphère du runet, l’internet russe. Progressivement, cet espace libre est aussi devenu le lieu d’expression préféré de l’opposition politique.
[Retrouvez la première partie de cet article publiée sur ce blog : « Situation politique et espaces du débat citoyen en Russie : les médias traditionnels [1/2] »]
Steve Rhode©Flickr.com
Le runet, un espace politisé en expansion. En Russie, la sphère internet a connu une croissance remarquable au cours de ces dix dernières années, le nombre d’utilisateurs étant multiplié par un facteur 30. En septembre 2011, la Russie est ainsi passée devant l’Allemagne au nombre total d’utilisateurs internet avec plus de 50,8 millions utilisateurs uniques et âgés de plus de 15 ans, soit près de 35% de sa population totale selon l’agence comScore. Elle est désormais le pays européen avec le plus d’internautes. Le pourcentage de la population utilisant régulièrement internet est encore plus élevé dans les principaux centres urbains du pays comme Moscou et Saint-Pétersbourg. Autre point intéressant, selon les statistiques de comScore, les nombreux internautes russes sont aussi ceux qui passent le plus de temps sur les différents sites et réseaux sociaux.
En Russie, cet espace d’expression et d’information se caractérise avant tout par sa grande tolérance, voire même sa permissivité. À la différence des médias traditionnels, le runet demeure une sphère largement déréglementée où l’information échappe au contrôle du pouvoir en place. Cette particularité en fait une zone où, évidemment, affleurent certains extrémismes, mais où il est surtout beaucoup plus facile de diffuser une information non-officielle, critique ou satyrique des autorités. À ce titre, des récentes évaluations montrent que près de 24% des russes utilisent internet pour s’informer, alors que l’information dirigée, produite par la télévision, reste la norme pour la majorité de la population. Il n’est dès lors pas surprenant que cet espace de débat soit aujourd’hui autant apprécié par les différents courants de l’opposition politique russe, exclus des médias traditionnels.
Capture d'écran de "la carte des infractions" ©D.R.
Lors des élections législatives de décembre 2011, marquées par le recul important du parti au pouvoir et la montée de la contestation populaire, la communauté internet a joué un rôle non négligeable. Pour dénoncer les fraudes intervenues pendant les élections, des sites ont été mis en ligne, comme cette « carte des infractions » (mise à jour depuis pour également répertorier les infractions aux futures élections présidentielles). Ces nouvelles ressources sont venues s’ajouter aux myriades de sites d’opposition déjà existants. On peut d'ailleurs citer, en vrac : Grani.ru, un journal hebdomadaire ; Kasparov.ru, le site de l’ancien champion d’échec et désormais opposant déclaré ; ou encore Putinavotstavku.org (« Putin doit être démissionné »), une pétition en ligne qui appelle le Premier ministre à quitter le pouvoir, et de nombreux autres.
Face au dynamisme des opposants, le Kremlin et ses sympathisants ont également commencé à investir l’espace du runet pour répondre à cette nouvelle forme de contestation. Pour répondre au site « Putin doit être démissionné », le site Putinaostavit.ru (« Poutine doit rester ») a été mis en ligne. Il propose de signer une contre-pétition pour témoigner de son soutien au Premier ministre. En février 2012, les deux sites concurrents annonçaient un nombre de signataires supérieur à 100,000 avec toujours une légère avance pour le site de l’opposition. Dans un genre différent, le Président russe D. Medvedev est traditionnellement très actif sur Twitter sous deux noms différents, (@MedvedevRussia) et (@KremlinRussia). De manière amusante, le second a rapidement été parodié par un utilisateur qui utilise un pseudonyme proche (@KermlinRussia) pour publier des messages satyriques.
Un risque pour le régime ?
