Alain Veinstein reçoit Jean-Paul Marcheschi, - auteur de Piero della Francesca. Lieu clair et de Pontormo. Rosso. Greco. La déposition des corps (Ed. Art 3)3
Trois peintres sont réunis dans ce livre : le Pontormo (Pontormo, près d'Empoli, 1494 - Florence, 1557), le Rosso (Florence, 1494 - Paris ? 1540), le Greco (Candie, 1541 - Tolède, 1614). En lui, trois astres sont enclos - ou alors trois feux. Au Pontormo, les feux pâles, au Rosso, les feux rouges, au Greco enfin, les feux noirs. À chaque livre, sa couleur. Irradiante, diffuse, elle semble s'écouler lentement derrière l'écrit. Idée de peintre ? Je ne le crois pas. Pour moi, la couleur phare, la couleur rare, s'épanchant çà et là dans ce recueil, ce serait l'écarlate et que demeure, une fois fermé cet ouvrage, un éclair rouge, dans la mémoire.
Quel rapport y a-t-il entre les deux génies du maniérisme toscan et l'oeuvre inclassable du Crétois ? Tous trois occupent une place centrale dans mon histoire intime. Ils eurent une grande influence sur mon désir de peindre. Solitaires - au-delà de toute imagination -, rétifs, indépendants, exceptionnellement singuliers, ils empruntent chacun à leur façon, au risque de s'égarer, un chemin contraire. Pourquoi un artiste, engagé depuis plus de trente ans dans sa propre pratique, prend-il la décision de les commenter à son tour ? C'est ce à quoi se proposent de répondre ces « Notes d'un peintre ».©Art 3
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Quel singulier destin que celui de Piero della Francesca, «peintre sublime» - ainsi que le qualifièrent ses contemporains - sombré progressivement dans l'abandon puis dans l'oubli. Sa fortune critique ne commence vraiment qu'avec le XXe siècle. Il fut pour Matisse, De Chirico et les peintres de la Metafisica, pour les cubistes, pour Balthus, Hantaï et jusqu'à Tarkovski dans son cinéma, une source d'inspiration intense. Opera chiusa, oeuvre fermée, c'est ainsi que Pasolini qualifiait son propre travail. C'est bien de cette catégorie que relève l'oeuvre de Piero della Francesca. En cette forclusion voulue, en ce sens à la fois lumineux et rétif, qui semble se retirer et s'offrir, là est son mystère. C'est son secret. C'est de ce secret, savamment distillé dans la forme, éclairci par la lumière, et que le peintre lui-même probablement ignore, que je voudrais m'approcher. Et s'il invente le lieu clair, sa peinture, que traverse de part en part le sommeil, s'avère aussi une puissante orchestration des forces de la nuit. Ne se révèle-t-il pas le premier, le grand nocturne de l'art occidental ? En ces palissades de silence, ces étendues marmoréennes et pâles qu'expriment si bien ses espaces, ses places vides, ses villes désertes, là où défilent des reines lentes, où s'agenouillent des orants, tout dit ici l'opacité des êtres et l'imprenable abîme où ils se tiennent.
Invité(s) :
Jean-Paul Marcheschi, peintre et sculpteur français
Thème(s) : Littérature| Essai


