François Bujon de Lestang – La Turquie
11.07.2010 - 11:00
La Turquie a récemment été sollicitée à deux reprises sur la scène internationale. En mai, un accord a été conclu entre la Turquie, le Brésil et l’Iran pour un échange d'uranium sur le territoire turc. Début juin, l’assaut israélien contre la flottille humanitaire à destination de Gaza, qui était constituée de nombreux turcs, a été violemment condamnée par le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, qui a déclaré « l'amitié de la Turquie est précieuse, mais son inimitié est d'autant plus violente ».
François Bujon de Lestang, vous êtes président de Citigroup France depuis 2003 et membre du Conseil Consultatif International de Total. Vous êtes également membre des comités de rédaction de la Revue des Deux Mondes et de l’édition française de Foreign Policy. Vous avez été Conseiller du Premier Ministre pour les Affaires Diplomatiques, la Défense et la Coopération auprès de Jacques Chirac entre 1986 et 1988, puis ambassadeur de France au Canada (1989-1991) et aux Etats-Unis (1995-2002). Vous avez publié en septembre 2009 dans la Revue des Deux Mondes un article intitulé « La Turquie entre deux mondes ».
Selon vous, deux mouvances idéologiques imprègnent la Turquie contemporaine. D’un côté, l’héritage kémaliste de la République turque fondée par Mustapha Kémal en 1923, que vous définissez comme un « mélange d’occidentalisme, de laïcité, de nationalisme et de populisme », et dont l’armée se porte garante. De l’autre, « des pans entiers de l’héritage ottoman qui semblaient avoir été estompés par le kémalisme : l’islam, l’ambition de jouer un rôle de puissance régionale voire globale, les revendications minoritaires et le problème kurde ». Ces forces nouvelles s’incarnent en partie dans la démocratie musulmane, aujourd’hui représentée par M. Erdoğan. La lutte entre le Parti de la justice et du développement (AKP) de M. Erdogan et l’establishment kémaliste soutenu par l’armée a été manifeste lors de la mise à jour entre 2007 et 2009 du réseau kémaliste Ergenekon, accusé de « conspiration contre l’Etat » et constitué d’intellectuels, de militaires et de personnalités des médias.
La Turquie est également divisée par sa relation avec l’Europe et les Etats-Unis. Héritier du « désir de rapprochement avec l’Europe », dont vous écrivez qu’il « est une constante de la politique turque depuis Mustapha Kémal », M. Erdogan a fait de la candidature de la Turquie à l’Union européenne une priorité. Si la Grande-Bretagne y est favorable, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel sont opposés cette candidature. Après l’opposition à la politique menée par l’administration Bush et malgré le discours de Barcak Obama à Ankara en avril 2009, les tensions entre les Etats-Unis et la Turquie ont été ravivées suite au récent l’accord avec l’Iran et le Brésil.
Dans l’article que j’ai cité, vous écrivez : « l’Etat et le corps social turcs s’attachent à réaliser une synthèse difficile plutôt qu’à opérer des choix radicaux. Il ne s’agit pas de choisir entre le kémalisme et la démocratie musulmane, mais bien de concilier et de faire coexister les deux. De même, la diplomatie turque évitera-t-elle de choisir entre l’Europe et la tentation néo-ottomane, et s’efforcera de combiner les deux dimensions. » Pensez-vous, François Bujon de Lestang, que l’ancrage occidental de la Turquie est irréversible ?
Invité(s) :
François Bujon de Lestang
Jean-Louis Bourlanges
Max Gallo
Thème(s) : Information| Europe| Turquie


