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L'Esprit Public

L'Esprit Public | 12-13

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Emission L'Esprit Public

le dimanche de 11h à midi

Ecoutez l'émission 59 minutes

Thématique : La relation d'autorité dans l'armée française de la Grande Guerre, avec Emmanuel Saint-Fuscien

11.08.2013 - 11:00 Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lecture

            Emmanuel Saint-Fuscien, vous êtes docteur en histoire contemporaine et maître de conférences à l’EHESS. Dans votre livre A vos ordres ? (Editions de l’EHESS), vous examinez la relation d’autorité et son évolution dans l’armée française de la Grande Guerre, principalement entre les soldats du rang et les officiers « de contact » et sous-officiers. L’armée française a mobilisé 8.400.000 hommes dont 195.000 officiers, et vous estimez le nombre de sous-officiers et de caporaux respectivement à 270.000 et 420.000.

            Vous définissez l’autorité comme une « posture destinée à obtenir de l’obéissance ». Partant de là, vous démontrez quelles ont été ses exigences et ses manifestations et retracez l’évolution de la relation autorité/obéissance. Au début de la guerre, il s’agit d’un lien hiérarchique solide, marqué par la brutalité et la défiance envers le dévouement des soldats.

            Jusqu’en 1916, la justice militaire était rendue par deux structures attachées à une division : un conseil de guerre, avec 5 juges et une instruction préalable ; et les conseils de guerre spéciaux, créés en septembre 1914, qui rendaient une justice expéditive, supprimés en avril 1916. Les plaintes des officiers étaient adressées à leur supérieur jusqu’au général de division. En analysant les dossiers des décisions rendues par le Conseil de guerre de la 3e Division d’Infanterie, vous mettez en avant la « justice brutale et implacable » des premiers mois de la guerre, « violente » et pensée « exemplaire ». La grande majorité des plaintes déposées concerne la désertion et l’abandon de poste, et le refus d’obéissance ne concerne que 78 des 30.000 soldats de la 3e DI. Vous en concluez que « du point de vue de la justice militaire, les hommes ont obéi massivement », et vous notez que ces plaintes et jugements révèlent surtout les préoccupations de l’armée en campagne : « contribuer au maintien des hommes à leur poste », ou « sauvegarder l’autorité des officiers ».

            Alors même qu’avant la guerre primait l’idée d’un chef incarnant des principes, c’est finalement l’obéissance au chef en tant que personne, reconnu pour ses valeurs personnelles, bienveillance et exemplarité, qui se développe. La confiance réciproque, le respect, et la proximité lors des combats modifient profondément la relation d’autorité et rendent possible selon vous « la poursuite de la guerre, en dépit des seuils de violence et de mortalité inédits ».

            En 1917, la durée et la violence de la guerre, et l’offensive du général Nivelle sur le chemin des Dames au printemps, provoquèrent des mutineries dans 68 divisions de l’armée française, dont la 3ème, les soldats refusant de monter au front. Il s’agit de refus collectifs, mais vous démontrez que, dans une logique de « répression à prétention exemplaire », la justice militaire a cherché des meneurs. A la suite des mutineries, les conditions dans les cantonnements sont améliorées, tandis qu’à l’arrière la pression disciplinaire s’intensifie. Sur le front, le combat a « déhiérarchisé », et une « communauté guerrière » s’est créée dans laquelle les soldats sont interdépendants et plus autonomes.

            Dans l’historiographie de la Première Guerre mondiale, une controverse a opposé la thèse du consentement chez les combattants mus par un sentiment de solidarité et d’attachement à la nation, rendu favorable par la « culture de guerre », à ce qu’on a appelé « l’école de la contrainte », qui favorise l’idée d’une pression disciplinaire et d’un réseau de contraintes déterminant pour les combattants. Emmanuel Saint-Fuscien, pouvez-vous nous dire comment votre thèse s’inscrit dans cette controverse, vous qui écrivez que « l’adhésion à la guerre et au combat a rendu possible l’expression insistante de la menace par les hautes autorités, tout comme la pratique des gestes violents par les officiers combattants » ?

 

 

Avec :

- Jean-Louis BOURLANGES, professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris

- Max GALLO, romancier et historien

- Sylvie KAUFFMANN, directrice éditoriale au Monde

 

La semaine prochaine : le tourisme mémoriel avec Stéphane AUDOIN-ROUZEAU

 

 

Références citées :

- Georges Duhamel, Vie des martyrs (1917)

- Henri Barbusse, Le feu : Journal d'une escouade (1916)

- Roger Vercel, Capitaine Conan (1934)

Invité(s) :
Emmanuel Saint-Fuscien, historien, chercheur à l'EHESS

Thème(s) : Information| 20e siècle| Europe| France| Guerre| Histoire| Historiographie| Société| Première guerre mondiale