retour en haut de page
 Cultures d'islam

Cultures d'islam | 10-11

Syndiquer le contenu par Abdelwahab Meddeb Le site de l'émission
Emission  Cultures d'islam

le dimanche de 6h10 à 7h, rediffusion de 22h10 à 23h

Ecoutez l'émission 49 minutes

Les Arabes et la Shoah

05.09.2010 - 06:10 Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lectureRecevoir l'émission sur mon mobile

 

 

Avant d’en venir à l’inscription et à la représentation de la Shoah dans l’imaginaire arabe, il faut suivre la transformation de l’antijudaïsme théologique émanant de l’islam et du Coran en un antisémitisme transporté d’Occident et adapté à la réalité locale. Celle-ci est marquée par une double surdétermination : le contexte colonial d’une part, le sionisme d’autre part, dont la réussite qui se cristallise avec la naissance de l’Etat d’Israël en 1948, fondé sur la spoliation de la Palestine, est assimilé à un geste de dépossession coloniale. Toutefois, pour les antisémites chrétiens, la question de Palestine est un prétexte et un exutoire de leur haine ; tandis que pour les antisémites musulmans, elle en est la cause. Cette allée vers l’antisémitisme se manifeste chez l’une des voix majeures du salafisme, Rachid Rida (1865-1935), disciple déviant du père du réformisme théologique Muhammad ‘Abduh (1849-1905), maître du fondateur du mouvement politico-religieux des Frères Musulmans, Hassan el-Banna (1906-1949). Rachid Rida évoluera d’un philosémitisme qui fit de lui un défenseur de Dreyfus à un antisémitisme qui s’est exprimé dans un texte de 1929 publié par la revue Al-Manar (« La révolte de Palestine - ses causes et ses conséquences ») où les arguments anti-juifs de la Tradition se conjoindront aux poncifs de l’antisémitisme occidental. Lequel fut diffusé par la première traduction arabe du Protocole des sages de Sion  réalisée et publiée en 1925 par le curé maronite Antûn Yammîn. Viendra la manière variée avec laquelle les Arabes avaient réagi au Nazisme. Les libéraux et les tenants des Lumières en ont dénoncé la barbarie. Ils ont refusé, malgré la colonisation, de jouer la politique qui consiste à faire de l’ennemi de son ennemi son ami. Ce que firent les pan-islamistes fondamentalistes, à l’instar du nationalisme arabe d’origine druze Chakîb Arslân ou du mufti de Jérusalem Amîn al-Husaynî. Et rien ne peut justifier cette adhésion à l’alliance nazie qui reste néanmoins minoritaire, rien pas même l’argument anticolonial qu’évoque Daniel Guérin en 1954 à propos d’une lettre qu’il avait reçue en 1939 de Chakîb Arslân. « Même dans les cas extrêmes, écrit D. Guérin, où certains de leur leaders (des peuples colonisés) purent donner l’impression de « collaborer » avec les puissances de l’Axe, ceux-ci, j’en suis convaincu, ne firent qu’exploiter une situation donnée au profit de leurs mouvements et ils ne cessèrent de poursuivre leur objectif propre : l’indépendance. ». D’autres, comme le leader indépendantiste tunisien, Habib Bourguiba, eut assez de lucidité pour ne faire pas un pas avec les fascistes, qui l’ont pourtant sorti de prison en 1942 et l’ont honoré, notamment par une réception en grande pompe par Mussolini à Rome. Il y a lieu aussi de rappeler nombre de cas où des Arabes et des musulmans ont sauvé du péril des Juifs au risque de leur vie. D’ailleurs, l’un de ces Arabes, le Tunisien Khaled Abdelwahab, vient d’avoir le statut de Tsadok et son nom a été ajouté sur la stèle qui, à Yad Vashem, répertorie les Justes parmi les nations. C’est pour cela qu’il faut se méfier du point de vue israélien qui massifie sous un seul regard la vision contrastée des Arabes sur la Shoah. A propos du négationnisme, il convient de revenir aux mémoires du mufti de Jérusalem, Al-Hussayni, qui rapporte en toute clarté le fait dont il fut informé par les dignitaires nazis qu’il fréquentait, notamment par Himmler qui lui révèle en août 1943 que dans le cadre de la « solution finale » plus de trois millions de juifs ont été déjà anéantis. Sans vouloir atténuer l’effet ravageur du livre négationniste de Roger Garaudy dans le monde arabe, il importe de rappeler aussi que des intellectuels (tels Edward Saïd, Adonis, Elias el-Khoury, Mahmoud Darwîsh, etc.) ont réussi à empêcher la tenue de deux colloques négationnistes, l’un à Beyrouth, l’autre à Amman. Finalement, privilège éthique est donné à la double reconnaissance attendue, celle qui a été réalisée du côté israélien par Avraham Burg qui reconnaît la tragédie des autres, et du côté arabe et palestinien par Edward Saïd qui reconnaît la dimension exceptionnelle de la tragédie juive.

 

Bibliographie

Gilbert Achcar, Les Arabes et la Shoah, La guerre israélo-arabe des récits, Sindbad/Actes Sud, 2010.

 

 

 

Invité(s) :
Gilbert Achcar , SOAS, London University

Thème(s) : Idées| Civilisation