Autour du film de Nicolas Klotz : La question humaine, et les limites de la comparaison entre l'entreprise et la Shoah © Radio France
Nous sommes tous des apprentis-sorciers. L'Ecole de Francfort le proclamait déjà : cela fait longtemps que la Raison, censée nous émanciper de la peur des dieux et nous rendre maîtres de nos destinées, s'est retournée contre nous. Dés Napoléon et Auguste Comte, précisait Horkheimer, la Raison des Lumières a été instrumentalisée, arraisonnée. Il faut désormais que « cela fonctionne ». Ainsi est née la « cage de fer » que pressentait déjà avant lui Max Weber, au bout du désenchantement du monde par la rationalité technicienne. Le savoir moderne ne vise plus la liberté, mais la « maîtrise », le pouvoir sur le monde - un monde réduit à des objets sans âme, indéfiniment manipulables. Et pour que la maîtrise s'exerce sans résistance, il faut encore que tout l'être soit réduit à des abstractions comptables, que soient élaborés des instruments de mesure universellement acceptés. Car la maîtrise, je cite encore Horkheimer, veut la « commensurabilité universelle », l'équivalence généralisée ; elle récuse toute hiérarchie des valeurs ; elle traque l'hétérogène, qui ne se laisse pas réduire à l'unité comptable.
Comment les hommes sont réduits à des « unités », comment la rationalité instrumentale mutile nos vies, nous rend plus méchants et violents que nous sommes, tel est le propos du dernier volet de la trilogie entreprise par le cinéaste Nicolas Klotz sur notre présente réalité. « La question humaine » entend nous présenter le monde de l'entreprise privée. Il y est question de « subalternes compétitifs » qu'il faut pousser à « dépasser leurs limites personnelles ». Il y a des slogans sur la « productivité » - mais on ne voit pratiquement jamais à quoi s'activent exactement ces cadres tout de noir vêtus. Peut-être devrait-on rendre obligatoire un stage en entreprise à la fin des études à la FEMIS... Le personnage principal, psychologue d'entreprise, est embringué dans une histoire de rivalité entre deux dirigeants, dont l'un est le fils d'un ancien tortionnaire nazi et l'autre est sans père, puisque né dans un Lebensborn nazi.
Les allusions à la Shoah parasitent progressivement l'intrigue. Et le film bascule alors dans une mise en comparaison entre la technicité implacable mise en oeuvre par les nazis pour l'extermination des Juifs et le récent plan de restructuration qui a récemment touché l'entreprise. « Tout élément impropre au travail sera traité en conséquence, au vu des seuls critères objectifs... ».
C'est précisément ce qui fait débat : si la déshumanisation par la rationalité technicienne est, en effet, un trait commun, à l'entreprise génocidaire nazie et à l'entreprise capitaliste, peut-on pousser la comparaison aussi loin que le fait le film de Nicolas Klotz, sans tomber dans la banalisation de la Shoah ?