Marc
Roche – Le Royaume-Uni
Marc Roche, vous êtes correspondant à Londres du journal Le Monde depuis 1997. Vous avez publié en 2010 La Banque - Comment Goldman Sachs dirige le monde, aux éditions Albin Michel, et vous êtes l’auteur d’ouvrages sur la famille royale britannique, dont Un ménage à trois (Albin Michel, 2009) et Elisabeth II, la dernière reine (éditions de la Table ronde, 2007).
Commençons
par un retour en arrière et prenons la Grande Bretagne non pas dans son dernier
moment de ferveur nationale, en 1965, lorsqu’elle enterre Churchill, mais en
1975, lorsqu’elle accepte par referendum d’entrer en Europe. Les quatre
années de gouvernement travailliste qui
suivent sont un lent désastre que n’interrompt pas la coalition lib lab en 1977
et qui débouchent en 1978 sur l’hiver terrible « the Winter of
discontent » qui va, de grève en grève amener au pouvoir les conservateurs
conduits par Margaret Thatcher. On a, je crois perdu l’idée de la violence du
climat social de l’époque, qui fut aussi celle des attentats irlandais les plus
sanglants. La victoire de Margaret Thatcher se traduit entre autre par la
dérégulation de la place financière et un big bang boursier, mais aussi par la
réorganisation copernicienne du marché du travail, tous changements que le
renvoi d’une Madame Thatcher pétrifiée dans son idéologie ne remet pas en
cause. Tout pourrait sembler aller pour le mieux dans le meilleur des mondes
libéral possible jusqu’en 1992, l’annus horribilis, avec sa crise boursière, la
chute de la livre et même l’incendie du château de Windsor et le divorce du
prince de Galles. C’est à peu de choses près le moment de la naissance d’un
nouveau parti travailliste qui renonce à la nationalisation des moyens de
production et s’émancipe des syndicats. Le blairisme est marqué par des
réformes « de société », des
changements constitutionnels modernisateurs, une politique plus ou moins
aboutie de renforcement des services publics, des lois sécuritaires, une
politique étrangère alignée sur celle des Etats-Unis, un intérêt pour l’Europe
qui s’arrête à l’adoption de l’euro et bute sur la réforme de la politique
agricole commune et une croyance assumée en une mondialisation heureuse. Le
pays devient l’un des plus endettés d’Europe, ce qu’il sera encore davantage
sous le gouvernement de Gordon Brown, successeur de Tony Blair. C’est dans ce
contexte qu’en 2010, sur un programme de conservatisme moderne compassionnel
les conservateurs de David Cameron arrivent au pouvoir en s’alliant avec les
libéraux démocrates. Ed Miliband, élu en septembre à la tête du parti
travailliste, cible l’électorat traditionnel des travaillistes, constitué de la
classe ouvrière et des salariés les plus modestes, et souhaite revenir « aux
valeurs de base du Labour ». Il a déclarée « révolue l’époque
du New Labour», symbolisée par l’arrivée de Tony Blair au pouvoir en 1997.
En novembre dernier, le
gouvernement britannique a annoncé un plan d’austérité sans précédent, qui
prévoit d’économiser 81 milliards de livres (93 milliards d’euros).
Le but est de faire passer le déficit du Royaume-Uni, qui est l’un des plus
élevés au monde, de 10,1% du PIB cette année à 1,1% en 2015. Les trois quarts
des économies doivent être assurés par une baisse des dépenses, notamment dans
le «welfare budget», qui regroupe les
aides sociales et les retraites, et le quart restant doit être assuré par une
hausse d’impôts, qui avait déjà été annoncée en juin. Ce plan devrait conduire
à la suppression de 490 000 emplois dans la fonction publique d'ici à
2015, soir 1 fonctionnaire sur 12. Le gouvernement espère compenser ces pertes
d’emploi par la reprise de la croissance, que le FMI estime à 2,5% par an à
partir de cette année. La facture de l’État providence au Royaume-Uni a
augmenté de 45 % en 10 ans (elle est de 190 milliards de livres cette année),
et le pays dépense 43 milliards de livres [49 milliards d’euros] chaque année
pour le seul paiement des intérêts de sa dette. Fin mars, entre 250 000 et 300
000 personnes ont manifesté à Londres pour protester contre la politique
d’austérité, à l’initiative des syndicats. Il s’agissait de la plus grande
manifestation dans le pays depuis le rassemblement contre la guerre en Irak en
2003. Aux récentes élections écossaises, les indépendantistes ont emporté 65
des 129 sièges du parlement régional. Marc Roche, pouvez-vous nous éclairer sur
les principales mutations politiques et économiques à l’œuvre au
Royaume-Uni ? En quoi pensez-vous que l’on puisse qualifier
d’ « originale » la position du Royaume-Uni en Europe ?
Invité(s) :
Jean-Louis Bourlanges
Max Gallo, romancier et historien
Thème(s) : Information| Economie| Europe| Histoire| Grande-Bretagne| Royaume-Uni


