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La Shazamisation du monde ou comment bientôt, on reconnaîtra tout. 9

20.06.2014 - 08:45 Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lecture

On peut se demander pendant des heures ce qu’Internet a changé à la musique : l’accès à un catalogue presque infini ? La démocratisation de la culture du mix et du remix ? La possibilité de diffuser à l’échelle mondiale et à peu de frais ? Le retour du concert ?... Oui oui, tout cela est vrai. Mais le vrai changement, le changement profond, il tient en un mot : Shazam. Shazam c’est une application – que l’on peut donc télécharger sur son portable - qui repose sur un principe simplissime : elle permet à votre téléphone de reconnaître le morceau de musique que vous lui soumettez. Le fonctionnement aussi est très simple : par le micro de son téléphone, on capte le morceau pendant 10 secondes, l’application créé une empreinte audio, qu’elle compare à sa base de données d’empreintes audio – des millions – pour voir si elle trouve une correspondance. Si tel est le cas, elle transmet immédiatement l’information. Pourquoi Shazam est-il aussi important pour l’Histoire de la musique ?

Shazam permet la reconnaissance et la connaissance immédiates. Shazam abolit des expériences jusqu’ici fondamentales dans notre rapport à la musique. L’expérience qui consiste à entendre quelque chose sans savoir vraiment ce que c’est, un moment de suspension où on interprète les signes de ce qu’on entend. Shazam abolit l’hésitation. Shazam abolit les défaillances de la mémoire. Shazam abolit l’attente de retrouvailles avec un morceau qu’on a entendu une fois, sans avoir pu l’identifier, dont on a un souvenir vague mais heureux, qu’on aimerait rééentendre, mais dont on n’est pas certain de le réentendre.

Qu’on s’entende bien, je n’ai aucune nostalgie. Aucune nostalgie pour  ces séances très humiliantes dont les publicités de la FNAC ont fait un temps leur choux gras, quand vous alliez voir un disquaire en lui disant « bonjour, je cherche un morceau que j’ai entendu, ça fait nananananananaaaaaaaann…. Vous voyez pas ? Mais si, c’est un type qui chante ça…. Et il y a le refrain qui fait nanananananannnnn… » Shazam met fin à cela. Il faut dire qu’il n’y a plus disquaire non plus. Je n’ai aucune nostalgie non plus pour un autre type d’humiliation, celle que font subir à ceux qui n’ont pas d’oreille - ou pas de culture musicale - ceux qui savent et en trois accords reconnaissent le morceau, le groupe, l’album, la date et ont beau se consterner de l’ignorance. Je n’ai aucune nostalgie pour ces semaines passées à écouter la radio pour réentendre un morceau que j’avais aimé mais dont je ne savais rien. Aucune nostalgie pour mes K7 pourries sur lesquelles il manquait systématiquement le début du morceau parce que je n’avais été assez rapide pour appuyer sur record. Mais il y a quelque chose de l’ordre du mystère, du désir et de la déception auxquels Shazam met fin pour y substituer l’immédiateté, la certitude, le savoir.

Si Shazam est si intéressant, c’est parce c’est un paradigme qui agit au-delà de la musique. Un paradigme vers lequel tend le numérique contemporain. Le numérique en général vise à la reconnaissance. Regardez les efforts fournis par la recherche pour améliorer la reconnaissance automatique des visages. L’objectif est sécuritaire bien sûr, mais pas seulement. Doté de Google Glass vous pourriez avoir des informations sur les gens que vous croisez, ce qui pourrait se révéler très pratique dans certaines circonstances (identifier quelqu’un qui vous claque la bise en vous appelant par votre prénom mais que vous ne remettez absolument pas, ou même savoir immédiatement si la personne à laquelle vous êtes en train de faire du charme est célibataire ou pas). On n’y est pas encore, mais presque. Il faut s’y préparer.

A quand une extension de ce principe à d’autres champs ? Aux maladies ? (Une application qui vous dise que lui, il a un gros rhume en train de monter, que dans la pièce dans laquelle vous entrez est pleine de microbes). Une extension aux idées ? Imaginez une application qui reconnaisse les idées : qui vous dise que ce que vous raconte votre patron d’un air inspiré, comme s’il avait eu dans la nuit une révélation stratégique, c’était dans  le 20 minutes du matin.

Mais le plus utile, ce serait la reconnaissance des situations. Une application qui vous prévienne que la situation dans laquelle vous êtes en train de vous mettre, vous l’avez déjà connue, et que ça n’était pas top. Vous imaginez un peu ? Ce serait merveilleux. La fin de la conduite d’échec répétée. La fin de la névrose.

Nous sommes peut-être à la veille de la shazamisation du monde, dont la musique a été la première expérimentation, mais dont le principe pourrait s’étendre vite à toutes les expériences de la vie. Bientôt nous ne serons plus ignorants de rien. Nous n’aurons plus d’excuse.

 

Thème(s) : Information| Innovation| Internet| Loisirs| Musique| Radio

9 commentaires

Portrait de Anonyme Pierro04.07.2014

Bonjour,

il me vient à l'esprit une autre application du même type qui se positionne comme étant "le Shazam de la nature", son nom : ecoBalade.

Shazam répond à la question : Quel est ce titre ?
ecoBalade répond à la question : Quel est cette plante ou cet oiseau ?