Ces réponses du pouvoir, même encore limitées, montrent que le développement d’un espace internet dynamique et libre représente déjà un défi qu’il sera nécessaire gérer dans l’avenir. D’ailleurs, la possibilité de mettre en place une législation plus restrictive pour contrôler internet a été évoquée en Russie. Pour l’heure, le runet représente pour l’opposition une chance incroyable pour diffuser ses idées, mais surtout pour jeter le discrédit sur les autorités. Autant que dans sa capacité à proposer une information différenciée, la force d'internet est aussi dans sa capacité à rendre populaire et fameux un évènement a priori anodin, faisant ainsi « exister » sur la toile ce qui n’apparait pas dans les médias traditionnels.
Par exemple, en novembre 2011, Vladimir Poutine s’est rendu à un combat d’arts martiaux au stade « Olympijskij ». À la fin du combat, alors qu’il tentait de se lancer dans un discours, le Premier ministre s’est fait copieusement siffler. L’évènement n’est devenu significatif qu’après sa popularisation par le biais d’une diffusion sur internet, notamment sur le blog d’Alexeï Navalny. Fait surprenant, cet épiphénomène est devenu si important et si débattu que le pouvoir a du monter une justification officielle surréaliste, expliquant que le public sifflait le combattant américain vaincu qui était porté hors du ring, pour dédouaner son chef du gouvernement. Au-delà de l’anecdote, le cas est symptomatique car il montre que désormais le Kremlin ne peut plus ignorer complètement la toile, chose qu’il avait tendance à faire jusque là.
« Ou le régime détruira internet ou internet détruira le régime »
The Internet Building, Petrozavodsk Martin Solli©Flickr.com
Aujourd’hui, les sites internet et les réseaux sociaux servent aussi en Russie comme moyen pour mobiliser la population pour les marches et les manifestations d’opposition. Certains opposants vont jusqu’à voir dans internet un instrument qui, d’une manière presque irrésistible, va bientôt mettre en branle le système actuel. En novembre 2011, l’opposante Yulia Latynina prédisait ainsi dans un éditorial pour Novaya Gazeta que « ou le régime détruira internet, ou internet détruira le régime ». Clairement, la situation actuelle en Russie est encore loin d’en être là alors que le pouvoir central bénéficie d’un soutien important dans la population. À court terme, il n’est donc a priori pas question d’une révolte sur le modèle du « Printemps Arabe » ou même d’une variation sur le thème des « révolutions colorées ». Cependant, il demeure évident que l’internet russe joue actuellement le rôle d’espace d’expression pour des contestataires de plus en plus nombreuses et pèse sur le régime en l’appelant à se réformer. D’ailleurs, à mesure que va augmenter le nombre d’internautes, son rôle de plateforme pour le débat libre va continuer à croitre.
Pour terminer, il est intéressant de noter que l’une des rares figures nouvelles à avoir émergé au sein de l’opposition russe ces dernières années est le bloggeur Alexeï Navalny. On lui doit notamment la création et la popularisation de l’expression le « parti des voleurs et des escrocs », désormais rentrée dans le langage courant, pour désigner le parti au pouvoir « Russie Unie ». Plus sérieusement, son blog et son site Rospil.info, lancé en décembre 2010, ont servi tous deux a dénoncé les cas de corruption, devenant des ressources extrêmement populaires sur l’internet russe. Paradoxalement, elles ont également permis de propulser leur auteur sur le devant de la scène politique. En janvier 2012, A. Navalny a lancé un dernier projet en ligne, Rosvybory.org, un site d’observation des prochaines élections présidentielles. De fait, celui-ci propose à chacun de devenir un observateur des élections et de relever les éventuelles infractions qui se produiraient le 4 mars à son bureau de vote.
Le cas d’A. Navalny est pour l’instant isolé et il n’est pas évident de savoir si celui-ci va s’affirmer comme figure politique dans le sens classique du terme. Mais, dans le futur, il ne serait pas étonnant qu'internet permette à l’opposition russe de finalement se structurer et se renouveler. Une telle évolution mettrait clairement en danger le régime actuel.
Vassily Klimentov
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Crédit vignette : Raharu / Flickr.com
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