Ces deux outils possèdent des similitudes.

L'exemple d'ecoBalade est intéressant car dans celle ci les espèces ne sont pas reconnues en appuyant sur un simple bouton. L'identification se fais en utilisant encore un bout de sa cervelle : une clef d’identification est proposée afin de réduire le nombre de possibilités d'espèces.

Ces nouveaux outils permettent de stocker l’information à notre place mais change aussi notre manière dont nous recherchons l'information. Depuis que j'ai cette application, mon premier réflexe en balade ou rando est d'allumer mon smartphone...

Pour en savoir plus sur le projet, un site web : ecobalade.fr

Portrait de Anonyme Rodriguez26.06.2014

Si vous voulez bien passer ce commentaire censuré / l'emmission sur Proust.
C'est un monde!
Voilà Marcel agglutiné à la structuralodéconsructiphénoménologie des charlots!
C'est sans doute peu banal qu'un homme de lettres soit médecin, géographe, stratège, peintre, musicien & ne demande au lecteur que la simple permission de réussir à lui faire remémorer sa propre histoire.
Hélas! S’il n'y avait que la grand-mère à être un peu "piquée"! Nous ferions "un pas inestimable dans la conquête de la vérité" & nous ne serions point comme la "clochette", "hésitants" devant les commentateurs proustiens qui déversent leur "anesthésique".
Signé :
Le dernier des béotiens. Hilote de son état.

Portrait de Anonyme Aurélie25.06.2014

"Trop dégouuuuuté quoââ!". Voilà pourquoi on préfère éviter que les producteurs actuels de France Culture ne touchent pas à Proust! Il y a des choses qui ne se mélangent pas sans créer des dégâts et de l'embarras :-)

Portrait de Xavier Xavier26.06.2014

Vous devez avoir une vie passionnante.

Portrait de Anonyme sammyfisherjr25.06.2014

Bonjour M. de la Porte,

En lisant le paragraphe suivant, "Shazam abolit l’hésitation. Shazam abolit les défaillances de la mémoire. Shazam abolit l’attente de retrouvailles avec un morceau qu’on a entendu une fois, sans avoir pu l’identifier, dont on a un souvenir vague mais heureux, qu’on aimerait réentendre, mais dont on n’est pas certain de le réentendre." il m'est venu la remarque que si Proust vivait aujourd’hui, il ne pourrait pas écrire Du côté de chez Swann : la sonate de Vinteuil aurait été « shazamisée » par Swann, téléchargée, et écoutée en boucle sur son ipod...

Portrait de Xavier Xavier25.06.2014

Très juste. Je suis dégoûté de ne pas avoir eu votre présence d'esprit. Exemple magnifique.

Portrait de Anonyme Christine20.06.2014

Bonjour,
J'adore vos chroniques et encore une fois ce matin, beaucoup de sourires et de bonheur à vous écouter et à me retrouver : les cassettes dont il manque le début parce qu'on n'a pas été assez rapide, les semaines à écouter la radio rien que pour ré-écouter un morceau qui ne repasse pas, etc... que du bonheur je vous dis !
J'avais beaucoup aimé un de vos textes qui parlait du foot d'une telle façon que j'ai presque compris avec attendrissement ces amateurs de foot dont je ne suis pas.
Surtout continuez, rien n'arrête le charme et l'intelligence !
Bien à vous.

Portrait de Xavier Xavier20.06.2014

Je connais F. Metz, mais ne l'ai jamais lu. Pourtant on m'en a dit grand bien. Et ce que vous en dîtes vous me donne à nouveau envie de le lire. Merci donc pour votre message.
Bien à vous,
xavier

Portrait de Anonyme fg20.06.2014

Tapez ici vos commentairesM. Delaporte,
Ecoutant avec intérêt votre chronique de ce matin sur Shazam et la fin de la reconnaissance (le 20/6), mon Shazam intérieur a cru reconnaître certaines idées développées dans un curieux texte que j’avais lu il y a quelques années, intitulé : « Les yeux d’Œdipe (inutiles, sauvés). Quand le google, face au monde, saura voir et nommer. » C’est bien sûr une coïncidence.
L’auteur, Frédéric Metz, n’est nullement un geek (le style de l’article le confirmerait si besoin était) mais un spécialiste de littérature romantique allemande, auteur d’une extraordinaire biographie de Büchner, en cours d’écriture, et au demeurant un personnage un peu mystérieux.
Sa référence est donc non pas Wired mais la Poétique d’Aristote, et sa notion, centrale pour l’analyse de la tragédie, d’« anagnorisis » : la reconnaissance. Quand au moment critique, le héros tragique reconnaît qu’il est coupable, qu’Œdipe reconnaît qu’il a épousé sa mère etc. En bref, Metz (qui ne connaissait sans doute pas à l’époque les Google Glass) voit dans ce que symbolise le moteur de recherche de Google (ou Shazam ou autre), la fin d’un certain rapport au monde, et la fin de la tragédie (c’est-à-dire aussi bien, comme vous le dites dans votre chronique, de la névrose etc ).
On peut télécharger son texte à cette adresse :
http://pontcerq.toile-libre.org/006%20google.htm
bien à vous,
frédéric gesse

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